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CNRS : irresponsabilité et désinvolture d’un gouvernement.

Par Francis-André Wollman, Henri Audier, le 18 janvier 2006

Ce texte a été publié dans la page Débats du journal Le Monde daté du 18 janvier 2006

Juillet 2003, le gouvernement qui étrangle financièrement le CNRS depuis de longs mois, écourte le mandat de la directrice générale Geneviève Berger, laissant ainsi supposer que sa mauvaise gestion serait la cause des difficultés vécues dans les laboratoires. Janvier 2006, le gouvernement élimine à mi-mandat son successeur à la direction générale de l’organisme, Bernard Larrouturou. Pourtant dans les semaines qui ont précédé, le conseil d’administration et les nombreux représentants de l’état qui y siègent, ont voté la réforme du CNRS promue par le directeur général. Il y a peu de temps c’était le directeur de l’IFREMER, autre organisme de recherche, qui n’était pas reconduit dans ses fonctions parce qu’il fallait recaser en urgence un quelconque sous-ministre. La seule vision politique de l’Etat en la matière, c’est donc une conception de la direction d’organisme inspirée de celle d’un préfet de région, qui n’est qu’un fonctionnaire d’autorité totalement soumis à sa hiérarchie. C’est aussi contre ces abus de pouvoir, contre toutes ces incohérences et irresponsabilités de l’Etat dans la conduite de la politique de recherche, que les scientifiques se sont révoltés il y a quelques mois. C’est hélas cette même défiance vis à vis des chercheurs et des institutions de la recherche qui inspire le projet de loi qui va être discuté a l’assemblée nationale à la fin du mois de Janvier : nominations -donc révocation - par le gouvernement à tous les niveaux du dispositif de recherche. Quand on sait l’incompétence et le manque d’intérêt pour les questions scientifiques qui règne chez nombre de responsables politiques, on est en droit de souhaiter que les mandats des responsables de la recherche soit respectés suivant des dispositions statutaires. C’est en principe le rôle des conseils d’administration, dont les attributions sont en permanence bafouées.

La crise actuelle du CNRS avait une apparence, celle d’une direction divisée face à une réforme impulsée par le Directeur Général de l’organisme. Schématiquement, celle-ci visait à faire du CNRS une sorte de fédération de gros instituts à l’image des "Max Planck" allemands. Considérée par beaucoup comme trop managériale, cette réforme fut en tout cas soutenue pendant deux ans par les quatre représentants du gouvernement au Conseil d’Administration du CNRS. Cette réforme suscitait légitimement de nombreuses réserves mais il est indéniable qu’elle se voulait porteuse d’un CNRS renforcé, même si c’était dans un périmètre restreint. Ce n’était pas compatible avec le développement de la nouvelle Agence Nationale de la Recherche (ANR) dont la dotation financière est programmée à un niveau très supérieur à celle du CNRS. La réalité de la crise du CNRS découle du choix fondamental fait par le gouvernement dès 2004 et confirmé dans le "Pacte pour la recherche", à savoir la marginalisation de cet organisme dans la recherche française et la prééminence de l’ANR. C’est devant ce problème que butera toute direction du CNRS, nouvelle ou pas.

En effet, au-delà des discours de façade, le Pacte se donne comme objectif unique de renforcer la recherche industrielle française. Il programme en forte hausse les aides directes ou fiscales de l’Etat au secteur privé, pour compenser l’atonie regrettable de nos entreprises en matière de recherche. Par contre, les moyens de la recherche publique et des universités sont programmés à un rythme à peine supérieur à celui de l’inflation, la part "publique" de l’ANR incluse. Un fantastique redéploiement des thématiques des laboratoires publics est prévu afin d’orienter l’ensemble du potentiel en amont de l’innovation, sur quelques créneaux choisis par le gouvernement. Nul ne conteste la nécessité de développer la recherche industrielle ou ses interactions avec le secteur public. Le vrai débat porte sur la nécessité, ou pas, d’un soutien renforcé aux recherches dont l’objectif principal est le développement des connaissances, a priori sans souci de leurs retombées. C’est bien d’elles que viendront les retombées les plus fructueuses de demain.

Alors, quelle devrait être la place du CNRS dans la recherche publique ? Bloque-t-il le développement de la recherche dans les universités ? Rappelons tout d’abord que la recherche universitaire distribue autant de crédits que le CNRS. De plus 80 % des laboratoires de cet organisme sont implantés sur site universitaire. Ce qui doit être mieux équilibré c’est le partenariat entre l’organisme et les universités, pour qu’elles jouent un rôle scientifique accru. En préalable, cela suppose qu’elles se réforment, particulièrement en matière d’évaluation, pour avoir accès à une plus grande maîtrise de leur budget de recherche. C’est à cette condition impérative que la responsabilité scientifique des laboratoires pourrait se répartir progressivement d’une manière plus équitable entre le CNRS et les universités.

Le CNRS doit aussi établir des stratégies de recherche communes avec d’autres organismes ou institutions sur quelques grandes thématiques. Une ANR principalement destinée à cette fonction peut être utile pour soutenir ces coopérations. Son financement doit venir en complément de la dotation des organismes. Or, la programmation prévue par le "Pacte" augmente à outrance les moyens de l’ANR jusqu’en 2010, moyens prélevés sur l’emploi et les crédits des établissements, dont le rôle se cantonnera à fournir les infra-structures et les personnels sur des thèmes décidés en dehors d’eux. Ce système basé sur des projets financés par de nouvelles agences de moyens, génère des laboratoires qui sont de simples regroupements administratifs, fonctionnant avec des personnels temporaires, sans solidarité scientifique et humaine, aveugles sur leur avenir.

Nous plaidons inlassablement pour des laboratoires qui puissent inscrire leurs travaux dans une perspective à plus long terme. Cela doit se faire sur la base d’une évaluation rigoureuse de leurs activités à l’occasion des contrats quadriennaux qui les engagent vis à vis de leurs tutelles. Encore faut-il que ces tutelles aient les moyens humains et financiers de s’engager sur quatre ans à la hauteur nécessaire, tout en gardant des possibilités d’adaptation rapide aux thématiques émergentes. C’est actuellement impossible dès lors que les crédits distribués par le CNRS stagnent en euros constants depuis 2002.

Enfin, la recherche publique a besoin d’une cohérence scientifique au niveau national, y compris dans une perspective européenne. Cette cohésion ne peut être assurée université par université, encore moins par une agence plaçant les recherches fondamentales sous la coupe du pouvoir politique. Le CNRS a vocation à soutenir le progrès des connaissances dans toutes les disciplines, fut-ce en coopération avec d’autres. Par l’étendue de ses champs de recherche, il représente la seule institution capable d’une veille scientifique à l’échelon national : on a trop souvent considéré une discipline comme dépassée pour s’apercevoir dix ans après qu’elle était indispensable au développement d’autres champs. Une vision stratégique étayée par une prospective fine de l’évolution des connaissances devrait lui permettre d’investir là où les autres organismes de recherche - qui ont tous des missions plus finalisées - ne peuvent le faire, ainsi que dans de nouvelles thématiques pluridisciplinaires.

Cette conception nécessite pour le CNRS une direction cohérente s’appuyant sur des instances scientifiques légitimes, des directions par groupes de disciplines qui soient fortes, des actions programmatiques interdisciplinaires, une présence en région et les moyens de sa politique. Mais tout indique que le ministère ne soutiendra pas une telle stratégie, la mort par la désorganisation et l’asphyxie du CNRS étant son véritable objectif.

Francis-André Wollman est biologiste, Directeur de recherche au CNRS, membre du Conseil supérieur à la recherche et la technologie,

Henri Audier est chimiste, Directeur de recherche au CNRS, membre sortant du Conseil d’administration du CNRS.