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Le projet d’un Institut Européen de Technologie de Paris reste dangereux

le 20 juin 2006

Un article (ci-joint) du Figaro du 9 juin 06 indiquait que le projet IET [1] était en sérieuse difficulté, pour un ensemble de raisons qui y sont bien précisées. A sa lecture, on aurait pu croire ce projet en voie d’être abandonné. Il n’en est rien. Fin 2005, D. de Villepin, très intéressé par le projet IET, a chargé F. Goulard d’instruire ce dossier, comme le Premier Ministre le précise dans un courrier adressé à P. Pouletty le 25 janvier 2006. Dans une lettre du 16 décembre 2005, F. Goulard indiquait en détail à P. Pouletty comment revoir son projet afin qu’il puisse être recevable. Il précise notamment que l’IET, qui devra avoir le statut de Fondation de coopération scientifique, "s’inscrit à l’évidence dans le renouveau de la politique de recherche promu par le Gouvernement". Environ trois mois plus tard (le 24 mars 2006) un nouveau dossier confidentiel, reprenant point par point les suggestions de F. Goulard, était transmis au ministre par P. Pouletty.

Les Institutions Européennes ne sont pas favorables à ce projet, qui est en porte-à-faux avec le projet de European Institute of Technology ? On en modifiera donc le nom ; il s’appelle désormais l’Institut Européen de Technologie de Paris (IETP), se fera désormais hors de tout lien avec l’Europe..., tout en comptant que rapidement, des programmes Européens contribueront abondamment (pour plus d’un quart) à son budget, ainsi que le précise son plan financier. Si les promoteurs de l’IETP veulent pouvoir s’appuyer sur l’avis très favorable de D. de Villepin, il faut faire vite, démarrer si possible avant 2007, ce qui aurait été incompatible avec le projet initial, prévoyant la construction de 80 000 m² de laboratoires sur le plateau de Saclay. P. Pouletty propose donc une version provisoire de l’IETP, à mettre en place immédiatement. Pour la version provisoire, l’IETP louerait 7500 m² de l’immeuble Paris Biopark, en démarrant dès janvier 2007. L’IETP ferait ensuite construire 40 à 60 000 m² de labos neufs équipés à Paris (Tolbiac/Ivry) ou sur le plateau de Saclay.

Le fonctionnement de cet Institut est fondé sur des effectifs réduits de chercheurs et de techniciens, pas d’ingénieurs, beaucoup de doctorants. Le format typique est une équipe de 16 personnes avec 3 chercheurs (Un "Lead scientist" + 2 adjoints ; il est prévu pour le salaire du leader un "budget annuel chargé" pouvant aller jusqu’à 300 K€), 2 techniciens, 11 doctorants et post-docs. Environ 10 équipes (1600 peronnes) fonctionneraient en 2011, à quoi il faudrait ajouter une centaine d’administratifs. Les 3 chercheurs de chaque équipe seraient soit des chercheurs recrutés directement par l’IETP soit des chercheurs d’organismes existants, mis à disposition de l’IETP, conservant leur salaire et recevant un sursalaire de l’IETP. Les "Lead scientists" seraient recrutés par un cabinet de recrutement professionnel. Mais par ailleurs, P. Pouletty, qui a obtenu des lettres de soutien d’une vingtaine d’entreprises de biotechnologie, leur a visiblement promis qu’elles contribueraient significativement au choix des scientifiques, car dans plusieurs de ces lettres on voit apparaître la même formule "nous participerons volontiers, aux côtés du comité de recrutement international de l’IETP à l’identification et au recrutement par l’IETP de chercheurs de très haut niveau au plan international".

On sait que pour qu’un système de recherche perdure, il faut respecter différents équilibres, en particulier celui entre le nombre de post-docs qui y travaillent et la possibilité d’embauche qui leur est ensuite offerte, dans les secteurs privé et public. Dans les pays où les docteurs trouvent facilement de l’embauche, notamment dans le secteur privé, le système de recherche publique peut fonctionner à l’équilibre avec de nombreux post-docs. Ce n’est pas le cas en France. Ceci explique en partie les difficultés que rencontrent les laboratoires français pour recruter des post-docs. Pour que l’IETP puisse fonctionner, il faut qu’il puisse constituer un îlot de richesse dans un système de recherche mal en point, et arrive ainsi à drainer une fraction importante des post-docs intéressés par des laboratoires français. Le coût obligatoire de ce système doit être l’aggravation des difficultés des autres laboratoires, qui n’auront pas de sursalaire à leur offrir.

Le plan financier prévoit un budget annuel global de l’IETP de l’ordre de 200 M€ dont 80-90% viendront de l’Etat (y compris ANR) et de l’Europe, et 10-20% du secteur privé. Le projet remis à F. Goulard précise bien : "Le financement initial doit être essentiellement assuré en direct par l’Etat". Pour que l’IETP puisse fonctionner, il faut que le gouvernement décide d’y consacrer une partie très significative du budget affecté à des établissements de recherche. Ceci, au même moment même où il renonce à tenir les promesses qu’il vient de faire : les 3000 postes annoncés pour 2007 pour l’enseignement supérieur et la recherche viennent de se transformer en 1500, le milliard supplémentaire en 2007 (dont 1/3 pour le crédit impot recherche et 1/3 pour l’ANR) vient de diminuer aussi de moitié.

Un ensemble de programmes scientifiques a été conçu par les candidats aux postes de Leaders Scientifiques identifiés par les co-fondateurs, eux-mêmes sélectionnés par P. Pouletty. Ces candidats Leaders qui ont conçu les programme qui leur correspondent sont Laurent Baulieu, Serge Charpak, Ilya Chumakov, Daniel Cohen, Luc Ferry (en remerciement pour son implication remarquable comme ministre dans la crise de la recherche en 2004), Mathias Fink, Jean-Paul Fitoussi, David Klatzmann, Miroslav Radman et François Taddei. Cela se fait un peu en famille : deux de ces Leaders sont les fils de membres pressentis pour le Comité scientifique de l’IETP.

Pour emporter la conviction et l’accord des non-scientifiques qui prendront les décisions-clé, le secret consiste à prendre un certain nombre de sujets dont les scientifiques se préoccupent actuellement (interface biologie-physique, développement de nouvelles méthodes d’imagerie sophistiquées, STIC), et de les habiller d’une rhétorique ronflante. Cela, le dossier de l’IETP y parvient très bien.

Ainsi, les programmes sont conçus pour être pléodisciplinaires, néologisme au sens assez obscur (pleios eût signifié nombreux, mais là, c’est pleos, plus ; est-ce la logique de "Monsieur plus" ?). Ce mot, "créé pour caractériser l’IETP, exprime spécifiquement la démarche d’un groupe multidisciplinaire se fixant des objectifs communs en s’appuyant sur une interaction organisée dans un espace spécialement conçu à cet effet." Le programme "Neurimmisce a pour objet d’étudier le fonctionnement des systèmes nerveux et immunitaire par immersion réciproque (...) Varimagène a pour objet de constituer un atlas de la variabilité normale et pathologique des images anatomiques et fonctionnelles de l’homme qui puisse servir de substrat à l’analyse moléculaire". La réflexion sous-jacente reflète-elle une pensée profonde ou bien creuse ?

Un dernier exemple sur les principes : "Inspirée de la démarche fractale, la stratégie scientifique de l’IETP juxtaposera et confrontera volontairement analyse fine et analyse globale, intra et pléodisciplinaire optant ainsi 1) pour l’idée que la partie suit les mêmes règles que le tout et 2) que le tout ne peut se limiter à une seule dimension descriptive de l’univers (...) Les retombées appliquées germeront rapidement à partir d’un creuset pléodisciplinaire mis à l’abri de pressions économiques stérilisantes mais doté de mesures incitative efficaces pour assurer l’essor des applications industrielles." La dernière phrase est une illustration admirable de la possibilité de dire en quelques mots tout et son contraire.

Parmi les membres fondateurs annoncés de l’IETP, on trouve en principe 4 universités (Paris 4, 5, 6, 7), l’INSERM et une série de grandes Ecoles (Centrale, Mines, Ponts et Chaussées, Arts et Métiers, Supelec, ESPCI, HEC, Polytechnique attendant l’aval du ministre de la Défense). Il n’est pas fait mention du fait que le Conseil Scientifique de Paris 5 lors de sa réunion du 17 janvier 06 s’est déclaré favorable au retrait de l’Université René Descartes du projet IET. Le Coneil Scientifique de Paris 7, lors de sa réunion du 23 janvier 06 a émis des réserves à la poursuite de cette intiative. Il n’est pas non plus fait mention de la réunion houleuse du Conseil d’Administration de l’INSERM du 6 avril 2006, lorsque le CA et sa présidente ont appris avec stupéfaction et peu d’enthousiasme la décision du Directeur Général, Christian Bréchot, membre fondateur de l’IETP, qui a décidé tout seul d’engager l’INSERM dans cette opération. La validité d’un certain nombre des signatures annoncées et donc plus que sujette à caution. Ce projet, en fait, s’appuie pour l’essentiel sur une série de Grandes Ecoles.

Jusqu’à présent, les Grandes Ecoles ne délivraient pas de titre universitaire (master ou doctorat), et la communauté scientifique avait fortement exprimé son souhait d’un rapprochement des Universités et des Grandes Ecoles, qui aurait dû aboutir à des jumelages, et certainement pas à la possibilité pour les Grandes Ecoles de faire cavalier seul. Or le gouvernement vient de prendre la grave décision de creuser encore le fossé entre universités et Grandes Ecoles, en autorisant ces dernières à délivrer des diplômes universitaires du niveau M ou D. P. Pouletty s’engouffre dans cette brèche. Le projet d’enseignement de l’IETP ne concerne que le doctorat. Il n’en est pas limpide pour autant. L’objectif et de créer une "Entité Doctorale sous le régime d’une double appartenance écoles doctorales disciplinaires [des établissements fondateurs, donc principalement des Grande Ecoles]/ entité doctorale pléodisciplinaire." Donc l’IETP aura sa propre Ecole Doctorale qui ne sera pas vraiment une Ecole Doctorale. Et-ce clair ? "Les pratiques pédagogiques donneront une large part à l’initiative collective et individuelle des doctorants (séminaires, travaux pluridisciplinaires encadrés, ateliers de créativité et de création artistique, etc)" .

En résumé, le lobbyiste P. Pouletty propose un projet financé essentiellement par l’Etat (y compris via l’Europe et l’ANR), sur la base de ses réseaux personnels, loin de toute évaluation indépendante, en tenant pour nulles les propositions de la communauté scientifique. Peu lui importent les avis de différents Conseils scientifiques ou Conseils d’Admnistration ayant émis des réserves sur la signature par leur Président ou DG du projet IET. P. Pouletty a également réussi à convaincre un certain nombre de scientifiques qu’ils vont pouvoir grâce à lui, disposer de moyens importants pour eux-mêmes et pour leur laboratoire. Il s’appuie sur le lobby des Grandes Ecoles, en n’ayant cure des conséquences négatives prévisibles pour les universités et les doctorants qui y sont formés. A l’aide d’une rhétorique bouffie de pseudo-science et d’auto-proclamation d’excellence, P. Pouletty demande au ministre de la recherche de convaincre le Premier Ministre de l’excellence de son projet.

Il y a de bonnes raisons d’être inquiet. D. de Villepin semble avoir une propension pour les tentatives de passage en force, contre les avis sensés. Dans cette logique, on ne peut exclure qu’il décide de la création de l’IETP de P. Pouletty à la veille de quitter son poste. Afin de ne pas en arriver là, il importe de faire largement savoir que le projet d’IETP qui se monte dans l’ombre vise à bénéficier à quelques individus et lobbies, et certainement pas à notre pays.

[1] Voir un précédent article :L’Institut Européen de Technologie : il est encore temps d’éviter un scandale. http://recherche-en-danger.apinc.or....