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Pour une vraie politique de la recherche et de l’enseignement en langues et domaines étrangers.

Texte complémentaire à l’appel POUR UNE VRAIE POLITIQUE DE LA RECHERCHE EN LETTRES ET SCIENCES HUMAINES de l’Association Française d’Etudes Amériaines et de la Société des Anglicistes de l’Enseignement Supérieur

Par Pothier Jacques, le 25 mars 2007

La recherche en Langues, Littérature et Civilisations étrangères, un enjeu stratégique pour la nation : le lieu d’élaboration de la compétence sur l’étranger, ses langues et ses cultures. Plusieurs obstacles spécifiques :
- prise en compte encore insuffisante de ces enjeux, qui n’ont rien à voir avec la maîtrise d’outils de communication ;
- faiblesse spécifique des budgets de recherche, alors que les chercheurs ont des besoins de mobilité bien plus considérables que dans les autres secteurs ;
- resserrement du temps de recherche sur le terrain, du fait de l’évolution des calendriers universitaires ;
- insuffisance des ressources documentaires et de la diffusion des publications des chercheurs français sur les domaines étrangers.

Comme les autres sciences humaines, l’étude des langues, littératures et civilisations étrangères jouent un rôle essentiel dans la formation et le développement éducatif et citoyen. En France, c’est principalement par l’intermédiaire des spécialistes de ces domaines étrangers qu’est assurée l’ouverture aux cultures et aux sociétés étrangères. Ce sont ces spécialistes qui font découvrir les écrivains et les poètes non francophones, et dans bien des cas ce sont eux qui prennent en charge leur traduction. A eux revient aussi d’assurer ou d’encadrer les modules de culture générale dans les domaines étrangers nécessaires aux étudiants de toutes les disciplines, en particulier au niveau du master qui prévoit la maîtrise d’une langue étrangère. Ces mêmes spécialistes doivent offrir aux Français assez de connaissances sur les civilisations étrangères pour arriver à un minimum de compréhension, d’appréciation et d’échange lorsque ces civilisations sont en jeu. Leur travail est au cœur de processus essentiels pour la Nation : que l’on songe à la construction européenne, ou aux efforts nécessaires de meilleure compréhension transatlantique. Certains d’entre eux ont la lourde responsabilité de structurer au mieux, pédagogiquement et théoriquement, les approches qui seront ensuite employées dans le travail plus spécifique d’enseignement des langues étrangères (didactique des langues, phonétique), et pour transmettre à ceux qui devront y avoir recours suffisamment de vocabulaire technique pour faire face aux nécessités impérieuses de l’échange international. A eux tous, ces spécialistes forment les enseignants dont les cycles secondaires ont besoin, et sont donc responsables de la capacité de la France à s’ouvrir sur le monde.

Or, comme pour les sciences humaines en général, les responsables politiques considèrent que l’accomplissement de cet objectif va de soi, et ne s’interrogent guère sur les conditions nécessaires à sa mise en pratique. A quoi servent, par exemple, les travaux des didacticiens, les efforts des phonéticiens et des spécialistes de langues dans leur ensemble, si aucune vraie politique d’enseignement des langues n’est mise en place en France ? Que l’on compare les investissements en formation des pédagogues, en cadres techniques, en laboratoires, en heures / élèves, dans des pays renommés à juste titre pour leur efficacité dans ce domaine (Hollande, Scandinavie, etc.), à ce qui se fait (ou plutôt ne se fait pas) en France. Que l’on pense aussi à la faible valorisation des langues étrangères, à l’absence de reconnaissance des élèves bilingues ; eux qui pourraient constituer un atout précieux pour l’ouverture au monde de notre pays sont trop souvent enfermés dans un statut d’élève à risque, faute d’efforts pour valoriser leurs capacités propres. Que l’on pense enfin à la quasi-disparition des langues dites "rares", comme si l’institution éducative ne pouvait trouver place –péniblement– que pour l’apprentissage d’une langue, et d’une seule. L’enseignement supérieur ne peut suppléer à ces carences, et les demandes sociales et institutionnelles de plus en plus insistantes auquel il tente de faire face ne pourront que rester frustrées. Il faut dire clairement que les enseignants-chercheurs n’ont ni la vocation ni les capacités leur permettant d’enseigner les langues en primo-enseignement. Demander aux Universités d’assurer cet enseignement est un non-sens et un gaspillage de ressources humaines, qui ne peut compenser que très insuffisamment, et pour des effectifs modestes, les problèmes de formation rencontrés en amont. Ce sont ces problèmes auxquels il faut enfin s’attaquer de front, d’autant que c’est la recherche en littératures et civilisations étrangères elle-même qui finit par être fragilisée par le faible niveau de compétences en langues étrangères des populations étudiantes sur lesquelles elle s’appuie.

Confrontés à une tâche impossible, les enseignants-chercheurs en langues, littératures et civilisations étrangères sont de surcroît largement privés des moyens d’accomplir les missions qui devraient effectivement leur revenir. Aucun compte n’est tenu des contraintes qu’entraîne l’étude d’un pays étranger, en termes de déplacement et de financement. Compte tenu de leurs budgets, les centres de recherche et les équipes d’accueil ne peuvent financer que très peu de déplacements lointains. Or un aller-retour transatlantique, par exemple, coûte au bas mot 800 Euros ; rappelons que la "prime de recherche" des enseignants du supérieur s’élève à... 1000 Euros par an ! Il est donc exclu de se déplacer plusieurs fois par an. Quant aux frais d’hébergement, ils ne sont jamais pris en charge, sauf pour les rares bénéficiaires de missions CNRS (et même cette solution semble devoir être de plus en plus difficile à mettre en œuvre compte tenu des nouvelles obligations comptables découlant de la LOLF). Les revenus des universitaires ne sont pas tels qu’ils puissent consacrer chaque année plusieurs semaines de salaire à leur propre formation continue, car c’est bien de cela qu’il s’agit. De surcroît, les séjours de chercheurs à l’étranger sont souvent insuffisamment encouragés par des autorités universitaires qui y voient surtout une source de difficultés dans la gestion du personnel ; ils peuvent entraîner des retards de carrière lorsqu’ils sont assurés par le biais d’une mise en disponibilité ; et ils ne sont guère pris en compte même dans les évaluations ministérielles. Certainement, un travail plus fourni d’incitation pourrait être mené pour que les chercheurs français partent régulièrement à l’étranger, et en particulier participent plus aux colloques internationaux. La dimension de recherche de notre métier imposerait au contraire une politique très rigoureuse de formation continue ; les institutions d’enseignement supérieur devraient fournir les moyens et l’incitation nécessaires à une véritable mobilité de leurs chercheurs en sciences humaines.

Un deuxième ensemble d’obstacles s’articule autour de l’absence croissante de temps de recherche suffisamment long pour permettre un déplacement à l’étranger, problème particulièrement sensible pour les collègues professeurs chargés de directions de masters et de thèses. L’absence de décharge pour une multitude de tâches d’administration, y compris d’administration de la recherche (nombre d’entre nous gérons bénévolement des revues et des regroupements de chercheurs) et l’allongement de l’année universitaire avec l’instauration de la semestrialisation ont réduit les espaces pendant lesquels nous pouvons disposer de temps pour rédiger un ouvrage ou partir à l’étranger, au point de mettre en danger notre activité de recherche, même lorsqu’elle est financée. L’insuffisance des sabbatiques est criante ; on peut rappeler à ce sujet qu’en 2005 et 2006 le CNU 11ème section n’a disposé que de huit sabbatiques à répartir entre maîtres de conférences et professeurs. A cet égard, les discours sur la nécessité d’imiter l’efficacité de la recherche anglo-saxonne deviennent véritablement intolérables, tant ils contrastent brutalement avec la réalité de chercheurs mis objectivement dans l’impossibilité de mener leurs recherches plus de quelques semaines par an (et encore, rappelons-le, à leurs frais et sans incitation particulière). L’affaiblissement progressif du CNRS, la limitation des délégations d’universitaires contribuent par ailleurs à réduire les espaces de liberté encore existants. A terme, ce qui est en cause c’est la poursuite même des recherches en sciences humaines au-delà d’une poignée de chercheurs privilégiés mais isolés et sans étudiants. Il est impossible de vouloir avoir à disposition des chercheurs compétents concernant les cultures et savoirs des pays étrangers si la quasi-totalité des acteurs potentiels de ce type de recherches sont mis dans l’impossibilité de se déplacer à l’étranger ; à quand une vraie politique nationale des sabbatiques ?

Un dernier problème relatif aux études portant sur les domaines étrangers est le problème de la diffusion des travaux de recherche effectivement menés. La publication de ces travaux se heurte à de nombreux obstacles, de l’absence de financement des responsables de revues, souligné plus haut, à la faiblesse des politiques éditoriales des institutions de recherche et d’enseignement supérieur, ou à l’absence d’accès aux outils d’information de base en matière bibliographique dans la plupart des bibliothèques de ces institutions. A l’heure actuelle, seuls les chercheurs affiliés à un laboratoire CNRS disposent de ces outils de base. Et, on le sait, ils sont rares en sciences humaines. Dans les études anglophones (chiffres SAES, société comptant 2100 adhérents), on dénombre 8 équipes affiliées au CNRS (UMR FRE ESA, URA) pour 68 équipes ministérielles (EA, JE). Il est donc indispensable de développer les cellules de publications de nos institutions, de programmer des aides à la publication, et de réaliser les consortiums permettant de fournir à la masse des enseignants-chercheurs un accès aux outils élémentaires que sont les bases de données bibliographiques internationales.

En conclusion, nous demandons la mise en place d’une vraie réflexion collective sur la recherche et l’enseignement des langues, littératures et civilisations étrangères en France, faute de quoi nous ne pouvons que craindre la destruction pure et simple des capacités de l’université française –voire, à terme, de l’ensemble de la société- à s’adapter aux évolutions mondiales, et à interagir de manière efficace avec d’autres cultures, européennes aussi bien qu’extra-européennes.