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Réponse à la Tribune de N. Sarkozy parue dans Le Monde du 20 septembre 2005

Par Sarah Triki Teurtroy, le 29 septembre 2005

Aujourd’hui, l’engagement des acteurs du monde de la recherche et de l’enseignement supérieur dans la réforme de leurs institutions ne se chiffre plus en semaines, ni même en mois, mais en années. A quelque moment de ce processus long et complexe que ce soit, on ne peut que saluer l’intérêt qu’y porte la classe politique. Ainsi, dans sa Tribune publiée dans Le Monde le 20 septembre 2005, M. Sarkozy fait des constats (par exemple sur le manque de moyens, sur le risque de transformer la France en pays-atelier sans recherche fondamentale, sur l’importance de l’évaluation) que les Etats Généraux de la Recherche avaient déjà exposés il y a un an. Il avance descertaines pistes (sur l’évaluation, sur le soutien à la recherche dans les universités, sur la mobilité des parcours professionnels) qui figurent également dans le rapport des Etats Généraux. Toutefois, M. Sarkozy méconnaît manifestement un certain nombre de réalités que les personnels de la recherche n’ont pourtant pas manqué d’exposer au cours des dernières années, et auxquelles ils ont de surcroît proposé des solutions, qui ont fait l’objet d’un consensus au sein de la communauté scientifique.

M. Sarkozy souligne ainsi le surplus de besoins humains et financiers actuellement nécessaires à la recherche et à l’enseignement supérieur, mais il propose de répondre à la crise actuelle par la mise en place de l’autonomie des universités. On peut se demander s’il s’agit bien là de la réponse la plus appropriée à ce problème. Dans les ul’Universités françaises, on manque d’enseignants-chercheurs, les étudiants ne bénéficient pas de l’encadrement dont ils auraient besoin, certaines disciplines attirent les étudiants par centainesmilliers sans leur offrir de débouchés dans le monde du travail, tandis que d’autres sont en voie de disparaître complètement. On manque d’administrateurs pour effectuer le travail de gestion des départements. Toutes ces tâches reviennent in fine aux enseignants-chercheurs, qui doivent se battre pour libérer du temps à consacrer à leur recherche - et ceci, sans compter la réforme “Licence, Master, Doctorat” (LMD), qui a dû être mise en place à moyens constants. Les tâches d’enseignement et d’administration sont dévalorisées ; la hiérarchie entre activité “noble” (recherche) et activités “viles” (enseignement et administration) est de plus en plus marquée. Avant de se rengorger de la “démocratisation des études” et au lieu de mettre sous les projecteurs “l’autonomie des universités” comme pour s’en laver les mains, il est bien plutôt du devoir de l’Etat de contribuer à chercher des solutions satisfaisantes. Chercheurs et enseignants-chercheurs ont des missions qu’ils ne peuvent mener à bien que si on leur en donne les moyens. Ce ne sont pas les trois coups de baguette magique d’une restructuration, qui de surcroît semble négliger les spécificités des missions des organismes, qui changeront miraculeusement tout. Rendre autonomes les universités sans leur donner les moyens dont elles ont besoin, ce n’est rien d’autre que les abandonner.

Il est effectivement nécessaire de rendre les carrières des chercheurs et enseignants-chercheurs plus attractives en France. Mais M. Sarkozy s’est-il demandé ce qui, pour un chercheur ou un enseignant-chercheur, constitue un facteur d’attractivité ? La condition pour bien faire un travail de recherche, ce n’est pas la prime à la publication supplémentaire, c’est la sérénité de pouvoir mener à bien des projets sur la moyenne et la longue durées. Les crédits récurrents assurés à chaque laboratoire sont nécessaires pour que les chercheurs puissent découvrir de nouvelles pistes, qui pourront ultérieurement faire l’objet de réponses à des appels d’offre. Le statut de fonctionnaire reste attractif ; il nous est envié par bien des chercheurs étrangers, et il en a attiré plus d’un. Loin de constituer un carcan en termes d’évolutions de carrières, le statut de fonctionnaire permet en principe une mobilité et une orientation variées de la carrière au sein d’un système comportant de nombreuses missions. De plus, M. Sarkozy regrette "l’empilement des organismes" et veut les transformer en simples agences de moyens ; pourtant, c’est bien ‡ une complexification du systËme de recherche que l’on a assistÈ avec la crÈation rÈcente, par dÈcret, de trois types de structure supplÈmentaires : les pÙles de compÈtitivitÈ et deux agences de moyens (l’Agence Nationale pour la Recherche, ANR, et l’Agence de l’Innovation Industrielle, AII).

Que le système d’évaluation nécessite d’être actualisé, cela ne fait pas de doute. Mais à quoi bon évaluer si cette évaluation ne s’accompagne pas d’une véritable gestion des carrières qui prenne en compte les besoins des acteurs et les besoins des institutions ? A quoi sert de brandir une “excellence” dont M. Sarkozy admet lui-même que les critères internationaux qui la définissent sont contestables ? De la même manière, on se demande ce qu’il faut entendre par “une liberté de choix plus importante, entre le temps consacré à la recherche et celui dévolu à l’enseignement”. Cette liberté, s’agirait-il de celle des universités, dont le besoin en enseignants est énorme et ne fait que croître, de celle du chercheur ou enseignant-chercheur, de celle de son département, de celle de son laboratoire ? Il faut être bien plus clair dans la régulation proposée. Celle-ci doit passer avant tout par une programmation pluriannuelle des besoins des institutions, par un recrutement massif de chercheurs et d’enseignants-chercheurs, par une décharge d’enseignement pour les maîtres de conférences en début de carrière et, enfin, par l’accompagnement des personnels au fil de leur carrière.

Au final, la tribune de M. Sarkozy laisse un goût amer. Après avoir carressé le lecteur dans le sens du poil, en reprenant certains diagnostics largement partagés, il affiche l’ambition de répondre au défi mais ses propositions sont totalement décalées vis-à-vis des enjeux, et marquées par le sceau de son idéologie plus que par celui de la connaissance réelle de notre secteur.

Pourtout Ssur tous ces points, et sur bien d’autres, la communauté scientifique a organisé une vaste consultation, a débattu, et est parvenue à un texte de consensus, qu’elle a remis au gouvernement il y a bientôt un an. La date de remise des propositions de la communauté scientifique avait d’ailleurs été imposée par le gouvernement lui-même, pour faire en sorte que ces propositions soient reprises dans la Loi d’Orientation et de Programmation. Nous attendons, depuis de longs mois, une politique pluriannuelle de l’emploi scientifique au lieu de promesses de postes qui sont des camouflages statistiques, et un investissement de la nation dans la recherche qui, pour répondre aux critères de Lisbonne définissant la viabilité de la recherche européenne, devrait atteindre, investissement public et investissement privé confondus, 3 % du PIB. Nous en sommes loin.

Berlin/Turin/Orléans/Paris, le 26 septembre 2005. Anne Baillot, Hubert Hansen, Florence Lelait, Sarah Triki-Teurtroy