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Analyse des propositions de N. Sarkozy sur la recherche.

Par Alain Trautmann, Henri Audier, le 21 janvier 2007

Le discours sur la recherche que N. Sarkozy a tenu le 18 janvier 2007 à Saclay a été remarqué. Voilà quelqu’un qui paraît avoir des idées précises, parfois généreuses, et être décidé à prendre en main énergiquement la question de la recherche en France. Nous allons montrer que, sous cette apparence séduisante, il y a des mesures dangereuses, et d’autres mesures fort intéressantes, mais que Sarkozy en tant que ministre n’a pas soutenues ou a même combattues.

Les désaccords

Thématiques stratégiques, santé et biotechnologies

Après avoir proposé, lors de la convention de l’UMP sur la connaissance, la transformation des organisme de recherche, N. Sarkozy fait un pas de plus en se prononçant pour une recherche fonctionnant uniquement sur projets et contrats à court terme : "pour développer à la fois la recherche fondamentale et la recherche appliquée", il faut "mettre l’accent sur deux ou trois thématiques stratégiques". Mr Sarkozy semble ignorer que la recherche fondamentale ne se programme pas, même avec les meilleurs experts ministériels du monde. Les ruptures scientifiques se font hors des sentiers battus et des thèmes à la mode. Dans le développement foisonnant de la recherche, dans l’interaction grandissante des disciplines, nul ne sait celles dont nous aurons besoin demain. La suite n’est pas moins grave. Dans les thématiques stratégiques qu’il importerait de choisir, Mr Sarkozy cite notamment "la recherche en santé, car nous n’avons pas le droit de manquer le virage des biotechnologies". Il met l’accent non pas sur la biologie mais sur la recherche en matière de santé, en cohérence avec les appels d’offres actuels de l’ANR dans lequels les experts ont décidé de faire financer essentiellement les applications en santé, vaccins notamment. Les aspects plus fondamentaux de la biologie sont déjà sous-financés et le seront encore plus si l’on suit Mr Sarkozy et ses experts. Enfin, justifier les recherches en matière de santé en premier lieu pour l’intérêt économique des biotechnologies, c’est lourd de sens.

Voilà ce qu’implique cette phrase apparemment anodine : "Si l’on veut développer à la fois la recherche fondamentale et la recherche appliquée, (…) il faudra "mettre l’accent sur deux ou trois thématiques stratégiques" (…) et en particulier la recherche en santé, car nous n’avons pas le droit de manquer le virage des biotechnologies".

Du déficit d’évaluation au financement sur projet

Deuxième désaccord majeur : Mr Sarkozy diagnostique un "déficit d’évaluation, puisque l’attribution des subventions reste largement dominée par une logique de reconduction des moyens", à laquelle il veut "substituer une logique de financement sur projet".

Il y a certes un déficit d’évaluation des formations purement universitaires, comme de l’activité de recherche et d’enseignement des enseignants-chercheurs. Des mesures importantes ont été proposées par les Etats Généraux de la Recherche (EGR) pour avoir enfin un système correct d’évaluation. Mais il faut rappeler que le métier de chercheur est déjà l’un des plus évalués qui soient. Le travail des chercheurs est évalué en permanence au niveau international sur la base de leurs publications, et de la réputation des journaux dans lesquels ils publient. Cette évaluation internationale sert ensuite de base à d’autres évaluations déterminantes pour la rapidité de promotion dans la carrière de recherche, pour l’obtention de contrats dans des agences nationales ou internationales, la capacité de nouer des collaborations et de recruter dans leur équipe. Les chercheurs ressentent fortement cette évaluation permanente, et redoutent –comme d’autres créateurs-, les passages à vide un peu prolongés qui feraient "baisser leur cote". Dire qu’en France les chercheurs sont peu ou mal évalués est une contre-vérité.

Dans notre pays existe également une évaluation quadriennale de l’activité et des projets des laboratoires. Celle-ci est collective, contradictoire et effectuée par des pairs représentatifs. Sur la base de cette évaluation, des contrats de 4 ans sont signés entre le directeur du labo et ses tutelles (organisme de recherche, université, souvent les deux), avec à la clef des financements qui ne sont pas identiques pour tous les labos, mais dépendent du résultat des évaluations. Il est vrai que lorsque la pénurie est instaurée volontairement (comme en 2003, et à nouveau en 2007), lorsqu’il faut répartir des miettes, le système perd de son caractère incitatif, puisque de toutes façons les laboratoires doivent rechercher l’essentiel de leurs financement ailleurs qu’auprès des organismes de recherche ou des universités.

Ce système de contractualisation quadriennale a très bien fonctionné pendant des années. Il est mensonger d’affirmer qu’il ne peut aboutir qu’à reconduire les moyens. La "reconduction" est le thème favori des gens qui font de la macro-statistique et ne regardent pas les contenus. S’il est vrai que les laboratoires conservent leur nom dans la durée, à chaque contractualisation leurs structures et leurs compositions sont différentes, leurs thématiques sont renouvelées. Les chercheurs vont dans les congrès internationaux et seraient marginalisés s’ils ne restaient pas dans la course avec des idées nouvelles

La dénonciation du fonctionnement des organismes de recherche et universités sert à justifier une "logique de projets" qui semble ignorer que le système de contractualisation des laboratoires inclut évidemment des projets scientifiques. Mais la logique de projet prônée par Mr Sarkozy concerne des projets à court terme et répondant au pilotage ministériel. Ce système est déjà mis en place dans l’ANR, avec des effets pervers patents (incertitudes sur le financement de projet s’étalant sur plus de 3 ans, difficulté à bifurquer sur une piste nouvelle, inattendue, qui n’était pas annoncée dans le projet). Bref, la logique de projet telle qu’elle est mise en place est une logique extrêmement contraignante, marquée par une obsession du court terme, des applications, de la prévisibilité, de la réponse aux dernières directives ministérielles. L’idée même de ne financer "que les projets qui font preuve de leur excellence scientifique" a quelque chose d’absurde. Comment peut-on garantir l’excellence scientifique d’un projet ? Les projets d’Albert Einstein, à l’heure de la domination de la mécanique classique, auraient-ils été évalués comme excellents ? Le financement sur projet aboutit à financer des projets "main stream", portés par des chercheurs dont la réputation est déjà établie. Il n’est pas adapté à la véritable prise de risque ni à l’émergence de talents originaux.

Une politique de primes

Mr Sarkozy veut "rémunérer les chercheurs à la mesure de leurs compétences", et pour cela changer le système. Avant, un chercheur ou un ingénieur brillant bénéficiait d’une carrière accélérée. Ce système incitatif a bien fonctionné tant que l’Etat y mettait les moyens. Puis la volonté de faire des économies sur le système de recherche a dominé. Aujourd’hui, le nombre d’ingénieurs et techniciens de recherche est devenu dramatiquement bas : dans les universités françaises, on compte en moyenne une personne occupant une fonction d’accompagnement de la recherche pour un enseignant-chercheur. Aux USA, ce rapport est 3 ou 4 fois plus élevé. On manque donc cruellement de ce type d’emploi. Par ailleurs, comme les promotions des ingénieurs et techniciens sont indexées sur le taux de recrutement, leurs promotions sont aujourd’hui totalement bloquées.

Pour les chercheurs la situation n’est guère meilleure. Pour faire des économies et par idéologie (un fonctionnaire étant nécessairement paresseux) les responsables politiques actuels ont décidé casser le fonctionnement de ce système : les chercheurs sont évalués et classés pour les promotions en fonction de leur travail et de leurs résultats, mais les promotions sont quasiment bloquées.. C’est alors que certains prétendent introduire de l’incitation par quelques primes substantielles, système pervers et opaque qui, en touchant très peu de gens, a toutes les chances d’être aléatoire, injuste, et décourageant pour la plupart. Voilà comment Mr Sarkozy et ses amis entendent "rémunérer les chercheurs à la mesure de leurs compétences".

Des promesses peu crédibles

Mr Sarkozy dénonce la faiblesse de l’investissement actuel en matière de recherche et propose "d’augmenter d’un quart le financement de la recherche publique, soit quatre milliards d’euros". Cette annonce solennelle n’est en réalité rien de plus que l’engagement pris il y a un an dans le pacte pour la recherche (4 milliards de plus d’ici 2010). Mais Mr Sarkozy cherche à nous induire en erreur, car dans ces 4 milliards, une fraction importante (quasiment la moitié), ira soutenir la recherche en entreprises, via le crédit d’impôt-recherche et un pourcentage croissant du budget de l’ANR. Il s’agit donc de 4 milliards de fonds publics pour la recherche, dont environ 2 et non pas 4 pour la recherche publique. Cette annonce est donc carrément trompeuse. Hors inflation, cela correspond à une augmentation d’environ 2% par an, recouvrant des disparités majeures : le budget de l’ANR croîtra fortement cependant que celui des organismes et des universités sera stagnant ou en baisse.

La suite du discours est littéralement incroyable. "Si nous réformons l’université, il faudra augmenter de moitié les financements qu’on lui accorde". Le "réinvestissement massif" dans les universités passera également par "un plan ambitieux d’amélioration des conditions de vie et de travail des étudiants, des enseignants et des chercheurs". Mr Sarkozy promet la constitution de bibliothèques universitaires accueillantes, agréables et ouvertes sept jours sur sept", "des équipements sportifs plus nombreux" et un "effort important de rénovation des locaux". Magnifique ! Un tel investissement se compte en milliards d’euros, une enveloppe qui n’est évidemment pas incluse dans la précédente. Curieusement, elle n’est pas chiffrée. Mais il y a plus grave. En 2004, lorsque le mouvement des chercheurs a éclaté, Mr Sarkozy était ministre des finances. Il a eu un rôle déterminant dans la mise en place d’un financement étroitement piloté par les services ministériels via l’ANR. Les moyens dont manquent cruellement nos universités (ne fût-ce que pour pouvoir répondre aux normes de sécurité) auraient nécessité un budget spécifique dans le cadre de la loi sur la recherche. Ces moyens supplémentaires ont été refusés par l’UMP. La gauche, l’UDF et des députés UMP avaient demandé des moyens supplémentaires, qui se seraient traduits par une programmation en euros constants. Cette demande ayant été rejetée, seule l’UMP a voté la loi. Ainsi, Mr Sarkozy, en tant que ministre des finances à un moment crucial, et en tant que président de l’UMP, porte une responsabilité écrasante dans la situation financière actuelle de la recherche. Et il voudrait que nous croyions à ses promesses, non chiffrées qui plus est ?

Embaucher de jeunes docteurs dans les entreprises

Dernier exemple : l’amélioration des performances de la recherche française "ne s’adresse pas seulement à l’État", prévient N. Sarkozy. "L’entreprise doit aussi accomplir sa révolution culturelle "et reconnaître la formation par la recherche "comme un atout professionnel". En France, le faible recrutement de docteurs par les entreprises s’avère "néfaste pour leur potentiel d’innovation", et "entretient la coupure entre recherche publique et recherche privée". Pour prendre en compte ces remarques très justes, il y avait une mesure très concrète à prendre en 2006, sans débourser un euro. Dans le cadre de la loi sur la recherche, il fallait décider de conditionner une partie au moins du crédit impôt-recherche à l’embauche de jeunes docteurs. Cette proposition de Sauvons la Recherche avait été jugée intéressante par de nombreux députés, y compris de droite. Un amendement en ce sens avait été déposé par une députée UDF. Le gouvernement y a mis son veto et la majorité UMP s’est inclinée. Pourquoi le président de l’UMP ferait-il en 2007 ce qu’il a refusé de faire en 2006 ?

La lutte des chercheurs a permis à la question de la recherche de devenir une question politique incontournable, et nous nous en réjouissons. Comme les autres, Mr Sarkozy s’en est saisi. Mais ce qu’il dit est parfois inquiétant, et souvent peu crédible. Cette question est à la fois importante et complexe, et mérite donc d’être débattue. Nous sommes prêts à un tel débat contradictoire dans les semaines qui viennent.