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La crise de la recherche fondamentale biomédicale en France

le 8 janvier 2004

par Daniel Corcos

La recherche fondamentale biomédicale en France traverse une crise grave, accélérée par les restrictions de son budget. Accélérée, et non pas causée, car les raisons de la crise sont structurelles, et seule une augmentation constante exponentielle de son budget, pourrait permettre au système tel qu’il est de fonctionner. Pour comprendre comment fonctionne la recherche biomédicale, pourquoi elle est en crise, il faut, pour le public et les gouvernants, comprendre ce qu’elle produit, comment elle est organisée, et pour les chercheurs, comprendre ce qu’en attendent le public et les gouvernants.

Ce que produit la recherche fondamentale

Le produit de la recherche fondamentale est de l’information. Cette information est publiée sous formes d’articles dans des revues scientifiques, articles qui rapportent le résultats d’expériences ou d’observations et en donnent une interprétation ou modèle. Ces informations acquièrent une valeur scientifique en participant à une entreprise collective, car ils vont être utilisés pour mettre en ?uvre d’autres expériences, permettant un élargissement du domaine, un affinement du modèle proposé, voire sa réfutation.

Chaque article scientifique en recherche biomédicale (il en paraît près d’un million par an) comporte donc un nombre variable de références bibliographiques (en moyenne une trentaine), réalisant un réseau d’informations. La valeur d’un article peut être estimée en théorie à partir du nombre de citations dans lequel il apparaît. C’est une approximation : un article peut très bien être énormément cité par des scientifiques parce qu’il est paru dans une revue scientifique réputée et qu’ils en infirment les conclusions.

Quoi qu’il en soit, l’information scientifique primaire (qui relate les résultats d’une expérience) n’a que peu de rapport avec l’information des médias : l’information publiée dans les journaux destinés au grand public, ou émise par les autres médias n’est ni reprise ni citée par les publications scientifiques. Inversement, le sort d’une information dans les médias ne dépend pas de sa valeur scientifique. Elle peut même être totalement dépourvue d’intérêt scientifique (l’annonce de clonage humain par la secte Raëlienne, par exemple) mais capable de déclencher des émotions. Elle peut être aussi liée à la revue scientifique, qui sollicite les médias pour augmenter sa réputation, ou par le scientifique lui-même, à la recherche d’une reconnaissance publique ou de financement.

Comme on l’a vu, l’information scientifique primaire circule dans un circuit relativement fermé, mais il existe des voies de sortie de cette information, vers l’ensemble du public et vers l’industrie. Dans un premier temps, l’information peut atteindre plus de scientifiques que ceux appartenant au domaine concerné grâce à une information secondaire (l’article de revue, faisant le bilan des connaissances acquises, les " news and views " de certaines publications) puis dans un deuxième temps, les non-scientifiques grâce aux publications de vulgarisation, aux livres et aux médias. Parallèlement, le chercheur qui pense que ses résultats lui permettent de proposer une invention peut tenter d’y intéresser les industriels. Cette sortie du circuit scientifique vers le public est absolument nécessaire : elle permet des opérations d’interventions (arrêt de l’utilisation d’un produit nocif ; mise au point d’un médicament) ou simplement permet l’acquisition des connaissances vérifiées par la pratique scientifique par un plus grand nombre. C’est cette diffusion vers le public qui justifie le financement de la recherche.

Mais cette sortie du circuit scientifique ne relève pas de la pratique scientifique elle-même. Si une information d’origine scientifique annoncée par un média quelconque est erronée, sa réfutation ne pourra pas être publiée dans un journal scientifique, et le démenti ne pourra être publié qu’à la place que voudra bien lui accorder le media. La réalisation de l’intervention n’est pas non plus une pratique scientifique : c’est son évaluation qui peut éventuellement (mais non nécessairement) faire l’objet d’études scientifiques.

Ce que peut percevoir le public de l’activité de la recherche fondamentale est ce dont il bénéficie directement ou ce qui est véhiculé par les médias. Cependant, peu d’individus ont suffisamment de connaissances pour déterminer quelle est la part de la recherche fondamentale dans les traitements dont ils tirent un bénéfice. Quant à ce qui est véhiculé par les médias, comme on l’a vu, il ne reflète que très imparfaitement la réalité. Un exemple criant est la part d’attention que les médias ont consacré à la thérapie génique depuis une quinzaine d’année, alors que les bénéfices en termes de santé publique en sont pratiquement nuls, au détriment de nombreuses et réelles avancées thérapeutiques.

Les causes de la crise de la recherche fondamentale biomédicale

La question de l’utilité de la recherche fondamentale en sciences biomédicales ne paraît pas être discutable. Le problème qui se pose est : à quel coût ? Alors que la réponse à cette dernière question relève de l’arbitraire et du système de valeur, certains ont cru pouvoir éluder la question en mettant en avant l’intérêt économique : il est clair que si la recherche fondamentale représente un investissement financier, alors le problème du coût ne se pose pas. Cette attitude, qui a l’intérêt d’attirer l’argent vers la recherche, est en même temps l’une des causes (mais non la seule) de la crise.

En effet, comme l’a dit de manière plus abrupte un président de la république défunt, la recherche fondamentale n’est pas le meilleur moyen de gagner de l’argent. La possibilité de tirer un bénéfice économique de la recherche fondamentale n’est envisageable que sur le long terme. Les résultats de la recherche peuvent même être extrêmement importants tout en ayant un impact économique négatif. La mise en cause du tabagisme comme cause majeure du cancer du poumon a des conséquences néfastes sur le commerce du tabac et sur l’équilibre des caisses de retraites. Cela ne remet néanmoins pas en question l’intérêt de ces études.

Si la recherche fondamentale biomédicale sert à quelque chose, ce n’est pas pour des raisons financières, c’est parce que la connaissance peut être utile. Il ne s’agit pas là d’une détermination de la recherche fondamentale, dont la logique est essentiellement cognitive. Mais si l’on se place du côté de ceux qui en recherchent l’utilité, les familles de malades pour lesquels on ne dispose pas de traitement efficace, par exemple, leur principal recourt est dans la recherche fondamentale. On ne peut pas pour autant prédire l’utilité. On peut planifier les premiers pas de l’homme sur la lune, pas ceux de la victoire sur le cancer. Or le deuxième problème qui contribue à la crise que nous traversons est la croyance en une possibilité de planification.

Mais les causes de la crise actuelle sont aussi et surtout structurelles. La recherche fondamentale biomédicale nécessite une masse critique de chercheurs et techniciens. Le remplacement de ces derniers par des juniors (étudiants en thèse, post-doctorants), basé sur le modèle nord-américain a pu permettre d’augmenter l’efficacité des laboratoires, mais a créé des problèmes graves pour l’avenir : la constitution d’un système exponentiel, responsable de l’inadéquation avec les possibilités d’emploi ; la perte de savoir-faire technique ; la confusion des rôles entre chercheurs et techniciens .

L’établissement d’un système exponentiel est une conséquence directe du modèle nord-américain : si un chercheur utilise pour faire tourner son laboratoire des stagiaires en formation pour une durée de 3 à 4 ans, alors, soit la formation n’aura pas abouti à un emploi dans la recherche, soit le nombre des chercheurs augmente de façon exponentielle. Aux Etats-Unis, les deux phénomènes existent : Harold Varmus, alors qu’il était directeur du NIH, ayant établi la courbe du nombre d’auteurs d’articles scientifiques par année au cours des 50 dernières années, pouvait l’extrapoler à plus d’un milliard en 2100. En effet, si un chercheur forme 10 chercheurs au cours de sa carrière, et que chacun d’entre eux forme également 10 chercheurs, on voit facilement à quoi cela peut aboutir. Une limitation des débouchés socioprofessionnels existe également néanmoins, mise en évidence par la désaffection des citoyens des Etats-Unis pour les thèses de Sciences, compensée par les étudiants étrangers. La situation de l’emploi est cependant moins préoccupante aux Etats-Unis qu’en France, en raison de débouchés plus importants, dans l’industrie notamment.

En France, le problème démographique est déjà manifeste, une forte proportion des thésards ne trouvant pas d’emploi en rapport avec leur formation. La formation " par la recherche " n’étant pas un avantage pour l’emploi dans le secteur privé, les post-doctorants ont en réalité des débouchés très limités, avec deux conséquences : la fuite des cerveaux vers l’Amérique du Nord, qui leur offre plus de débouchés ; la désaffection des études scientifiques pour la génération suivante. Alors que la première conséquence, préoccupante depuis des années d’un point de vue éthique et incohérente avec la défense de la recherche, ne menace pas directement le système et est encouragée, la deuxième aboutira à une crise.

La perte de savoir-faire technique peut être observée couramment. Elle peut-être liée, comme on l’a vu, au fait que les étudiants ou les post-doctorants qui ont mis au point les techniques ont quitté le laboratoire, ou de manière encore plus grave, au fait que ces techniques ne sont plus " à la mode " par rapport aux critères d’évaluation du moment.

La confusion des rôles entre chercheurs et techniciens dans la recherche biomédicale française qui est le problème majeur de notre système de recherche est antérieure à la stagnation des postes de techniciens et d’ingénieurs, mais ce dernier phénomène y a beaucoup contribué. Le système nord-américain évite cette confusion, car le chercheur passe par un stade d’investigateur principal, au cours duquel il peut montrer sa capacité à mener à bien et à concevoir seul un projet.

Le chercheur pose une question scientifique et essaye d’y répondre, il écrit l’article, répond aux critiques de l’article et est le responsable moral du travail scientifique. L’ingénieur met en ?uvre les moyens ou applique les techniques nécessaires à la réponse à la question. Lorsque la question posée est triviale, ce qui est fréquent, il est évident que la différence entre les deux rôles est ténue. Néanmoins, dans la très grande majorité des articles à plusieurs auteurs, il n’y a qu’un seul responsable du travail, désigné comme " auteur correspondant ". Les co-auteurs d’un article peuvent être des chercheurs responsables par ailleurs d’autres travaux, ou bien des techniciens, mais en théorie, l’identification d’un scientifique comme chercheur devrait inclure le fait qu’il est seul auteur ou bien " auteur correspondant " d’un certain nombre de papiers.

Dès lors, pourquoi cette confusion des rôles ? La réponse à cette question révèle l’aberration de notre système : il n’a pas besoin de chercheurs. La demande de notre système en chercheurs est quasi-inexistante. C’est la conséquence naturelle du fait que les offres d’emploi émanent essentiellement des chercheurs. Or, imagine-t-on qu’un chercheur a besoin d’autres chercheurs pour travailler ? Ce que veut un chercheur, ce sont des crédits pour sa recherche, des ingénieurs et des techniciens pour réaliser son projet. Imagine-t-on des chefs d’entreprises demander la création de nouvelles entreprises concurrentes ? Bien entendu, tout n’est pas si simple et une synergie entre chercheurs peut créer parfois un gain, mais si un chercheur a le choix entre voir son laboratoire occupé par un chercheur travaillant sur un sujet différent et utilisant ses ressources ou un ingénieur travaillant sur le projet qu’il développe, le choix est vite fait. La création de bourses post-doctorales en France (pour qu’une main d’ ?uvre déjà formée puisse être utilisée dans notre pays) a contribué à cette situation.

L’absence de demande de chercheurs dans le système français peut être jugée par la comparaison entre les offres d’emploi comme Assistant Professor dans les universités nord-américaines et celle de chercheurs dans le système français. Non seulement, ces dernières sont rares, mais en plus d’imposer le domaine de recherche, elles comportent les techniques que le postulant devra posséder. Un chercheur qui veut se vendre à un laboratoire français n’a pas intérêt à exposer son projet de recherche, mais à mettre en valeur ce qu’il pourra apporter grâce aux techniques qu’il possède. Par là, chacun d’entre nous contribue à maintenir l’ambiguïté des rôles.

Le fait que la demande qui émane de notre système ne concerne que des fonctions techniques ne signifie pas que notre société a besoin de plus de techniciens : ce sont les chercheurs qui ont besoin de techniciens. Au contraire, on est en droit de penser que ce sont les idées des chercheurs qui font avancer la science.

Ce que le public et les gouvernants pourraient souhaiter, s’ils ont bien compris comment fonctionne la recherche fondamentale, c’est une recherche performante. Là, c’est aux pouvoirs publics d’intervenir et de poser la question : avec ces financements, (dont beaucoup sont indirects, car payés par l’éducation nationale) a-t-on une bonne recherche ? La réponse, on l’a vu ne peut venir, ni du gain financier hypothétique, ni de l’idée qu’en ont les médias, mais de l’évaluation de ce qui est produit sous forme d’articles scientifiques. Or, grâce aux outils bibliométriques dont nous disposons (qui sont utilisés à tout bout de champ et sans pertinence pour des chercheurs individuels), il est possible de mesurer l’évolution de la production scientifique française comme part de la production mondiale dans le temps. Elle témoigne d’un déclin net, antérieur aux restrictions budgétaires. Il n’y a pas eu non plus de prix Nobel de médecine français depuis plus de vingt ans (sur 44 attribués).

Dès lors, on peut prévoir que des restrictions, ou simplement une stagnation budgétaire vont nous placer devant un choix : celui de préserver notre système tel qu’il est ou bien celui de préserver la recherche fondamentale en France.

corcos@cochin.inserm.fr