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La recherche française manque-t-elle de performances ?

le 9 février 2007

Le texte qui suit a été rédigé suite à l’article d’Annie Kahn dans Le Monde du 16 janvier. Il a été approuvé par l’ensemble du Conseil d’Administration de SLR, et soumis le 17 janvier pour publication en tant que tribune libre au Monde, qui a refusé de le publier.

Un rapport confidentiel de l’inspection des finances sur la valorisation de la recherche mettrait en cause les performances de la recherche française, selon un compte-rendu qui en a été fait dans le Monde du15 janvier 2007, immédiatement repris par d’autres médias. N’ayant pas accès au rapport confidentiel, dont nous demandons la publication au plus vite, nous commenterons sans plus tarder l’article qui en rend compte.

Partant de la faiblesse avérée de l’innovation en France, le rapport dénoncerait l’organisation et "l’inefficacité économique de la recherche publique". Le retard de l’innovation et de la recherche industrielle en France et en Europe est indiscutable. Ainsi le chiffre d’affaires des biotechnologies est de 53 milliards de dollars aux Etats-Unis et de 2,5 pour l’ensemble de l’Europe, au sein de laquelle la France occupe une place moyenne, avec une nette tendance au recul. Rappelons d’emblée que ce sont avant tout les entreprises, privées ou publiques, qui sont responsables de la production et de l’innovation. Conçus de longue date par l’Etat, réalisés par des organismes et entreprises publiques, les grands programmes technologiques (nucléaire civil, spatial, aérospatial, TGV, etc.) ont été des succès. Cela est du passé. La politique de privatisation qui a suivi ne s’est accompagnée, jusqu’au récent rapport Beffa, d’aucune tentative de définition d’une stratégie alternative, ni par l’Etat, ni par les entreprises privées. En proportion du PIB, la dépense nationale de R&D des entreprises a baissé de 7% depuis 2002.

Cette faiblesse a des causes multiples. Très peu de nos cadres et dirigeants industriels ont eu une formation par la recherche. Ce sont en général des ingénieurs, qui préfèrent recruter d’autres ingénieurs sortis des mêmes écoles professionnelles plutôt que des docteurs, alors qu’au niveau international, l’expérience en recherche est valorisée par le simple fait que le diplôme de référence est le doctorat. Plus généralement, il y a une dichotomie marquée entre les cultures de recherche et d’entreprise dans notre pays. Par ailleurs, des aides fiscales massives (des centaines de millions d’euros) sont actuellement concentrées sur quelques grandes entreprises alors que c’est la recherche effectuée dans les PME qui devrait absolument être soutenue. Enfin, le capital-risque, les banques et les assurances marquent en France une grande frilosité pour investir dans les PME innovantes. Dans ces conditions, le passage de découvertes de chercheurs français à des produits industriels se fait très mal. Des découvertes fondamentales sur les lasers ou la magnétorésistance géante (à la base de la grande capacité des disques durs actuels) ont été faites dans le cadre de la recherche publique française, mais leur immense exploitation industrielle s’est faite dans d’autres pays. Cela démontre-t-il la faiblesse de la recherche française ?

S’il est important que des établissements de recherche publique se préoccupent aussi de valorisation industrielle de la recherche, ce ne peut pas devenir leur seule mission. Les chercheurs qui analysent les risques de conflits dans nos sociétés, ceux qui ont établi la toxicité de l’amiante ou travaillent sur l’évolution des espèces ou de l’univers, tous ces chercheurs produisent des connaissances précieuses pour la société, sans considération de valorisation commerciale ou industrielle. Juger de la performance de la recherche française à l’aune de ce seul indicateur est inepte. De plus, les différents établissements de recherche ne doivent pas accorder le même poids aux différentes missions. La valorisation industrielle faisant partie des missions centrales du CEA ("bon élève" du rapport), il n’est pas surprenant qu’il ait plus de contrats de recherche avec l’industrie que n’en ont le CNRS ou les universités dont la mission principale est le développement et la transmission des connaissances.

Venons-en aux recommandations du rapport. Il faudrait (selon l’article déjà cité) d’abord augmenter considérablement la part du financement sur projet dans le cadre de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR). Ceci reprend la ligne gouvernementale actuelle ainsi que les propositions de Nicolas Sarkozy. Le raisonnement récurrent est que si on ne forcait pas les chercheurs à travailler sur projet, il travailleraient sans projet, une hypothèse qui est absurde pour quiconque a visité un jour un laboratoire ! Les crédits distribués par les établissements de recherche seraient gaspillés, puisque le CNRS et les universités ne font pas assez de valorisation industrielle. Les établissements de recherche financent les laboratoires de façon différenciée, en fonction de leur évaluation quadriennale, ce qui permet le développement de projets à long terme. Selon certains, ce système devrait être cassé. Ainsi en 2007, les crédits que le CNRS distribuera à ses laboratoires baisseront, avec des réductions allant jusqu’à 20% en biologie. L’ANR ministérielle prend le contrôle du système, sur la base de projets courts (3 ans en moyenne), dans des domaines aux applications aussi prévisibles que possible. Cela risque non pas de dynamiser la recherche en France, mais de la dynamiter. Les grandes avancées scientifiques nécessitent la prise de risque, donc de s’égarer parfois dans des impasses, de chercher à comprendre pourquoi une expérience échoue, ce qui peut déboucher sur la compréhension d’un phénomène nouveau. Cela peut déplaire à l’Inspection Générale des Finances, mais les plus grandes avancées scientifiques n’ont pas été planifiées, n’ont pas été faites à coups de projets de 3 ans. Vouloir augmenter fortement la part du financement sur projet court, c’est mettre en péril la recherche fondamentale de demain, sur laquelle reposeront non seulement les innovations d’après-demain mais aussi les autres réponses que la société est en droit d’attendre de la recherche publique.

Une autre proposition consiste à intéresser financièrement les chercheurs aux résultats de la valorisation. Aux Etats-Unis, le procédé est d’abord devenu courant, puis a provoqué de graves problèmes déontologiques, au point que le NIH (équivalent de l’INSERM) a dû prendre des mesures drastiques. Exemple de problème : un chercheur du NIH s’abstient volontairement de publier des résultats mettant en cause les dangers d’une molécule développée par une entreprise avec laquelle il a un contrat, et qui lui assure un complément de salaire.

L’article relatant le rapport vient finalement soutenir la politique gouvernementale, en soulignant que les chercheurs ont beaucoup de moyens, mais les gaspillent. Nous avons répondu sur "l’inefficacité économique de la recherche publique". Quant aux moyens, rappelons que la France investissait 2,23% de son PIB dans la recherche en 2002, elle n’en dépense plus que de 2,13% en 2004, pendant que l’objectif du Président de la République était d’atteindre les 3%. En comparaison, l’Allemagne dépense 2,49%, le Japon 3,15%, les USA 2,68%... on n’ose citer les 3,48% de la Finlande et les 3,98% de la Suède. Et les universités sont loin d’avoir le soutien dont elles disposent dans les grands pays : une dépense de 6800 euros par étudiant en France, nettement plus faible que dans les autres pays de forte tradition universitaire.

Notre pays a besoin d’une autre politique de recherche que celle qui est mise en place : la systématisation des projets à court terme, l’obsession de l’efficacité économique et l’étouffement des systèmes permettant de chercher sur le long terme. Nous en voyons déjà les résultats, avec la baisse massive du nombre d’étudiants dans les filière conduisant à la recherche. Les scientifiques ont fait de nombreuses propositions pour une autre politique. L’élection présidentielle doit être l’occasion de les prendre en compte.