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Ce que la recherche peut faire pour nous... et inversement

Par f_giuliani, le 25 mars 2007

En ces temps d’élections, j’ai noté une reprise de la ferveur pour la défense de notre métier sur le site "Sauvons la recherche". Après un démarrage réussi début 2004, ce site est cependant devenu un peu le mur des lamentations de la Recherche française. Sincèrement, qu’est ce qui a changé dans le monde de la Recherche depuis 2004 ? pas grand-chose, n’est-ce pas ? Ressaisissons-nous : si la Recherche doit évoluer, c’est du fait de notre impulsion à nous, les chercheurs. Le recours au politique n’aura de sens que si nous faisons notre acte de foi, alors montrons notre capacité à nous prendre en main.

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Conséquence d’une finance sans conscience de la Science

Je l’ai dit sur ce site et je le répète : j’aime mon métier - et je fais tout ce que je peux pour le faire connaître, et faire partager ce sentiment. La Recherche, c’est l’abstraction, c’est un monde au-delà du nôtre, c’est la promesse du changement, c’est utiliser nos acquis en quête de nouveaux savoirs. C’est l’exploration des possibles, c’est la visite de l’inconnu, c’est l’ouverture vers l’avenir, et c’est - peut-être avant toute autre chose - l’espoir d’un monde meilleur.

Ca, c’est la Recherche dans l’absolu. C’est cette perception-là que qu’il faut faire ressortir ! Mais il faut être sincère, souligner ce qui va, et ce qui ne va pas. Passons maintenant au cas pratique. Je suis chercheur dans un laboratoire universitaire autrichien. L’université technique de Graz est mon quatrième employeur en dix ans de carrière. D’un côté parce que je l’ai bien voulu, de l’autre parce que l’idée du chômage me rebute et que je suis allé chercher le travail dans ma spécialité là ou il est. Tous les contrats de travail que j’ai eus sont à durée déterminée, le plus long étant l’actuel qui m’assure 6 ans de travail. Mots-clefs : mobilité, CDD, carrière académique.

La mobilité, prônée par l’Union Européenne, est vraiment une opportunité à saisir. Elle permet de brasser les savoirs et génère des synergies jusque-là inaccessibles du fait de l’étroitesse de nos frontières, des barrières factices imposées par nos cultures et du manque d’ouverture d’esprit des gens n’ayant jamais bougé leurs fesses. Donc, la mobilité c’est bien - mais des fois ca pose problème. Un exemple : mon institut compte une personne-clé qui arrive en fin de thèse et va partir pour l’université de Stanford. C’est formidable, pour lui. Le souci de notre côté, c’est qu’il est développeur d’un code numérique maison, et que lui parti, le code est bon pour la poubelle. Mettre le code dans les mains d’un petit nouveau pour reprendre le flambeau ? Aucune chance, je parle d’un outil informatique programmé en C++ dont les commentaires les plus clairs évoquent un bouclage à la ligne 3215. Ce programme a bien servi, et pourrait encore servir, mais non. La mobilité ne s’appliquera pas à lui. A qui la faute ? A nous qui n’avons pas su et surtout pas pu retenir notre numéricien pour une question financière ? Aux sirènes d’une des plus prestigieuses universités du monde ? La vérité, c’est qu’il est dommage de former les gens pour les voir ensuite partir et aller exercer leurs talents ailleurs. Il y a là clairement une incapacité de la Recherche européenne à savoir pérenniser ses investissements.

Le CDD. Vous avez trois ans pour faire une thèse. Vous avez six mois pour faire un post-doc. Vous avez 18 homme-mois sur ce projet européen. Et après ? Ben après, heu... Deuxième cas de figure de mon institut : un collègue qui vient de nous quitter pour rentrer dans l’industrie. Ses motifs : non pas des rancoeurs quelconques à l’encontre d’autres collègues, ou bien un découragement vis-à-vis du sujet de travail où il excelle. Non. Tout bêtement une famille à charge et un crédit immobilier sur le dos, et un très clair découragement vis-à-vis de la Recherche en ce qui concerne son avenir proche. Des deux branches possibles il a finalement choisi celle qui paye le plus, et commencé un boulot qu’il aurait pu faire en sortant d’école d’ingénieur. Son doctorat ne lui servira à rien. A mon sens, encore un gâchis pour la Science, et un blâme pour nous qui n’avons pas su ni le rassurer ni le retenir.

La carrière académique, c’est parce que j’ai fait le choix de devenir enseignant-chercheur. Ma conception du métier est telle que l’accomplissement des travaux passe par la transmission du savoir, et de manière plus globale par l’enseignement. Je travaille entre autres à mon habilitation à diriger les recherches, ce qui en Autriche représente le titre académique le plus élevé, et confère comme en France le droit d’être directeur ou rapporteur de thèse. C’est aussi et surtout un pas décisif vers une chaire de professeur d’université. Enfin, c’est un blanc-seing pour décrocher une demande de financement national. Cependant, faire une habilitation, ce n’est pas forcément se simplifier la vie de chercheur. Le problème, c’est qu’à ce niveau il n’y a pas vraiment de règles écrites, pas franchement de délimitations comme autour d’une thèse, et pas d’encadrement non plus vu qu’intrinsèquement l’habilitation est une aptitude à se prendre en charge sois-même et à diriger une équipe dans un cadre scientifique. Soyons franc : je fais le boulot d’un prof (recherche, publications, encadrement, enseignement, recherche de financement) sans avoir les privilèges d’un prof (reconnaissance, pouvoir, rémunération). Soyons juste : les autres profs ont ramé eux aussi pour obtenir leur poste. Ils ne sont pas tous affreux et méchants, on y retrouve le spectre habituel allant de la tête-à-claques à la personne qui vous rend béat d’admiration. Soyons réaliste : je ne suis pas seul sur le terrain et la concurrence est rude. Il ne faut pas être naïf non plus et j’ai conscience de tous les facteurs "non-scientifiques" plus ou moins vertueux qui pèsent dans une trajectoire de carrière.

La Recherche, avant d’être une discipline, avec sa culture et sa méthode, est avant tout un système. C’est un leurre que de penser que l’on peut la changer ou la réformer du jour au lendemain. Pourrons-nous, une fois à la place de nos Pères, faire mieux qu’eux ? Si j’écris ces lignes, c’est parce que je pense sincèrement que oui. Pas seulement parce que nous allons y être bien forcés car la conjoncture se dirige vers une Recherche libérale et compétitive, mais aussi parce que nous avons tout à y gagner. La jeune génération de chercheurs peut prendre un virage, sans révolution et sans heurts. Avec au bout du compte une Recherche plus dynamique, plus efficace et plus juste envers ses serviteurs qu’elle ne l’est aujourd’hui. Voici quelques éléments que je préconise :

1. Un engagement plus fort de l’état dans la recherche

Les financements européens, c’est très bien. Je ne vais pas mordre la main qui me nourrit - mais il ne faudrait pas que ce soit la seule main dont dépende le travail de mon équipe. Les financements d’état s’effritent. Partout. C’est une erreur. Chaque état a la maturité suffisante pour se donner des grandes lignes de conduite qui lui sont propres pour ses développements futurs, sans toujours devoir renvoyer la patate chaude au niveau du dessus, c’est-à-dire la gigantesque Europe avec ses 27 états et une vision centralisée de ce que demain pourrait être. Entre les "réseaux d’excellence" prônés par Bruxelles et un engagement national de Papa du type "Plan Calcul", il y a un juste équilibre à atteindre - qui se traduirait aujourd’hui par un renforcement de la volonté d’état. Enfin, il est dommage de voir disparaître des branches de Recherche sous prétexte qu’elles ne sont pas "bankable". Le Savoir n’a pas de prix. Ca fait combien de temps depuis les "beaux projets français" de développement et d’ingénierie comme TGV, ou Concorde ? L’enterrement du projet de la navette Hermès et du rêve qu’il portait n’a-t’il pas sonné le glas de "L’Europe - puissance spatiale" ? Il n’y a pas de belle aventure sans part d’inconnu ni prise de risque. Les Etats-Unis par exemple l’ont très bien compris.

2. Il faut décomplexer la Recherche

Tout d’abord, il n’y a pas de mal à faire de la Recherche appliquée. Il ne faut faire que ca non plus, mais je veux tordre le cou de l’idée d’une Recherche esclave de l’Industrie. Il est tout aussi faux de dire que la Recherche orientée produit empêche de faire de la Recherche fondamentale. J’en profite pour rappeler au passage que la plupart des canards scientifiques de renommée ne sont pas européens. Au contraire, je vois l’interaction Recherche-Industrie comme un moteur, où les deux peuvent sortir grandis et gagnants. L’industrie parce qu’elle innove, et la Recherche parce qu’elle se donne de nouveaux moyens et de nouveaux horizons. Cette interaction marche très bien par exemple en Allemagne. Les projets type programme-cadre européens ont d’ailleurs été intégralement repompés sur ce système. Attention cependant aux abus : le privé a vite fait de confondre financements R&D et subvention d’entreprise. Encore une fois, il faut trouver le bon équilibre dans le partage des ressources entre Recherche et Industrie, et opérer un juste arbitrage du déroulement des projets. Ensuite, la Recherche ne doit pas être obligatoirement terriblement compliquée avec des équations que personne ne comprend. Elle se doit d’être avant tout l’exploration d’idées nouvelles. Que la démarche soit simple ou complexe, seul importe le résultat. Mais plus la démarche est à la portée de tous, et plus le résultat aura d’écho. Et plus l’Industrie s’engagera.

3. Il faut faciliter le métier de chercheur

Le nombre de casquettes que doit porter le chercheur d’aujourd’hui est trop grand pour qu’il fasse son travail dans de bonnes conditions. La structure hiérarchique et administrative est il faut le reconnaître conservative et immuable, et la compression du personnel technique sous forme de postes non renouvelés ne facilite pas les choses. Je tenterais bien le diable en suggérant que le chercheur sorti gagnant du grand Chlem académique peut ne pas être le candidat idéal comme directeur de laboratoire. Encore une fois, il faut multiplier les passerelles avec l’industrie - je suis personnellement assez retors à l’idée de commerciaux non techniques pour ces postes car ils promettent trop facilement la lune - mais j’ai confiance en un cadre technique ayant de la bouteille dans le secteur privé pour un poste de ce genre. Côté administration, il faut s’organiser pour que le chercheur ait le moins de paperasse possible à faire, et qu’il puisse se concentrer sur son vrai boulot.

4. Encourager le chercheur au résultat

C’est un sujet peau de banane et je sais les problèmes qu’impliquent cette question. Comment reconnaître, comment différencier et surtout comment évaluer le travail d’un chercheur ? Cependant : une personne motivée en vaut dix. Je trouve normal de saluer la contribution de telle ou tel qui a décroché un financement. Je trouve normal qu’il y ait des retombées sur une équipe si un projet de recherche a été rondement mené. Beaucoup verront cette carotte comme une source de jalousies et de tensions entre collègues, je serais juste curieux de voir si les capacités de travail de ces mêmes personnes ne feraient pas un bond si de telles mesures d’encouragement au résultat venaient à être mises en place.

5. Il faut se donner les moyens de faire de la Recherche de qualité

Premier point : arrêter de prendre tout ce qui vient comme ca vient et de faire du n’importe quoi. Il faut savoir équilibrer les projets à court, moyen et long termes et se donner le temps et les moyens d’organiser le travail. Beaucoup de labos à ma connaissance pêchent par leur incapacité à s’organiser et à voir venir. Un exemple : il est irresponsable d’accepter la direction d’une thèse non rémunérée, même si c’est à la demande du candidat. C’est injuste pour le thèsard qui va faire vivre le laboratoire sans contrepartie, et si cette situation paraît soutenable à court terme, il arrive le plus souvent que des tensions surgissant au bout de plusieurs années ne fassent avorter le projet.

Second point : responsabiliser. Je trouve impensable qu’un thèsard n’ayant pas terminé son travail dans les temps impartis (3 ans généralement) ne se rende dans son laboratoire pour finaliser sa thèse et la paire d’articles qui vont avec en vivant sur son chômage, au vu et au su de son responsable. Ca porte un nom : c’est du travail au black. Le système social n’est pas fait pour cela. Ce genre de comportement est dommageable pour l’image de marque de la Recherche, et reste, il faut le dire, tristement monnaie courante en France comme ailleurs. Il faut arrêter cela. Une thèse doit avoir un fil conducteur suffisamment défini, avec un encadrement, des moyens financiers et techniques garantis sur la durée du projet. Si la thèse vient à durer plus longtemps que prévu suite à un incident de parcours (grosse panne, changement majeur d’orientation), elle doit avoir une soupape de sécurité permettant de rallonger le financement de la durée correspondant au retard, sans que cette soupape ne soit percue comme un acquis. Si le thésard a trop pris son temps, c’est son problème - il doit terminer son travail sur son temps libre et sur ses moyens propres, sans obligatoirement faire cela sous la couverture du chom’du. Si un travail vient à souffrir de manquements d’un directeur de thèse ou directeur de recherche, des sanctions doivent êtres prises à l’encontre de ce dernier. Je parle ici d’assainir certains comportements parasites que vous lirez souvent en visitant le site, de leur caractère de "normalité" dans le milieu ("Mais si on ne pouvait plus faire cela, on fermerait boutique !") et l’impunité qui va avec.

Troisième point : savoir s’engager comme savoir investir. Si un doctorant ou un post-doc est prometteur, il est dans l’intérêt du laboratoire de faire tout ce qu’il peut pour lui proposer un poste. Là, il y a souvent un problème de délai entre l’opportunité (le candidat est là et disponible) et l’arrivée du financement (le candidat s’est barré depuis belle lurette). Une gestion clairvoyante pourrait, moyennant quelques garanties du candidat, pallier à ce problème. Se donner les moyens de rapatrier un candidat parti faire un an ou deux à l’étranger est aussi un point important, sachant que le retour au pays n’est jamais facile, et qu’il le sera encore moins si le poste alloué n’est ni équivalent ni supérieur au travail en cours du candidat à l’étranger. Vous connaissez le Monopoly : retour à la case départ et passe son tour ? C’est trop souvent ce sentiment d’être franchement à côté de ses pompes qui l’emporte quand on rentre. Une planification à l’avance d’un plan de carrière pourrait faciliter la mobilité du chercheur, et fournir au laboratoire un retour sur investissement grâce aux nouveaux acquis de ce dernier.

Quatrième et dernier point : il faut arrêter la Recherche bricolo et bon marché, réalisée sur un coin de table avec des bouts de chandelle, ceci en faveur d’une Recherche de qualité à prix coûtant. Être plus ambitieux, c’est se donner plus de chances d’aboutir. C’est aussi se doter de personnel et de moyens techniques adéquats - c’est à dire aller totalement à l’encontre de l’optimisation à outrance de l’outil de travail et de son usure jusqu’à la corde, comme la tendance actuelle dans la Recherche le préconise.

Investissez(-vous) dans la Recherche

En conclusion, j’ai couché ici quelques idées sur la forme que pourrait prendre une Recherche meilleure. Le fond reste le même : tout ce que la Recherche peut faire pour vous. Vous voulez vivre mieux et plus longtemps ? Investissez dans la Recherche. Vous voulez élargir vos horizons, voyager plus loin, plus vite, plus confortablement ? Investissez dans la Recherche. Vous espérez entretenir votre train de vie actuel, voire l’améliorer, tout en étant conscient des échéances vis-à-vis de nos ressources naturelles et de l’impact de notre société sur l’environnement ? Investissez dans la Recherche. Vous souhaitez apprendre, éternellement apprendre, étendre à l’infini l’étendue de votre soif de savoir ? Investissez dans la Recherche ! Vous souhaitez tout cela en même temps ? Devenez chercheur !

Bienvenue dans la Recherche.

Fabrice Giuliani