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Sarkozy de S à Y : une vision étroitement utilitariste de la recherche et de l’enseignement supérieur

Par Henri Audier, le 18 juin 2007

Le candidat Sarkozy a fait des propositions de "réformes" poussant à l’extrême les orientations du "Pacte pour la recherche". Ce qui suit n’est pas un procès d’intention mais les fondements d’une politique qualitativement nouvelle, décryptée au travers des déclarations de l’ex-candidat. Homme sans imagination, mais non sans un grand talent de bonimenteur, Sarkozy veut simplement imposer le modèle libéral anglo-saxon. Dans Libération (18/06/07), Laurent Joffrin ne dit rien d’autre : "Le Sarkozysme est un phénomène nouveau. Sa stratégie consiste à adapter la France au modèle dominant de la mondialisation comme le veulent les classes dirigeantes (…). La rupture de Sarkozy c’est la rupture avec les inhibitions de la droite française".

Ce texte ne constitue pas non plus un scénario. Après les résultats du deuxième tour, il est probable que cette politique ne se mettra en place que par étapes, sans qu’on puisse en prévoir la vitesse et le chemin. Mais comprendre le but ultime de l’entreprise est indispensable pour analyser correctement chacune des étapes qui se présentera à nous, en sachant que c’est "politiquement" et dans la dynamique qui la sous-tend qu’il faudra analyser chaque proposition, et non pas "techniquement".

L’utilitarisme étroit comme grille de lecture

Plus encore que le "Pacte sur la recherche", qu’il a soutenu, Sarkozy a une vision étroitement utilitariste du rôle de la recherche. Partant du principe que "dans un environnement économique où l’essentiel de la rente est captée par celui qui trouve le premier", [1] tous les textes de Sarkozy s’intéressent, avant tout, à la valorisation économique de la recherche, vue au travers du seul intérêt des entreprises . Certes, il y aura encore des recherches fondamentales, mais seulement en amont des champs d’application économiques ou de quelques champs sociétaux. Cela est bien sûr indispensable, mais la recherche ne peut s’y réduire. Il est aussi nécessaire de faire progresser les connaissances, processus qui a sa dynamique propre et dont les applications ne sont pas prévisibles. Ça, Sarkozy avec son idéologie, ne veut pas et ne peut pas le comprendre. Le fait d’avoir envisagé, fut-ce un seul moment, la création d’un "Ministère de l’industrie, de l’innovation et de la recherche" ou la suppression du Ministère de la Culture, comme le presse s’en était fait l’écho lors de la préparation du gouvernement, en dit long sur les véritables intentions à terme.

Les déclarations sur l’enseignement supérieur sont dans la même veine. Il ne s’agit pas seulement d’assurer une cohérence de la formation avec les besoins du pays tout en donnant une culture large, mais d’indexer très directement les financements des formations sur le taux de placement des étudiants : "que des étudiants veuillent persister dans ces filières sans débouchés, c’est après tout leur droit. Mais ce n’est pas le rôle de la collectivité de le financer"  [2] . Tout le sens de cette phrase s’illumine, quand Sarkozy s’en prend à ce qui a une dimension culturelle et considère que les fonds publics n’ont pas à financer par exemple " la littérature ancienne " [3] ; affirmation qui est de plus stupide, puisqu’on va manquer d’enseignants dans ce secteur. Bonjour, la culture !

Une loi sur "l’autonomie réelle des universités", votée à la hussarde ?

Sarkozy avait annoncé qu’il ferait "voter une loi (…) qui réformera la gouvernance des universités et créera un statut d’autonomie réelle pour les universités volontaires" [4]. Il est navrant de constater que Fillon (alors ministre) et Monteil (son toujours conseiller), qui avaient refusé de discuter du sujet malgré la vingtaine de réunions de 2005, utilisent une procédure d’urgence pendant l’été. Les syndicats soulignent que leur consultation n’est que de pure forme. Avec eux, SLR a demandé, mais en vain, que "l’autonomie" soit replacée dans le contexte des finalités, des structures et du financement de notre système de recherche et d’enseignement supérieur. En présentant comme technique, "l’autonomie réelle", Sarkozy vise à la fois à diviser le milieu (le terme "autonomie" est une auberge espagnole), tout en se dotant d’un outil majeur pour sa politique future.

En effet, l’objectif à terme de cette "autonomie-Sarkozy" est une totale remise en cause du service public d’enseignement supérieur et de recherche. "Les universités seront libres de créer ou de supprimer des postes ; elles pourront choisir leurs enseignants et leurs chercheurs permanents, parmi des candidats qualifiés à l’échelon national ; elles pourront les rémunérer comme elles le souhaitent et répartir plus souplement la charge d’enseignement entre les enseignants-chercheurs (…) ; elles pourront faire des choix pédagogiques, en lien avec leur environnement économique ; elles pourront se doter d’une politique de recherche en gérant seules les unités de recherche actuellement partagées avec le CNRS ou les autres organismes nationaux" [5].

Le petit train pour Shanghai

Cette orientation aura d’abord pour conséquence d’accroître fortement les disparités dans un système d’universités, déjà à plusieurs vitesses. Au lieu des coopérations souhaitables, la concurrence entre universités, ne serait-ce qu’au travers des salaires, sera systématisée. Il s’agit de miser sur quelques universités "d’élite" et quelques grandes écoles, sans même pour autant rapprocher les deux systèmes de formation. Et ce, au détriment de toutes les autres universités et bien sûr des organismes. L’objectif n’est pas de tirer l’ensemble du système vers le haut, mais bien de renforcer sa hiérarchisation et donc celle de son recrutement social : " Il faut permettre à nos universités de se battre à armes égales avec les grandes écoles (…), en donnant à celles qui le souhaitent la possibilité de se doter d’une stratégie d’établissement. C’est une mesure juste pour les universités, qui méritent d’être aidées et encouragées à produire le meilleur" [6]. (…) Quant au rapprochement entre universités et grandes écoles, l’autonomie des universités est le meilleur gage de réussite" [7].

En France, comme en Allemagne, le classement de Shanghai sert d’argument à la droite pour promouvoir cette évolution. Certes, pour stupide qu’il soit, ce classement joue sur l’attractivité d’un pays sur les étudiants étrangers et il nous faut donner une visibilité internationale à nos meilleurs pôles. Mais au-delà, la Grande-Bretagne dont les universités sont très bien classées, a son commerce extérieur qui chute (trop faible effort de recherche et d’innovation) ; par contre, l’Allemagne, encore plus mal classée que la France, a un excédent croissant de son commerce extérieur. Les universités et les publications médicales britanniques sont en tête, mais d’après l’OMS le système médical britannique est le plus mauvais des nations développées et le système français le meilleur. S’il faut en tenir compte, le classement de Shanghai ne peut être une boussole pour une politique.

Faire de l’université un ventre-mou favorisant la domination du secteur privé

Pour développer l’innovation, Sarkozy ne voit de salut, non dans l’accroissement de l’investissement du secteur privé ou dans des coopérations équitables public-privé, mais dans subordination des universités au secteur privé. Pour lui, il faut à la fois " une réforme profonde, pour associer directement l’entreprise à la gouvernance et au financement des universités, et pour donner aux universités l’autonomie et les moyens dont elles ont besoin" [8].

C’est en faisant des universités un ventre-mou, un milieu "ouvert", un maillon faible ayant perdu ses références publiques et nationales, que Sarkozy veut assujettir au privé l’ensemble de la recherche publique : "J’ai créé les pôles de compétitivité pour intensifier les liens entre recherche et économie par le biais de la proximité régionale. Pour aller plus loin il nous faut rapprocher la recherche des organismes de celle de l’université, qui est un milieu plus ouvert " [9].

L’hégémonie du financement sur projet, des organismes-agences de moyens

Bien entendu, pour parvenir à cette subordination au privé de la recherche publique, il faut casser tout ce qui laisse une liberté thématique aux scientifiques, ce qui leur donne la possibilité d’avoir une vision à terme de leur travail, surtout quand ils font progresser les connaissances : les laboratoires, les organismes et les statuts. "L ’Etat doit continuer à fixer les grandes orientations stratégiques. Il doit le faire en finançant la recherche publique sur la base d’appels à projets et non sur la base de structures". "La loi de programme de 2006 a constitué un premier sursaut, en introduisant deux éléments indispensables à un renouveau de notre système de recherche : une évaluation indépendante (par le biais de l’AERES) et un financement selon une logique de projet (grâce à l’ANR"). "L’ANR ne concerne que 6% des crédits publics de la recherche (…). Je transformerai donc nos grands organismes de recherche en agences de moyens, chargées de sélectionner et financer des équipes de recherche pour des projets à durée déterminée "  [10].

Ce choix de Sarkozy viderait de tout contenu l’autonomie des universités en matière de recherche en rendant leurs laboratoires fondamentalement tributaires d’Agences extérieures aux universités. Il enlèverait tout rôle réel aux organismes. Jusqu’en 2002, un organisme c’était quatre composantes. (i) Une politique scientifique, la conjoncture et la prospective dans le cadre de son autonomie [11] : désormais c’est l’ANR et le gouvernement qui prennent principalement ce rôle. (ii) Un rôle "d’opérateur de recherche" au travers de ses laboratoires très souvent "mixtes" : ce sont les universités qui les gèreraient seules. (iii) un rôle d’évaluation qu’on veut supplanter avec l’AERES. (iv) Des personnels statutaires dont l’existence, ou du moins le statut, est remit en cause.

Vers un démantèlement ou un contournement des statuts

La protection statutaire, préservant notamment une certaine liberté du scientifique, volerait en éclats avec les projets de Sarkozy. On voit mal comment le statut des chercheurs résisterait si les organismes deviennent des agences de moyens, si les universités sont "libres de recruter leurs chercheurs permanents" [1] . De plus, l’ANR aurait un rôle dans l’affectation des autres personnels statutaires : "l’ANR n’a pas de marges de manœuvre sur l’affectation des personnels" [12] se lamente Sarkozy. On voit mal comment les statuts nationaux, y compris d’enseignants-chercheurs, pourraient être préservés si chaque université peut fixer à sa guise le salaire. De plus, Sarkozy "entend revaloriser les carrières des enseignants et des chercheurs, grâce à des rémunérations plus élevées et davantage modulées selon le mérite[ [Réponses de N. Sarkozy aux questions de la VRS ]]. Or une grande part de ce salaire prétendu "au mérite" viendrait des compléments de salaires prélevés sur les contrats privés, donnant ainsi à chacun un intérêt personnel direct à mettre le secteur public au service du privé.

Plus grave encore, sera la situation des jeunes chercheurs. Sarkozy fait un vibrant hommage du doctorat, mais il ne voit comme principal débouché aux doctorants que d’hypothétiques recrutements dans le privé. Il n’a jamais parlé de plan pluriannuel de créations d’emploi dans le public. Pire, l’annonce du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, risque de toucher notre secteur, diminuant ainsi fortement les recrutements. La réponse est la précarisation croissante : "Pour renforcer l’attractivité de la recherche, je proposerai aux jeunes docteurs des contrats de cinq ans" [13]. Ce qui n’est pas sans logique : une recherche à court terme s’accommode très bien de CDD. Mais quelle attractivité pour les jeunes ! Quand on connaît le déficit croissant de notre commerce extérieur, lié au trop faible effort de recherche et d’innovation, quand on sait la baisse des étudiants dans les Master-recherche [14], il ne sera bientôt plus possible de parler de "la France qui tombe". Mais bien de la France qui coule.

Un Etat-providence pour les entreprises

Sarkozy a fixé l’objectif a priori irréaliste d’atteindre 3 % du PIB pour la recherche en 2012. Il faut pour cela 15 milliards de plus ; il en a proposé 4 pour les finances publiques et que le privé en investisse 11. C’est deux milliards de plus par an, alors que l’effort du privé stagne depuis 10 ans. Mais la perspective est moins irréaliste quand le site sarkozien, "debat2007", précise que l’Etat augmentera les aides fiscales d’un milliard par an, plus 200 à 300 millions par an d’autres aides, soit 6 à 6,5 milliards d’ici 2012 à la charge du contribuable. Cela signifie que l’Etat payerait 50 % de l’effort de recherche des entreprises, et même plus puisque l’AII, l’OSEO et une part de l’ANR vont au privé .

L’Etat ne se contente pas de verser sans conditions des aides au privé, il organise la mobilisation de tout le secteur public en faisant à la fois piloter les laboratoires à la base par les entreprises et, au sommet, en déterminant par des appels d’offre d’agences les thèmes et disciplines appelés à survivre. Cette vision caricaturale qui ignore la pluralité des finalités de la recherche est une insulte à l’avenir.

Un budget de l’enseignement supérieur et de la recherche en cadeaux fiscaux

Sarkozy semblait avoir compris que la France a pris un retard important, en matière de recherche, d’enseignement supérieur et d’innovation, lors des périodes où il occupa de hautes responsabilités (1993-97, 2002-2007). Et il a donc promis, sans plus de précisions, 5 milliards de plus d’ici 2012 pour les universités et 4 pour la recherche. Le collectif budgétaire de juin et le budget 2008 diront si ces promesses, pour insuffisantes qu’elles soient, n’étaient que de simples mensonges électoraux.

Car on peut avoir quelques doutes quand les Français commencent à découvrir que les promesses électorales n’étaient pas financées. Et on peut craindre le pire quand on sait que dans un mois, ce sont près de 20 milliards de cadeaux fiscaux qui seront offerts annuellement, à titre de remerciement, aux plus nantis. 20 milliards, c’est le budget annuel de la recherche et de l’enseignement supérieur.