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Demain l’université payante ? Une dangereuse tentation présidentielle…

Par Charles Soulié, Christophe Charle, Frédéric Neyrat, le 12 juin 2007

En matière d’enseignement supérieur, un consensus entre les programmes politiques et les demandes des présidents d’université semble s’être établi. Pour remédier au déclin des universités on promet aux présidents plus d’autonomie de gestion. Ceux-ci pourront enfin diriger leur établissement comme « leur » entreprise, en s’affranchissant des conseils qui les ont élus. Cette autonomie n’a de sens qu’avec l’autonomie financière et aura nécessairement un coût que l’on fera payer aux étudiants selon des propositions de plus en plus insistantes. A l’exemple de l’Angleterre, le chiffre de 4000 euros annuels est évoqué. Par une étonnante inversion de perspective, la hausse des droits ne serait plus une barrière sociale. Selon cette logique, dérivée de la vieille théorie du capital humain, l’enseignement supérieur est considéré non plus comme un bien public fondamental, mais comme un investissement privé dont les bénéficiaires doivent supporter la charge. Si le coût en est élevé, les étudiants qui ne sont pas au niveau y renonceront plutôt que de perdre leur argent. Payant cher, ils s’investiront davantage dans les études et seront plus exigeants à l’égard des enseignants. Pourtant, à l’heure actuelle, l’application à l’étude ne semble pas caractériser les élèves des boîtes à bac et autres petites grandes écoles à droits d’entrée élevés.

La hausse des droits d’inscription répondrait aussi à des exigences sociales. Sous prétexte que, malgré la « gratuité » de l’université, celle-ci ne s’est pas démocratisée, c’est la « gratuité » qui devient coupable. Elle serait même un facteur de redistribution à l’envers, puisque les familles dont les enfants n’accèdent pas à l’enseignement supérieur financeraient l’éducation supérieure d’étudiants des milieux aisés surreprésentés dans les meilleures filières. A l’inverse, des droits d’inscription élevés ne décourageraient pas les jeunes, pauvres mais scolairement méritants, dans un système réformé où les prêts, éventuellement bonifiés par l’Etat, et les possibilités de « petits boulots » seraient élargis « comme aux Etats-Unis ».

En fait, considérer a priori que l’enseignement supérieur, pour les individus, doit relever d’une logique d’investissement, c’est, au-delà d’une vision étroitement instrumentale des savoirs, dénier la réalité des inégalités sociales, en faisant comme si la capacité à « investir » dans des études universitaires devenues payantes était ouverte à tous. Or, même les apologistes du capital humain le reconnaissent, les banquiers prêtent (davantage et à moindre taux) aux plus riches et en fonction de la « rentabilité » observée des filières. L’intervention de l’Etat dans les prêts pour études ne peut supprimer cette inégalité externe. Cette logique d’investissement repose donc sur une logique de classe. Le risque de cet « investissement » est au fond, beaucoup plus élevé pour les jeunes, et leurs familles, de milieu populaire. Leurs anticipations de réussite universitaire sont plus pessimistes, comme l’est le rendement marchand du diplôme obtenu. L’accès à l’emploi et le niveau des salaires – conditions de remboursement des échéances – dépendent largement, au-delà du diplôme, du capital social détenu. Ce sont aussi ces relations qui jouent pour l’accès aux « petits boulots » conciliables avec les exigences de l’assiduité universitaire. Pour les autres étudiants, déjà nombreux aujourd’hui dans un système où les droits d’inscription sont quasi-gratuits mais où il faut faire face aux dépenses de la vie étudiante, la « polyactivité » petit boulot/étude nuit plutôt à la réussite universitaire.

L’Etat ne procédera sans doute pas directement à cette hausse des droits se contentant de lever l’obstacle réglementaire et appelant les universités à user de leur autonomie nouvelle. A elles de procéder librement à l’augmentation, comme de trouver d’autres financements. La richesse promise ne peut masquer là non plus les inégalités initiales entre établissements, filières. Les établissements les plus prestigieux pourront demander plus (comme l’atteste l’expérience de Sciences Po), drainant les étudiants les plus solvables et des financements privés. Pour la majorité des universités, l’accroissement de ces recettes sera limité selon le recrutement social et les perspectives d’emploi de leurs étudiants et ne compensera pas le désengagement financier de l’Etat, prévisible au nom du nouveau dogme de l’excès de dépenses publiques et de pression fiscale. Pour remédier au déclin des universités une telle politique ne fait qu’aggraver les inégalités initiales d’un système universitaire et d’une société dont les mouvements sociaux comme les votes traduisent les fractures. L’enseignement supérieur a besoin de tout autre chose pour sortir de sa crise.

Christophe Charle, Frédéric Neyrat, Charles Soulié et le bureau de l’ARESER (Association de réflexion sur les enseignements supérieurs et la recherche)