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Defendre la recherche

Un point de vue de terrain

Par launay, le 31 mars 2003

Voici quelques éléments d’argumentation que l’on pourrait communiquer au grand public (presse, radio, télévision,…), aux décideurs régionaux et nationaux, aux parlementaires, etc...

Les récentes restrictions budgétaires qui touchent la recherche sont passées au second plan en raison de l’actualité. Plus gênant, elles se conjuguent à certaines critiques sur l’organisation et l’efficacité de la recherche française. Il importe de rétablir certains faits et surtout de présenter le point de vue des acteurs de terrain.

Le problème financier est bien grave et réel malgré certaines déclarations faisant état d’un pourcentage de baisse des crédits relativement faible.

Il faut savoir que le fonctionnement d’un organisme de recherche et des laboratoires comporte une part très importante de charges fixes. Une réduction même modeste du financement se répercute mécaniquement sur la seule partie variable, c’est à dire celle qui est directement fonction de l’activité quotidienne des chercheurs. Ainsi on ne peut pas réduire les abonnements, les contrats d’entretien, ni même la consommation de fluides (à moins de se compliquer considérablement la vie) ; c’est donc sur les commandes de fournitures courantes et équipements que se reportent les réductions, et là, la baisse peut être considérable (-30, -40 %, annulation pure et simple, c’est à dire report sine die de programmes, etc…)

On assite donc à ce paradoxe d’avoir une organisation, des infrastructures, une population de chercheurs opérationnelle et motivée (mais pour combien de temps ?), qui se retrouvent paralysés, l’arme au pied, pour quelques % de budget manquant. Cela vient du fait qu’au fil des années, on a lésiné sur tout et toujours calculé les budgets au plus juste, à peine au dessus du seuil des charges fixes. Si à l’inverse on augmentait de quelques % le financement de la recherche, on regagnerait des marges de manœuvre considérables, et on libérerait des énergies en proportion.

Les chercheurs sont des gens passionnés, qui travaillent beaucoup et se battent. Ils sont confrontés tous les jours à la dureté de la compétition internationale. Ils savent que dans un domaine de recherche, il faut être premier, à la rigueur deuxième, sûrement pas troisième. Leur mode de vie s’apparente à celui des sportifs de haut niveau. Ils ne ménagent ni leur temps ni leur peine, et la notion de 35 h est pour eux assez … surréaliste. C’est peut être la seule profession de la fonction publique dans laquelle un jeune, à peine recruté, doit se préoccuper de trouver ses moyens de travail pour éviter l’inactivité. Et ils y arrivent : les chercheurs obtiennent de plus en plus leurs crédits par des contrats industriels, des aides ciblées de l’Etat et des collectivité locales, et des aides de l’Union Européenne. Cela montre que leur compétence et leur utilité ne sont pas en cause.

La recherche française cumule des handicaps, mais pas ceux que l’on croit. Ce sont des handicaps imposés aux chercheurs contre leur volonté.

On entend dire ça et là que le nombre élevé de chercheurs fonctionnaires serait la raison d’un présumé déclin de la recherche française. En fait, il n’est pas prouvé que le statut de titulaire soit un handicap. Une telle affirmation est plus du domaine idéologique que de la démonstration scientifiquement établie. Il y a des avantages à avoir des chercheurs titulaires. Les vrais handicaps sont ailleurs.

Le handicap majeur est évidemment la faiblesse du financement. Mais il en existe un autre, plus sournois : l’incroyable complexité de la réglementation en matière budgétaire et comptable. L’émission de la moindre commande est maintenant un véritable parcours du combattant, par suite de la nécessité de respecter la codification budgétaire et le sacro-saint code des marché publics, totalement inadaptés aux exigences de la recherche. La recherche comporte une part importante d’imprévu et nécessiterait des procédures souples et réactives, tout le contraire de ce qui a été mis en place au cours de la décennie 90. Il est extraordinaire de constater que malgré une informatisation effrénée, il faut aujourd’hui plus de personnel qu’il y a quinze ans pour assurer la gestion financière des laboratoires !

Ce handicap, peu connu du grand public, est particulièrement sournois, car il masque souvent la faiblesse des moyens, en favorisant la création artificielle de reliquats en fin d’année. Or ces reliquats ne correspondent pas à un hypothétique excès de ressources, mais aux obstacles administratifs à leur utilisation dans un délai raisonnable. Signalons enfin que les discussions avec les collègues européens montrent à l’évidence que ces problèmes sont bien une spécificité française (une exception dont on se passerait !), et non européenne.

A ceci se rajoute au niveau des demandes de moyens une complexification considérable des procédures. Désormais on ne présente plus ses demandes à un organisme unique : il faut monter des plans de financements complexes avec de nombreux partenaires, les inscrire dans des plans à long terme (4 ans pour les Universités, 6 ans pour L’Etat et la région). Certes cette évolution partait d’une bonne idée : éviter le saupoudrage, introduire de la cohérence. Mais ces démarches sont épouvantablement consommatrices de temps. Dans le cas des Universités, le calendrier de la contractualisation étant rarement respecté, l’élaboration des plans prend autant de temps que leur mise en oeuvre. La déperdition d’énergie est alors considérable.

En tout état de cause, avec ces handicaps indiscutables que sont la complexification des procédures d’attribution des aides, et la complexification (inutile et néfaste) dans leur utilisation, les effets de toute réduction budgétaire sont dévastateurs. Les montages s’écroulent comme des châteaux de cartes. Comment commander un matériel avec une partie de crédits « gelés », une autre qui va disparaître car la parole de l’Etat n’étant pas respectée, les autres partenaires sont tentés de faire de même, le tout en surmontant l’incroyable amoncellement d’obstacles accumulé devant toute procédure de commande ? L’exécution de plans d’équipement multi-partenaires est un mécanisme d’horlogerie qui devrait absolument être mis à l’abri des aléas budgétaires. Sinon, les vrais inspirateurs de la recherche française sont désormais Courteline, Ubu, et Kafka !

Jean-Pierre Launay Professeur à l’Université Paul Sabatier, membre senior de l’Institut Universitaire de France Directeur du Centre d’Elaboration de Matériaux et d’Etudes Structurales (CEMES), CNRS, UPR 8011