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Requiem pour la recherche scientifique ?

Par Henri Audier, le 4 novembre 2005

Pourquoi les chercheurs sont-ils très mécontents du "Pacte pour la recherche" ? Le gouvernement se donne pourtant beaucoup de mal pour expliquer l’effort "considérable" prévu, "un milliard par an de plus pour la recherche", 4 milliards de plus d’ici 2010, 3000 postes. Mais les chercheurs continuent à râler parce que ces beaux chiffres cache une autre réalité : on va vers une stagnation du poids de la recherche dans les activités du pays.

D’abord le financement public, celui de la recherche publique, de l’enseignement supérieur et des aides de l’Etat à la recherche privée : dans le Pacte il passe bien de 20 milliards en 2005 à 24 milliards en 2010, soit plus 4 milliards. Mais avec une inflation de 2 % par an, et en retenant 2 % de croissance moyenne du PIB, pour seulement maintenir le pouvoir d’achat et leur part dans le PIB de ces 20 milliards, il faut les augmenter de 4 % par an (800 millions, pas loin "du milliard de plus"), donc de 20 % en 5 ans, soit 4 milliards. Les financements publics programmés progressent donc tout juste comme le PIB. L’engagement pris par la France au sommet de Lisbonne de 2002 n’est pas celui-là. Il est de porter à 3 % du PIB l’effort de recherche public et privé d’ici 2010, et donc de passer de 2,15 à 3 %, soit + 40 %. 34 milliards en 2010, et non 24 seulement, sont nécessaires pour atteindre 3 % du PIB.

Cette stagnation du financement public ne sera sûrement pas compensée par un effort considérable du financement privé. La très grande majorité des grands groupes ont dit ne pas pouvoir augmenter significativement leur propre effort financier. C’est du reste pour pallier en partie cette carence que l’Etat a créé une modalité supplémentaire d’aide au privé : l’Agence pour l’innovation industrielle (AII) doté d’un milliard en 2006, et d’un de plus en 2007. Les Etats généraux de la recherche avaient souhaité une croissance équilibrée entre la recherche publique et la recherche privée, permettant une collaboration accrue entre ces deux secteurs, et induisant une meilleure utilisation des recherches fondamentales pour l’innovation. Or, dans le Pacte, le financement budgétaire des organismes et universités, qui inclut tous les salaires publics (et donc les "3000 postes"), croit pratiquement comme l’inflation prévisible. Dès 2006, on sait déjà que les crédits distribués aux laboratoires par les organismes de recherche baisseront.

Même en prenant en compte la part des contrats de l’Agence nationale de la recherche (ANR) allant aux laboratoires publics, la recherche publique reste très en deçà du taux de croissance du PIB. Par contre, les aides de l’Etat à la recherche privée doublent d’ici 2010, et plus encore avec l’AII. Avec celle-ci, en 2006, 75 % des financements publics seront des aides au secteur privé.

La critique ne porte pas ici sur l’importance de l’aide de l’Etat au privé, même si son organisation, notamment le "Crédit d’impôt", mériteraient discussion : les firmes américaines concurrentes reçoivent en effet des milliards de dollars au travers de l’Armée ou la NASA. Mais il est totalement absurde de vouloir développer l’innovation industrielle en laissant dépérir les recherches fondamentales, sources des futures innovations.

Ce n’est pas avec des moyens stagnants qu’on peut répondre à des bâtiments universitaires clochardisés, des crédits à l’étiage, des scientifiques payés au lance-pierre, des enseignants-chercheurs ayant toujours moins de temps pour faire de la recherche, des milliers de jeunes docteurs qu’on sacrifie. Il faudrait un milliard de plus par an pour la seule recherche publique, milliard à actualiser en fonction de l’inflation et du PIB.

Cette politique de mépris a conduit à renforcer la baisse des étudiants et des doctorants dans les disciplines de base scientifiques ou technologiques. Si le Pacte ne programme pas les 5000 emplois publics par an demandés par les scientifiques, le recrutement de 50000 chercheurs dans l’industrie d’ici 2010 est annoncé, ce qui n’engage à rien. Car, le voudrait-elle, l’industrie ne pourra pas les trouver. En décomptant les docteurs formés ou rapatriés pour les disciplines concernées, au mieux, 30 000 seront disponibles d’ici 2010, en supposant qu’on ne remplace même pas les départs en retraite dans le secteur public. Sans un effort considérable sur la formation, les universités, les moyens des laboratoires et sur l’attractivité du doctorat et des carrières, la France n’atteindra jamais 3 % du PIB pour la recherche.

On aurait pu au moins espérer que le Pacte reprenne les réformes profondes proposées par les Etats généraux pour mieux coordonner, décloisonner et dynamiser notre système public de recherche. Hélas, si la loi en retient le vocabulaire, c’est pour mieux prendre le contre-pied des propositions faites. Une multitude de structures nouvelles sont créées rendant totalement illisible notre système. A une recherche basée sur des laboratoires, souvent mixtes entre un organisme et une université, présentant tous les 4 ans un projet qui est évalué avec rigueur, avec la continuité indispensable à la recherche, il est substitué un système basé sur des contrats de trois ans distribués par l’ANR, dont les thèmes sont décidés par le seul gouvernement, enlevant ainsi aux laboratoires toute visibilité à terme.

En étant une calamité pour la recherche, cette loi constitue aussi une catastrophe pour l’avenir du pays.

Henri Audier, Membre du groupe de rédaction des Etats généraux de la recherche.