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Droit de cité pour la recherche en Lettres, Sciences Humaines et Sciences Sociales

Par Dominique Perrin, le 23 juin 2005

Collectif pour la Recherche en Lettres, Sciences Humaines et Sciences Sociales (initié au sein de la Faculté des Lettres de Lyon 2, où le texte qui suit a reçu la signature de plus de 50 enseignants-chercheurs).

Droit de cité pour la recherche en Lettres, Sciences Humaines et Sciences Sociales

Grâce à sa constance et à sa capacité à faire reconnaître largement ses arguments et ses propositions, la mobilisation lancée depuis plus d’un an par le collectif “Sauvons La Recherche” a porté ses premiers fruits ; elle a, aujourd’hui encore, toutes les raisons d’être poursuivie. Les restructurations en cours dans le monde universitaire et scientifique affectent très gravement l’ensemble de la recherche publique et de l’enseignement supérieur.

Étrangère à une conception de la recherche comme valeur en soi, l’exigence de rentabilité qui préside aux réformes ne recoupe la notion d’utilité sociale que de façon accidentelle. En Sciences, elle exclut non seulement le principe de la recherche fondamentale, mais aussi de multiples recherches appliquées, quelle que soit leur importance manifeste au plan social.

Le sort réservé aux Lettres, Sciences Humaines et Sciences Sociales est d’un autre ordre : l’activité intellectuelle ne peut s’y justifier par le profit qu’elle produit. La recherche dans ces disciplines n’est pas coûteuse en matériel car elle repose essentiellement sur des moyens humains ; elle est réputée " participer à la conception de nouvelles solutions collectives ", et jouer un rôle moteur dans l’élaboration de valeurs fondées sur la connaissance et le " respect de l’autre " (Avant-projet de la Loi d’Orientation et de Programmation de La Recherche et de l’Innovation, janvier 2005). Mais un trait plus décisif suffit à la dévaluer en bloc : elle n’a pas de retombées économiques.

Conséquences : dans le cadre de la nouvelle Agence Nationale de la Recherche, le budget alloué par l’Avant-Projet de Loi à l’ensemble des SHS - les “Lettres” n’apparaissant pas en tant que telles - tombait en janvier 2005 à 1,1% de l’enveloppe globale. Des textes régionaux aux textes européens, la terminologie des documents officiels restreint d’emblée le dispositif de la recherche à ce que l’on entend habituellement par " sciences dures ". En Rhône-Alpes par exemple, les axes de la recherche à venir - " clusters " dans la langue officielle - répondent à trois objectifs : " promouvoir un développement économique et énergétique durable ", encourager " un développement social et sanitaire ", " participer au rayonnement international de notre région ". Il en ressort que, sur quatorze axes de recherche définis à ce jour, un seul apparaît spécifiquement pensé pour accueillir les projets relevant des Lettres et SHS : il s’intitule “Cultures, patrimoine et création”.

De même que le chiffre symbolique de 1,1% , cette nouvelle terminologie atteste du statut des Lettres, Sciences Humaines et Sciences Sociales dans la société qui est en train de se mettre en place. La recherche dans ces disciplines, qui représente aujourd’hui deux tiers des thèses en cours, est occultée dans les documents officiels et donc menacée de disparition dans la cité. Des pans entiers de l’activité symbolique et imaginaire dans laquelle l’homme engage son rapport au monde, à autrui et à lui-même sont exclus de la recherche à venir.

Nous souhaitons contribuer ici à la réflexion collective engagée par le collectif “SLR”, en éclairant les enjeux de disciplines qui font elles-mêmes figure de parent pauvre des Sciences Humaines et Sociales : les disciplines littéraires. Pour beaucoup, y compris au sein des instances décisionnelles, l’idée même d’une recherche en Lettres paraît au mieux mystérieuse, au pire inutile et suspecte. La littérature a-t-elle besoin des études littéraires pour exister ? Les textes littéraires ne sont-ils pas donnés une fois pour toutes, et leur interprétation n’engage-t-elle pas essentiellement des lectures subjectives, en tant que telles indifférentes à la collectivité ?

La littérature propose des modes originaux d’investigation, de déchiffrement du réel, que des disciplines connexes comme l’histoire, la linguistique, la sociologie ou la psychologie ne cessent d’exploiter fructueusement. Dans la fabrique de cet espace commun d’échange qu’est la langue, dans l’exploration des façons d’être au monde que cette langue permet ou interdit, les écrivains ont joué et jouent un rôle majeur.

Certes, l’œuvre peut s’affranchir de tout discours critique. Mais il est clair aussi que sa diffusion, sa compréhension, l’appréciation de sa valeur symbolique ne s’entendent qu’en corrélation avec une recherche active et en débat. La lecture et l’interprétation des textes littéraires n’engagent pas seulement des individus : elles engagent la communauté qu’ils forment. C’est précisément pour cette raison que, comme les historiens, les enseignants et chercheurs en littérature revendiquent pour leur discipline une tout autre légitimité que celle d’une rubrique " patrimoine ". Nous ne sommes pas des conservateurs de morceaux morts du passé exhibés lors de célébrations commandées : il en va de la représentation de la culture. La notion de patrimoine apparaît en effet bien souvent comme un trompe-l’œil, qui fige l’héritage culturel en un monument poussiéreux ou académique : seule une appropriation continue, changeante et exigeante de cet héritage permet de le faire vivre avec de nouveaux contours. Aujourd’hui par exemple, les études consacrées à la production littéraire féminine conduisent à réévaluer la place que l’histoire littéraire lui avait construite jusqu’ici. C’est un travail permanent de même nature qui permet de rendre accessibles des parties englouties, marginalisées ou figées de la création littéraire : écrivains et mouvements enfermés dans des images univoques, auteurs jugés trop mineurs pour être enseignés, cultures jugées trop secondaires pour être considérées - celles des anciens pays colonisés par exemple. Les connaissances ainsi produites répondent à des critères différents de ceux qui prévalent dans les Sciences " exactes " : il n’en demeure pas moins que des procédures de validation rigoureuses s’y appliquent.

Les études littéraires relèvent comme l’ensemble des SHS d’un questionnement global sur la construction de la collectivité humaine et de ses représentations ; mais elles s’interrogent en propre sur une activité essentielle : la production de sens par un sujet aux prises avec le langage, qu’il soit lecteur - auditeur, spectateur - ou écrivain. L’individu et le groupe social ont besoin comme d’oxygène d’imaginer d’autres modes de pensée, d’autres vies et d’autres mondes, possibles ou pas ; à l’heure où l’université s’ouvre à un large public, il est plus que jamais utile d’aborder les œuvres et les questions qu’elles soulèvent, dans leur diversité et leur complexité. Pour les enseignants-chercheurs en littérature, tout particulièrement lorsqu’ils interviennent dans les trois années de Licence, l’étude des textes littéraires n’est pas un exercice élitiste ou gratuit, mais relève d’une formation intellectuelle et culturelle exigeante, féconde à court et à long terme. Que la littérature soit un bien dont chacun peut s’emparer aujourd’hui, pour construire sa pensée et pour sceller son appartenance à la communauté humaine : c’est à cela que nous travaillons.

Les réformes actuelles, menées au nom de la rentabilité, utilisent volontiers le paravent de la " demande sociale ". Nous nous joignons à tous ceux qui luttent contre de telles manipulations pour affirmer que la " demande sociale " la plus pressante actuellement n’a pas trait à une rentabilité abstraite, mais au partage du travail et des richesses : la question massive du chômage, de la précarité, et des inégalités exponentielles qui les accompagnent a tous les caractères de l’urgence. Mais il existe aussi une demande de réflexion, de mise en commun de la pensée et de débat, par nature solidaire de la précédente. Chaque année, plus de deux tiers des nouveaux doctorants s’inscrivent en Lettres et SHS malgré la précarité à laquelle ce choix les expose majoritairement. Les problématiques que ces jeunes chercheurs approfondissent sont en lien direct avec la vie sociale et citoyenne : interprétation des discours et des textes, pluralité et historicité des savoirs.

Une société qui se veut démocratique ne peut aujourd’hui désigner sa première valeur que dans la notion d’autonomie morale et intellectuelle du plus grand nombre. Les disciplines regroupées sous le nom de Lettres, Sciences Humaines et Sciences Sociales, envisagent chacune à leur manière la production commune de lien et de sens sans laquelle toute collectivité se délite : elles ont leur place dans une cité qui reconnaît le droit de chacun à penser par soi-même, sur la base de connaissances passées au crible d’une recherche vivante. Mais ce droit est illusoire quand on laisse la seule logique du profit définir l’activité humaine.

Nous réaffirmons la nécessité expresse, pour la puissance publique, de soutenir la formation et la recherche en Lettres et SHS, comme dans toutes les disciplines dont l’utilité sociale est sacrifiée au nom de la rentabilité économique.

À l’initiative des enseignants-chercheurs en Littérature de Lyon 2 (50 signataires), Collectif pour la recherche en Lettres, Sciences Humaines et Sciences Sociales (contact : philidom@infonie.fr)