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La place des Sciences Humaines et Sociales dans les pôles de compétitivité et à l’école

Par Martine Boudet, le 14 janvier 2007

LA PLACE DES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES DANS LES POLES DE COMPETITIVITE ET A L’ECOLE Martine BOUDET Professeure agrégée de Lettres Modernes, Docteure en littérature française

Cette enseignante, qui travaille en collaboration avec l’IUFM de Toulouse, pilote un projet de Colloque dont l’objectif est de renforcer l’un des « piliers » du système éducatif, la formation à la citoyenneté. Pour ce faire, est proposée une initiation raisonnée des maîtres aux paramètres propres aux différentes Sciences humaines et sociales (SHS). Dans quelle actualité s’inscrit ce projet ?L’étude préalable des premiers pôles de compétitivité porte sur le caractère réducteur de leurs critères de choix et conclut sur la nécessité de promouvoir à l’Ecole les SHS et au-delà un véritable débat interdisciplinaire, condition de la maîtrise du développement et de ses enjeux.

I- LA PLACE DES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES (SHS) DANS LES PÔLES DE COMPETITIVITE

La création des pôles de compétitivité, officialisée par le gouvernement le 12 juillet 2005, s’avère une pièce importante du dispositif national en matière d’aide au développement. Cette mesure répond aux exigences de la modernisation de l’économie, dans un cadre international mondialisé et marqué par une concurrence impitoyable. Pour ce faire, mettant à profit la décentralisation d’inspiration européenne et valorisant les patrimoines industriels (inter)régionaux, elle propose une synergie inédite entre des équipes locales de chercheurs, d’universitaires et d’ingénieurs : « Un pôle de compétitivité se définit comme la combinaison, sur un espace géographique donné, d’entreprises, de centres de formation et d’unités de recherche publiques ou privées, engagés dans une démarche partenariale destinée à dégager des synergies autour de projets communs au caractère innovant. Ce partenariat s’organisera autour d’un marché et d’ un domaine technologiaue et scientifique qui lui est attaché et devra rechercher la masse critique pour atteindre une compétitivité mais aussi une visibilité internationale. » 1

En fait, ce nouveau concept doit être discuté dans la mesure où ses principes directeurs de même que sa réalisation révèlent un excès d’économisme et de productivisme. Les premiers projets labellisés (66 au total) concernent en effet quasiment tous une activité industrielle ou corrélée à l’industrie (de l’ordre de l’agroalimentaire et du commerce.. ), les activités de service social et culturel ou de création artistique étant minorisées. Pour exemple, les pôles de spécialité de la région Midi-Pyrénées sont l’aéronautique et l’espace, le cancer et la bio-santé, la céramique, l’électronique, les viandes et produits carnés. La région Languedoc-Roussillon privilégie, elle, le nucléaire (Trimatec), les fruits et légumes, la gestion du risque territorial, les énergies renouvelables. En amont, cette innovation écarte du champ de la recherche appliquée des pans entiers de nos humanités, en particulier les Sciences humaines, sociales, juridiques, économiques, politiques, les Lettres et les arts….Dans la société de l’information et de l’intelligence qui se profile à l’horizon, cette situation de monopole donnée par l’Etat aux sciences de la matière et de la vie ne peut que dériver en concurrence déloyale à l’encontre des autres domaines scientifiques, moins « rentables » à court terme, donc plus vulnérables. En effet, par défaut de financement dans le domaine de la recherche-développement, peut être mis en danger l’avenir de la recherche fondamentale et appliquée dans ces secteurs... En témoigne la liste des projets proposés par les Conseils régionaux et non retenus par l’Agence nationale de la recherche (ANR)1 :

Gestion des patrimoines (inter)culturels

1- le projet PACA (Arles) dédié aux industries culturelles : diffusion numérique, bibliothèque virtuelle de la Méditerranée, sculpture d’objets virtuels…

2- le projet Aquitaine (Biarritz-Côte basque) dédié au tourisme et aux sports de la mer : culture patrimoniale et création artistique en correspondance…

Arts et artisanats

1- le projet Bourgogne consacré à l’image et à l’ingéniérie numérique : art de la photographie…

2- le projet de l’Ile de France et du Centre concernant la bijouterie, la joaillerie, l’orfèvrerie

3- le projet Ile de France sur les instruments de musique

Industries de la connaissance et de la culture

1- le projet Poitou-Charentes sur l’industrie de la connaissance : formation à distance… 2- le projet Poitou-Charentes sur les industries culturelles s’adressant à la jeunesse. Développement durable

1- le projet Poitou-Charentes sur les éco-industries

2- le projet Nord-Pas de Calais-Picardie sur le « produire propre, sain, sûr et économe ».

Le décalage existant entre la lecture des textes officiels par certains Conseils régionaux et celle de l’Etat central concernant les critères de validation des projets doit être relevé. En effet, l’interprétation donnée par l’ANR de la notion de développement national est trop réductrice : la gestion des patrimoines (inter)culturels, des traditions artistiques et artisanales, des industries de la connaissance et de la culture, des éco-industries participe également d’une démarche de développement, mais durable et à l’échelle de l’homme, des peuples et de leur histoire. Par ailleurs, la gestion de la superstructure culturelle et de son avenir ne peut être gommée d’un trait de plume par un pays qui a toujours valorisé, spécialement à travers ses patrimoines régionaux, cet héritage, cette donnée identitaire. Et cela au moment même où l’Etat souhaite donner à ses régions l’autonomie nécessaire à leur pleine expression. Enfin, en matière de prospective culturelle cette fois-ci, le débat à mener - concernant les prochains pôles à proposer et retenir– doit prendre en compte la forte demande sociale et juvénile en matière de dialogue interculturel (qu’il soit interrégional, intercommunautaire ou international), d’éthique de la communication sociale, de promotion de l’humanitaire et de la solidarité internationale et à l’échelle des relations Nord-Sud : les régions ont en soi un capital immatériel suffisant (patrimoines culturels…), aux côtés des Universités en sciences humaines et en Lettres, en Droit, en sciences politiques et économiques pour répondre favorablement à ces problématiques. Par exemple, s’impose un pôle de compétitivité spécialisé dans la promotion de la Francophonie : création linguistique, littéraire, musicale, artistique, médiation interculturelle et géo-politique, tourisme, co-développement et coopération décentralisée, aide au développement durable… L’Agence Nationale de la Recherche peut, elle, établir un quota favorisant ces pôles complémentaires et dont la rentabilité à terme est réelle : économies dans la gestion des zones sensibles par les services d’autorité et de maintien de l’ordre de l’Etat ( police, justice…), emploi de personnels sociaux et culturels spécialisés, actuellement condamnés au chômage, au sous-emploi ou à la reconversion professionnelle mais aussi de jeunes des banlieues, développement d’une économie solidaire…

A défaut de quoi, notre société versera dans un mode de développement tronqué, en fait une croissance de type techniciste, extravertie et mercantile. Ce dérapage s’inscrit bien sûr dans le contexte néo-libéral et atlantiste, auquel il faut continuer, en tant que pays occidental détenant un pouvoir d’influence certain, à résister ; fait significatif, aucun DOM-TOM (à l’exception de la Réunion dont le projet est spécialisé dans l’agroalimentaire en milieu tropical) n’a de pôle labellisé, n’ayant pas encore les moyens, sans doute, d’impulser un projet de société spécifique ou alternatif. Pour conclure, cette nouvelle dérive, passée actuellement inaperçue du fait de l’emballage attrayant de la formule (style Silicon Valley), ne fera qu’aggraver la crise morale, vécue en particulier par la jeunesse, en recherche de repères et de valeurs stables et fiables. Il reste donc à approfondir le débat sur la recherche et l’enseignement, dont l’autonomie à l’égard du marché reste un critère déterminant de qualité, au service du public. La réflexion doit être en particulier menée sur les modes de pérennisation des Sciences humaines, des Lettres et des arts, condition du maintien de la culture générale, marque de fabrique nationale.

II- LA PLACE DES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES (SHS) A L’ECOLE

Dans la perspective précitée, est proposée à l’IUFM de Toulouse la réalisation d’un Colloque intitulé La place des cultures et du sujet à l’Ecole et qui vise à renforcer la formation à la citoyenneté, l’un des piliers du dispositif éducatif mis en place suite au débat national sur l’Ecole. Ce projet répond en fait à une demande à trois niveaux : 1- une demande sociale et juvénile en matière d’éducation 2- une demande enseignante en matière de formation didactique et pédagogique 3- une demande citoyenne en matière de participation au débat épistémologique et philosophique. L’étude de ces différents contextes permettra de cerner certains enjeux éducatifs liés à l ‘apprentissage de la citoyenneté, et ceci à la lumière des sciences humaines et sociales que ce Colloque souhaite promouvoir à l’Ecole.

A-La demande sociale et juvénile

Les médias nous informent régulièrement sur l’attente des publics en matière d’adaptation de l’Education Nationale aux nouvelles conditions de son exercice. Les mutations techno-scientifiques, médiatiques et informatiques, la prégnance du marché et de l’économie, la cohabitation devenue planétaire des civilisations et des cultures, la parité progressive entre homme et femme ont transformé en profondeur les conditions d’existence de même que les mentalités. L’ajustement des humanités construites et transmises à l’Ecole est une nécessité pour que la société puisse pondérer et maîtriser en conscience les évolutions. Or, les médias, devenus eux-mêmes un réseau éducatif autonome, décrivent à juste titre les limites du système socio-éducatif actuel, en particulier familial et scolaire et les dérives ou déviances que ce phénomène peut entraîner : violences, dépendances et déculturations juvéniles en tout premier lieu, situations de stress, risque de méconnaissance grandissante des repères et valeurs constitutifs d’une culture et d’une citoyenneté maîtrisées, réactions de racisme ou de sexisme…. Le constat des symptômes peut nous conduire à l’analyse des causes d’un tel phénomène et à la recherche des solutions au problème posé. Outre les causes quantitatives et économiques qu’un discours syndical légitime mais réducteur évoque (le manque de moyens budgétaires…), les problèmes d’ordre qualitatif sont une donnée fondamentale à prendre en compte. Ainsi l’ère de la technoscience et du marché a t’elle entraîné par contrecoup une crise certaine des humanités littéraires et de celles qui sont liées aux sciences de l’homme : l’avènement, en matière de recherche, des pôles de compétitivité régionaux, si légitime en soi, ne fait et ne fera qu’aggraver ces déséquilibres structurels ; ainsi, comme dit précédemment, la très grande majorité de ces pôles est-elle consacrée à la recherche dans les domaines des sciences de la matière et de la vie, plus directement rentabilisables. Or, cette situation au sein de l’Ecole et de l’Université vulnérabilise le sujet et le citoyen, confronté de fait aux dérives socio-culturelles d’autres institutions étatiques : possibilité de consommer dès le plus jeune âge une sous-culture médiatique de la violence et de la pornographie, une sous-culture virtuelle et/ou sectaire également (médias), tendance à la psychiatrisation des maux occasionnés par la vie sociale (santé publique), juridisme qui compense le manque de prévention éducative des crimes et délits par une politique de sanction dès le premier âge (police et justice). D’une manière générale, la société complexe, de l’information dans laquelle nous entrons, confronte l’enfant et le jeune à tous les risques de manipulation mentale et de construction d’une anti-culture de la violence. Dans de nombreuses zones, en banlieue mais aussi ailleurs, la scolarité s’apparente désormais à un exercice de rééducation dans l’urgence et au cas par cas, voué de ce fait trop souvent à l’échec. Dans ces conditions, l’actualisation et le renforcement des enseignements des SHS (Sciences humaines et sociales) pour un plus vaste public semble une variable importante de l’optimisation du système éducatif et social. Ce programme peut s’appuyer sur les forces vives et les valeurs sûres de la société. Ainsi, grâce à la médiatisation et au développement technoscientifique qui apparaît comme une première étape de modernité à caractère infrastructurel, le dialogue de différentes cultures (nationales, génériques, ethniques, générationnelles, disciplinaires…) devient progressivement le paradigme à l’origine de la construction de l’identité collective et individuelle, sur la base de modèles diversifiés et /ou alternatifs1. Cette élaboration a acquis ses titres de noblesse au plan institutionnel en France avec l’adoption consensuelle d’une législation sur la parité entre homme et femme ainsi que sur l’exception culturelle francophone et sur la diversité culturelle au sein de la métropole. A l’Ecole, les parcours diversifiés et les TPE (Travaux personnels encadrés) favorisent la confrontation et l’unification des savoirs de même que la construction d’une méthodologie commune. De ce fait, interculturalité (dialogue des savoirs subjectifs) et interdisciplinarité (dialogue des savoirs objectifs) sont devenus des objets de référence incontournables pour la recherche et l’éducation.

B-La demande enseignante

Répondre aux attentes de la société et de la jeunesse en matière d’éducation aux savoirs-être (repères et valeurs citoyens…) nécessite que les enseignants de terrain soient eux-mêmes formés à leur propre niveau de compétence aux sciences humaines qui les transmettent. Ecarter le spectre menaçant de la dégradation de la fonction enseignante, de son autorité morale et intellectuelle, de sa dignité, sortir de l’empirisme et d’une certaine tradition pragmatique dans la gestion des questions éducatives (stages de gestion du stress, de la violence…), ajouter à la stratégie réactionnelle face à des passifs celle de la construction positive et éthique du sujet, accéder pour ce faire à une vulgarisation simple et raisonnée de ces enjeux éducatifs de même qu’à un débat interdisciplinaire bien conduit1, telles sont les attentes implicites ou explicites du milieu enseignant. La féminisation croissante de celui-ci apparaît comme une donnée concomitante, à prendre en considération tant au plan de sa vulnérabilité spécifique que de ses potentialités alternatives en matière d’éducation. Répondre à cette attente signifie que l’on renforce les bases d’une formation professionnelle, à la fois épistémologique, didactique et pédagogique, correspondant en fait à la vocation naturelle de l’ IUFM depuis sa création. En effet, cet institut a vocation d’aider à la construction de toutes les médiations entre savoirs savants et académiques générés à l’Université et publics scolaires et étudiants. Or, il existe actuellement peu de passerelles formalisées entre le discours de spécialité des SHS ( perçu comme un jargon incompréhensible pour le profane) et le discours courant sur l’humaine condition (celui du café du Commerce, caractérisé par le subjectivisme, l’empirisme… ). L’optimisation de la transposition didactique, spécialement dans les disciplines littéraires et en Français, matière fondamentale, et de l’analyse psycho-pédagogique à caractère transdisciplinaire est un objectif important dans cet ordre d’idée.

C- La demande citoyenne

La troisième attente à laquelle répond ce projet de Colloque s’attache enfin au mode de fonctionnement général de la vie sociale et scolaire. Il y a en effet nécessité à rétablir des médiations, à recréer du lien social, celui-ci étant souvent distendu de par les effets pervers de la médiatisation-informatisation, mode de communication artificiel de la société, à assouplir également l’organisation hiérarchique de manière à insuffler, à partir des expériences du terrain, les idées nécessaires à un meilleur fonctionnement des institutions dont celle de l’Ecole. La participation des parents d’élèves comme des élèves à la vie de l’établissement scolaire est apparue en son temps comme une étape importante de démocratie à l’Ecole. Cela dit, pour éviter que ce phénomène ne dérive en démagogie populiste qui, par le biais de groupes de pression, isole et vulnérabilise l’enseignant (ce qui est parfois malheureusement déjà le cas), s’impose à un deuxième niveau le renforcement de l’expression des enseignants eux-mêmes sur les questions épistémologiques, philosophiques, programmatiques. Cette citoyenneté éclairée à la base comme au sommet de la pyramide a un corollaire en éducation, celui de l’enseignant- chercheur, impliqué dans son milieu social, acteur et concepteur du système tout autant qu’exécutant, plus responsable de ce fait de ses évolutions. Par ailleurs, la confrontation des expériences de terrain et des expertises savantes est la condition sine qua non de la construction harmonisée de médiations scientifiques, dans ce territoire à la fois subjectif et objectif qu’est celui des Sciences humaines.

Pour conclure, tout autant pour des intérêts corporatifs légitimes que pour l’intérêt général, celui des générations présentes et futures à éduquer, que nous soyons intellectuels, spécialistes des Sciences de l’homme, enseignants, éducateurs ou simples citoyens, nous sommes amenés à nous impliquer dans ce nouveau débat de société qui concerne les rééquilibrages disciplinaires : sur quels critères proposer et retenir les pôles de compétitivité régionaux à l ‘avenir ? Quelle place donner aux Sciences humaines et sociales à l’Ecole ? L’enjeu étant bien sûr de promouvoir une société de l’information et de la connaissance quelque peu équilibrée ainsi qu’un mode de développement un tant soit peu durable et à visage humain.