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"Déclin" et indicateurs bibliométriques : un contre-exemple

La part française dans les articles de Physical Review Letters

Par Marc Lefranc, le 3 mai 2007

Les déclinologues nous l’affirment tous : la contribution de la France à l’avancée des sciences ne reflète plus son rang, et trouvent toutes sortes de bonnes raisons pour l’expliquer. Mais que mesure-t-on au juste ? Les chiffres utilisés donnent-ils réellement une mesure de "l’excellence" ? On constate ici qu’en se limitant à un échantillon choisi, les articles parus dans la prestigieuse revue Physical Review Letters, les chiffres bruts dévoilent au contraire une surprenante vitalité.

"Qui veut noyer son chien, l’accuse de la rage" : au cours des trois années écoulées, cette célèbre formule de Molière n’a pas manqué de venir à l’esprit de bien des scientifiques français. Ils ont en effet constaté avec amertume l’acharnement avec lequel certains s’attachaient à dénigrer leur contribution à l’avancée des connaissances, le plus souvent pour justifier une remise à plat totale de l’organisation de la recherche publique française, décrite comme totalement inadaptée au monde d’aujourd’hui.

Ainsi, dans un article des "Echos" du 2 mai ("Recherche : pas seulement un manque de moyens financiers"), coïncidant étrangement avec le communiqué du collectif "Sauvons la Recherche" appelant à voter Ségolène Royal, Bernard Belloc brosse un tableau sans appel, écrivant entre autres que la "l’effort budgétaire...ne se retrouve absolument pas dans la répartition des Nobel entre la France et les Etats-Unis", que "la Grande-Bretagne... caracole assez loin devant la France en ce qui concerne les publications, que "la productivité globale du secteur français de la recherche est faible", et notamment "que sont les pays où la part du privé dans la recherche est la plus forte qui produisent le plus de résultats, y compris en recherche fondamentale ! Tout ceci est vérifiable dans les chiffres disponibles. Ce n’est pas un jugement."

Ces affirmations sont blessantes pour tous les chercheurs français qui pensent mener leur mission au mieux, souvent au prix de sacrifices personnels importants, et en dépit de lourdeurs administratives toujours plus écrasantes.

Comme le problème est vaste, on se contentera ici de suggérer qu’au contraire l’examen de chiffres facilement disponibles révèle une situation beaucoup plus complexe qu’on ne l’affirme plus haut, et qu’au moins dans certaines disciplines, la France fait mieux que tenir son rang. Encore faut-il réfléchir à la nature de l’information qu’apporte un indicateur, et ne pas mélanger tout et n’importe quoi. Si l’on veut mesurer l’excellence et la créativité réelle d’une population scientifique, il faut en effet se limiter aux revues les plus en vue, celles où ne sont publiés que les articles présentant des avancées indiscutables.

On prendra ici pour simplifier l’exemple de la physique. Les revues Nature et Science, qui sont prises en compte dans le classement de Shanghaï, ne sont pas ici les plus utiles car la physique y est peu présente. Un échantillon beaucoup plus représentatif est fourni par les articles de Physical Review Letters (PRL), la plus prestigieuse des revues scientifiques entièrement consacrées à la physique, éditée par l’American Physical Society (APS). Y sont publiés les résultats jugés suffisamment importants pour être portés à la connaissance de l’ensemble des physiciens, toutes spécialités confondues. En particulier, la grande majorité des prix Nobel de Physique récemment attribués l’ont été pour des découvertes décrites pour la première fois dans cette revue. Parmi les dix articles de PRL les plus cités de tous les temps figurent ainsi celui cosigné par Albert Fert, le physicien français très récemment distingué par le Japan Prize et le prix Wolf, "l’antichambre du Nobel". Environ quatre mille articles publiés chaque année, cela peut paraître beaucoup, mais c’est infime par rapport à la production scientifique annuelle dans cette discipline. On dispose donc là d’une base statistiquement significative et correspondant à la recherche la plus exigeante qui soit. Quels enseignements peut-on en tirer ?

La table ci-dessous indique les "performances" comparées des pays du G8, auxquels on a rajouté la Chine, puissance scientifique émergente. Pour chacun, on a compté le nombre d’articles où apparaissent au moins un auteur appartenant à une institution scientifique du pays. Les résultats obtenus par une collaboration internationale sont donc comptabilisés pour chacun des pays participant à la collaboration. Ces données sont obtenues en moins de cinq minutes à partir du moteur de recherche en accès libre des journaux de l’American Physical Society [1]. Puisqu’on a parlé plus haut de productivité, on a également mentionné le nombre d’articles par milliards de dollars de PIB (données de 2005).

Pays
1 Etats-Unis 1790 0.14
2 Allemagne 818 0.34
3 France 578 0.32
4 Royaume-Uni 435 0.23
5 Japon 418 0.11
6 Italie 314 0.19
7 Chine 268 0.07
8 Canada 237 0.22
9 Russie 229 0.15

Ces chiffres, comme tous les indicateurs, ont leur limites. Ils ont toutefois le mérite de montrer que les physiciens français n’ont pas à rougir, et mettent en question la généralité des déclarations de l’article mentionné plus haut. Si on les prend au sérieux, ils disent qu’en ce qui concerne la recherche en physique fondamentale de haut niveau, les champions de la productivité (mesurée en articles ramenés au PIB) sont l’Allemagne et la France, et que le Royaume-Uni, loin de caracoler devant, est distancé. Pour être honnête, il faut avouer que les physiciens britanniques ont souffert il y a plusieurs années de restrictions budgétaires similaires à celles qui ont frappé récemment la recherche française. Le rapport de 3 à 1 entre les productions américaines et française ne correspond pas au ratio des populations (5 à 1) et encore moins des financements.

On a pris l’exemple de la physique, la démonstration aurait été encore plus facile en mathématiques où, à effectifs constants, l’école française est réputée dans le monde entier, comme en témoignent si nécessaire le nombre de médaille Fields (l’équivalent du Nobel en mathématiques) obtenues récemment par des chercheurs français. En fait, on peut se demander s’il n’est pas d’autant plus facile aux chercheurs français d’être dans la course qu’ils travaillent dans une discipline qui demande peu de moyens. Les biologistes français n’ont pas démérité, mais les coûts de la recherche de pointe dans ce domaine sont si astronomiques qu’une réelle ambition dans ce domaine exige des investisssements massifs, à la hauteur de ceux qui ont été consentis aux Etats-Unis.

Il ne s’agit pas ici de contester la nécessité de changements dans l’organisation de la recherche française, et un certain nombre de propositions ont d’ailleurs été déjà avancées par la communauté scientifique française. Beaucoup aspirent à de meilleures conditions de travail, sans les lourdeurs bureaucratiques faisant qu’il peut s’écouler de nombreuses semaines, voire quelques mois entre la commande et la réception d’un instrument, là où quelques jours suffisent à l’étranger. Mais aucun changement ne pourra se faire si l’on salit les chercheurs français, et si l’on "jette le bébé avec l’eau du bain".

Marc Lefranc, Chargé de Recherche au CNRS

[1] Les chiffres sont obtenus à partir du formulaire de recherche en sélectionnant l’année 2006, la revue Physical Review Letters, et en utilisant comme critère unique le champ "affiliation", avec successivement les valeurs "usa", "germany", "france", "united kingdom", "Japan", "Italy", "China", "Canada", "Russia"