L’Association "Sauvons la Recherche" Groupes de travail Comités loc. et transv. Université de printemps 2011 EUROPE
Accès thématique Emploi et précarité Communiqués de SLR Actualités communiqués partenaires
Médiathèque Les archives Documentation revue de presse Tribunes et Contributions
accueil contact plan du site admin
caractères +caractères -
article
réactions (3)
Accueil / Tribunes et Contributions / De l’excellence et la compétitivité en recherche

De l’excellence et la compétitivité en recherche

(Olivier Dezellus, Olivier Gandrillon, Patrick Laloi - SLR Lyon)

Par Dezellus, le 15 septembre 2005

De l’excellence et la compétitivité en recherche

Depuis le printemps 2004 et la naissance du mouvement "Sauvons la Recherche", l’activité de recherche est passée de l’ombre à la lumière, se trouvant même portée au rang de priorité nationale au côté de l’emploi par le président de la république au cours de son allocution du 14 juillet dernier. Durant cette période, de nombreuses personnalités, des éditorialistes, des journalistes et hommes politiques de tout bords, ont produit de très nombreux textes pour présenter leur vision d’une recherche "performante", le gouvernement étant le seul à rester muet alors qu’une proposition de loi est réclamée et promise depuis des mois. Il est apparu clairement à cette occasion que la recherche était associée pour beaucoup à des concepts comme l’excellence ou la compétition. De façon surprenante, la pertinence de ces associations n’est pas argumentée, comme si elle allait de soi. Nous souhaitons nous interroger sur ces associations et essayer d’expliciter, au-delà des habitudes de langage ce que recouvrent les qualificatifs d’excellence et de compétition appliqués à la recherche.

L’excellence

Qu’est ce que l’excellence ? Selon le petit Larousse, être excellent c’est être supérieur en son genre et l’excellence distingue les premiers.

L’excellence est donc toujours relative et n’est pas nécessairement un gage de qualité. L’excellent est celui qui est meilleur que les autres, mais comme le dit si bien l’expression populaire "aux pays des aveugles, le borgne est roi". Ainsi, distinguer après une compétition hexagonale, des pôles d’excellence en recherche de niveau mondial afin de les faire profiter de financement plus conséquent n’est pas un objectif que l’on peut qualifier d’ambitieux. Il serait plus ambitieux de tout mettre en œuvre pour amener l’ensemble de notre dispositif national vers toujours plus de qualité et de cette qualité émergeront des meilleurs qui n’en seront que "plus" excellents !

La définition de l’excellence fait également apparaître la notion de genre, ou de périmètre au sein duquel l’excellence a un sens. Or la recherche est une activité de spécialiste qui conduit chaque équipe ou laboratoire à se positionner sur une thématique propre. Ainsi, bien qu’elle s’inscrive dans un champ disciplinaire plus vaste, chaque entité de recherche a bien souvent une originalité qui la rend unique au niveau national. Dans ces conditions, la distinction de l’excellence est problématique car si le périmètre est trop restreint il y a fort à parier que seule une équipe de recherche puisse y entrer ; à l’inverse si il recouvre un vaste champ disciplinaire il sera nécessaire de hiérarchiser des thématiques tellement diverses que certaines seront inévitablement flouées par le choix des critères retenus pour établir une hiérarchie !

La discussion sur les critères d’évaluation serait passionnante mais aussi beaucoup trop longue pour être développée ici. A l’heure actuelle, l’excellence est essentiellement autoproclamée (cf. l’exemple de Lyon-Biopôle qui se déclare sans ambages numéro un mondial dans trois domaines différents ) et/ou attribuée sur des critères jamais explicités. Par ailleurs, il est symptomatique de constater que si les pôles d’excellence fleurissent (une simple recherche sur Google est instructive), il est en revanche impossible d’en trouver une définition claire sur les sites ministériels ou européens. C’est uniquement sur le site du ministère de l’industrie que se dégagent quelques tendances toujours confusément liées à la notion de compétitivité et qui relient les pôles d’excellence à la concentration géographique de moyens financiers dépassant une masse critique... on reste donc loin de l’idée de qualité !

En conclusion, l’excellence n’implique pas nécessairement la qualité et c’est un qualificatif vide de sens si son périmètre n’est pas rigoureusement identifié et les critères ayant permis la hiérarchisation clairement explicités. Il suffit par ailleurs pour désamorcer les faux débats d’affirmer clairement que nous ne militons pas pour des « pôles de médiocrité », mais bien pour une recherche la plus ambitieuse et la plus créative possible.

La compétition

La compétition est souvent présentée, y compris par une partie de la communauté scientifique, comme étant l’un des moteurs, si ce n’est le moteur de l’activité de recherche. Les équipes, laboratoires, universités, et plus largement les pays seraient en perpétuelle compétition dans les domaines technologique et scientifique.

La compétition est la tentative simultanée par deux ou plusieurs entités de la réalisation d’un même objectif. La compétition est effective dans le domaine de la recherche et développement (R&D) industrielle, dont l’objectif est de produire des innovations de tous ordres pour améliorer la performance économique et procurer à l’entreprise à l’origine de cette innovation un avantage concurrentiel sur les autres. En revanche, dans le domaine de la recherche dite académique ou fondamentale, la notion de compétition ne semble pas pertinente et ceci pour trois raisons essentielles : la première est liée à la notion d’objectif, la seconde à la nature de la démarche scientifique, et la troisième aux inévitables dérapages que crée une compétition acharnée.

La recherche fondamentale n’est pas exempte d’objectifs, mais ceux que se fixent les entités de recherche n’ont pas d’autre finalité que celle d’accroître les connaissances du genre humain. Une équipe ou un laboratoire actif sur une thématique particulière se fixe un objectif scientifique qui bien souvent lui est propre et qui s’inscrit dans une dynamique partagée par une communauté internationale. En revanche, Il est extrêmement rare dans le domaine de la recherche fondamentale qu’un objectif à long terme soit partagé par l’ensemble d’une communauté scientifique. Par ailleurs, la recherche étant une démarche permettant une avancée dans l’inconnu, il s’avère le plus souvent que sur le chemin, le travail expérimental révèle des résultats inattendus et prometteurs susceptibles de conduire à la redéfinition ou reformulation de l’objectif initial.

On touche là au principe même de la démarche scientifique et de sa méthodologie. La progression des connaissances scientifiques est le fruit d’un mécanisme complexe qui associe des avancées ponctuelles importantes (des sauts conceptuels), qui sont bien entendu les plus remarquées et médiatisées, et une avancée pas à pas par un processus cumulatif long et laborieux. Ce dernier est absolument indispensable, notamment en vue d’une valorisation technologique du travail de recherche. Dans ce cas il est nécessaire d’asseoir le résultat innovant sur une base solide en explorant largement et systématiquement les problématiques connexes. Malheureusement, ce travail minutieux d’accumulation de connaissances au quotidien, loin de toute notion de compétition est trop souvent oublié et dévalorisé, y compris au sein de la communauté scientifique. On peut par exemple noter que l’hypothèse héliocentriste de Copernic serait restée lettre morte et les lois de Kepler n’auraient jamais vu le jour sans les observations minutieuses et précises réalisées par Tycho Brahé tout au long de sa vie. Dans le cadre de ce travail quotidien d’accumulation de faits expérimentaux, la compétition est inutile voire contre-productive car elle conduit chacun à faire la même chose que les autres en essayant simplement d’aller plus vite... A l’inverse c’est de la complémentarité des approches, des méthodologies et des techniques expérimentales que naît la richesse de la science et que se tisse petit à petit la connaissance spécifique à un champ disciplinaire. Il paraît alors déplacé de parler de concurrence et l’on pense plutôt à une construction collective dans laquelle règne une certaine émulation, chacun se nourrissant des résultats des autres en apportant sa pierre à l’édifice par l’apport d’un fait nouveau, la confirmation d’un résultat ou encore un éclairage différent sur un résultat non consolidé. Enfin, comment imaginer que la compétition, telle qu’énoncée plus haut, puisse jouer un rôle dans des domaines comme l’astronomie ou la physique des particules où le travail coopératif sur les grands instruments est la règle, ou encore dans le domaine des sciences humaines et sociales ?

Pour finir, il serait suicidaire de sous-estimer l’impact profondément négatif d’une compétition acharnée sur l‘activité scientifique. La place manque ici pour rappeler tous les exemples récents, dont la plupart viennent d’outre-Atlantique, démontrant que la compétition pousse à la fraude. L’impact profondément négatif de la fraude est assez facile à imaginer sur l’activité quotidienne des chercheurs qui engagent des programmes de recherches sur de fausses pistes. Plus grave, dans des domaines extrêmement compétitifs (i.e. où les intérêts privés des chercheurs sont fortement engagés), cette fraude peut inciter à passer sous silence des essais cliniques meurtriers. Les autorités américaines (en l’occurrence le NIH [1] ) viennent de prendre conscience de l’ampleur du problème, et d’interdire, pour un an, l’activité de consulting à ses chercheurs . On est malheureusement encore très loin d’une telle prise de conscience en France, ou le mot d’ordre « les ressources du public au secours du privé » reste plus que jamais d’actualité.

Le terme de compétition en recherche fondamentale donne l’image de deux structures luttant l’une contre l’autre avec l’objectif d’être la première à faire une découverte. C’est dans cet objectif de compétitivité, que les organismes publics de recherche et leurs personnels sont de plus en plus incités à déposer des brevets : pour garder son avantage compétitif il faut protéger sa connaissance et dans certains cas accepter de surseoir ou de renoncer à sa diffusion. Cette vision est perverse car, outre la fraude induite, les avancées d’aujourd’hui sont inévitablement le fruit du travail de l’ensemble de la communauté scientifique actuelle et s’appuient donc nécessairement sur les résultats produits par le passé qui, par chance, ont fait l’objet d’une publication et d’une large diffusion. Le fait de partager un résultat en augmente la valeur, contrairement à un bien matériel que le partage divise. Il faut le dire et le redire, si la compétition est un moteur pour la recherche finalisée à vocation industrielle qui permet l’innovation technologique, elle n’a pas cette fonction dans le cas de la recherche fondamentale dont le but est la production de connaissances pour une meilleure compréhension du monde et de la société dans lesquels nous vivons. Vouloir imposer la compétition à la recherche fondamentale c’est commettre encore et toujours une grave confusion entre recherche et innovation. Il ne faut certes pas nier que l’obtention de prestige, de pouvoir, de positions, de crédits, puisse jouer un rôle dans notre activité. Les chercheurs ne sont pas des êtres désincarnés vivant au dessus des contingences de leur temps. Cependant, la jouissance de cet événement si particulier qu’est l’obtention d’un « résultat » scientifique, est et doit rester le moteur premier de notre activité.

Le mouvement initié par le collectif "Sauvons la Recherche", fort d’un important soutien populaire, a permis de porter l’activité de recherche, dans toutes ses acceptations, au centre de l’arène politique et médiatique. Il est regrettable qu’à cette occasion la pensée dominante du moment, basée sur la concurrence de chacun contre tous et sur la réussite exclusive du meilleur, cherche à lui imposer une terminologie non adaptée. Espérons que cette formidable construction collective caractéristique de notre espèce qu’est la connaissance scientifique n’aura pas à souffrir de cette vision élitiste et concurrentielle. Espérons qu’enfin la notion de « bien public » dont la valeur s’accroît par le partage finisse par s’imposer face au misérabilisme du « posséder plus chacun pour soi » qui mine notre époque.

Olivier Dezellus, Olivier Gandrillon, Patrick Laloi (membres du collectif Lyonnais "Sauvons la Recherche")

[1] National Institutes of Health, l’équivalent de l’INSERM (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale) en France