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Sarkophage pour la recherche

le 21 septembre 2005

Une réaction à la Tribune de Nicolas Sarkozy, parue dans le Monde du 20 septembre 2005.

Enfin ! Enfin ! Dans son article du Monde du 21/09/05, Sarkozy s’exprime sur l’enseignement supérieur et la recherche. Enfin, car on aurait aimé l’entendre quand, en 1986, en 1993 puis en 2002, quand chaque retour de la droite au pouvoir plongeait universitaires et chercheurs dans la désespérance, du fait de coupes de crédits à la hussarde. Enfin aussi, parce qu’il fut le seul homme politique qui, invité aux Etats généraux de la recherche (EGR) en 2004, n’a pas eu le courage de venir s’exprimer. Mais Zorro s’est réveillé. Dans son introduction, il noircit avec délectation une situation, certes fortement dégradée, comme s’il voulait faire oublier qu’il en partage la responsabilité. Il ne veut pas "esquiver la réalité et rassurer à bon compte" pour "remédier à nos carences", comme si nul n’avait songé aux problèmes avant lui, comme si les EGR n’avaient fait analyses et propositions, il y a un an déjà. Mais, à la lecture de cet article astucieusement écrit (on croirait du Fillon), on déchante vite quant au caractère novateur du propos. Dans un mélange calculé d’évidences, de truismes, de contre-vérités, d’omissions et de mensonges, Sarkozy nous ressert les formules pré-digérées des apôtres d’un modèle américain caricaturé, sorti de son histoire et de son contexte.

Les crédits sous haute surveillance. S’il est très disert sur les statistiques du passé et le retard de la France, Sarkozy l’est dangereusement moins sur ses engagements futurs. La nécessité d’atteindre 3 % du PIB n’y figure pas, et il n’est jamais dit que l’objectif est d’augmenter fortement les moyens, mais d’abord de les redéployer. Il est de "dégager d’importantes marges de manœuvre budgétaires, ce qui requiert un effort très important de maîtrise de la dépense publique", l’affaiblissement des organismes compensant un effort sur les universités. Comme disait l’autre : "les pauvres, s’ils veulent devenir riches, ils n’ont qu’à faire des économies".

Les universités en liberté conditionnelle. En lisant vite, on pourrait croire que les propositions sur les universités convergent avec les EGR. Mais si celles-ci doivent avoir "une plus grande maîtrise des orientations scientifiques", cela s’accompagne d’une critique "des financements récurrents des structures" et de l’apologie "du financement sur projet". En fait, les laboratoires universitaires recevront leur financement des "Agences de moyens" (ex-organismes) et de l’ANR, dont il faut rappeler qu’elle a été imposée par Sarkozy, quand il était ministre des Finances. Comment assurer dans ces conditions un lien étroit entre enseignement et recherche ? Ce d’autant qu’il n’est pas proposé de créer plus d’emplois d’enseignants-chercheurs pour permettre à ceux-ci de faire plus de recherche, mais de leur donner "une liberté de choix plus importante, entre le temps consacré à la recherche, et celui dévolu à l’enseignement". Cette "autonomie des universités" ne se situe nullement dans le cadre d’une politique nationale de la recherche (fut-ce en donnant plus de poids aux universités dans sa mise en œuvre), mais sur une destruction systématique des organismes de recherche.

Les organismes de recherche karchérisés. Le système français doit être réformé et donc critiqué, comme l’ont fait les EGR. Mais les mots ont un sens. Quand on écrit que le système français est "encombré par l’empilement des organismes", on arrive naturellement à la conclusion que les organismes doivent "être recentrés sur leur rôle d’Agences de moyens, qui financent, évaluent mais ne gèrent pas ou peu". Or, quelles que soient les critiques à faire aux organismes, une recherche de haut niveau existe dans les universités, non pas malgré, mais grâce aux organismes. Toute réforme visant à redresser nos universités doit donc se faire avec les organismes et non contre eux. Cette évidence devrait être plus méditée par la CPU et certaines franges de partis de gauche, s’ils ne veulent tomber dans la politique de rupture libérale prônée par Sarkozy, laissant les laboratoires pilotés à la fois par le privé en aval, et par le pouvoir politique en amont, au travers de l’ANR.

Les statuts reconduits à la frontière. Là on tombe carrément dans le populisme ordinaire de Sarkozy, qui "veut permettre de gagner davantage à ceux qui travaillent plus". Ignorance du néophyte ou manipulation du politicien, il feint d’ignorer que les chercheurs sont évalués et classés régulièrement, et que le ministre des finances, qu’il fut, n’a rien fait pour reconnaître leur travail : quand on bloque les promotions, la carrière est bien sûr "tracée d’avance". Cela sert de prétexte pour casser les statuts, en les doublant par un système "de contrats à durée indéterminée", et à briser leur caractère national en donnant aux universités "beaucoup plus de latitude dans la gestion de leurs ressources humaines". Sans parler de l’ANR, pour développer la précarité.

Mais ne voyons pas tout en noir. Le fait que Sarkozy, dans sa course effrénée au pouvoir, se positionne avant la sortie de la LOP vis-à-vis de Villepin, montre que la recherche et l’enseignement supérieur sont devenus des enjeux majeurs de société et du débat politique. Cela c’est la grande victoire du mouvement des scientifiques et de SLR. A juste titre, Sarkosy intitule son article "l’heure des choix". Les scientifiques n’ont pas attendu Zorro. Il y a déjà un an qu’ils ont fait le leur : la LOP doit se baser sur les réformes proposées par les Etats généraux.