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Déclaration faite le 16 janvier à Claudie Haigneré, Ministre de la Recherche

le 18 janvier 2004

Le 16 janvier 2004, une délégation du Collectif "Sauvons la Recherche" a rencontré pendant plus de deux heures Madame la Ministre déléguée à la Recherche, Claudie Haigneré, entourée de ses conseillers : Gilles Bloch, Maurice Gross, Philippe Braidy, Elisabeth Giacobino et Pierre Bougnères. Le porte-parole de la délégation, Alain Trautmann, a commencé l’entrevue par la lecture du texte ci-dessous.

Madame la Ministre,

Je vous remercie d’avoir invité aujourd’hui une délégation du Collectif "Sauvons la Recherche", qui représente à ce jour plus de 14 000 signataires de l’appel du même nom.

Nous sommes ici pour vous alerter et pour alerter la société civile sur un enjeu vital pour l’avenir du pays, la persistance d’une activité de recherche structurée, en France. La situation faite à la recherche dans notre pays n’était déjà pas la meilleure possible sous le gouvernement précédent. Mais sous le gouvernement actuel, la situation s’est considérablement aggravée. 2003 a été une mauvaise année pour la recherche française. Je dirai que ce fut une année noire, et que les perspectives offertes en 2004 sont pires encore.

Notre premier message sera donc un message de gravité. Nous sommes en face d’une menace d’extrême fragilisation de l’outil de recherche publique national. En alertant les Français qui risquent de voir des dizaines d’années d’investissement s’évaporer, les chercheurs remplissent un devoir civique élémentaire.

Les perspectives actuelles ont conduit des centaines de directeurs d’unités de recherche de toutes disciplines, y compris des responsables d’instituts, de génopoles régionales, à s’engager publiquement à démissionner. Cet engagement, qui menace de plonger notre système de recherche dans le chaos, ne traduit pas un simple mouvement de grogne, mais correspond à une profonde inquiétude des chercheurs et des personnels de la recherche. Il faut que le gouvernement prenne très vite la mesure de ce mouvement et y apporte des réponses très concrètes. Pour ces responsables et pour les autres signataires de notre pétition, la pire des réponses gouvernementale serait de persister dans une attitude de dénégation de la réalité. Lorsque vous nous dites de ne pas nous inquiéter, qu’une partie des crédits qui auraient dûs être versés en 2002 le seront pour partie en 2005, nous considérons que ce n’est pas une réponse responsable. Plus grave encore, lorsque des milliers de voix s’élèvent pour vous dire que les jeunes chercheurs sont désespérés, qu’ils voient leur avenir complètement bouché, qu’ils savent qu’ils feraient mieux de partir à l’étranger ou même d’arrêter la recherche, comment peut-on leur répondre que lorsqu’on a fait 10 ans d’études, un CDD à 2000 euros, c’est très bien, cela donne beaucoup de souplesse et de réactivité au système ?

Les mesures que ce gouvernement met en place signifient, dans ce qui compte, c’est à dire ses actes, un désengagement de l’Etat dans l’effort public de recherche. Ce que nous disons ne peut être réduit à : "Chirac, des sous", nous demandons quelque chose de beaucoup plus important, et qui intéresse toute la nation.

Nous demandons que soient redéfinis pour les 10 ou 15 ans à venir les moyens d’une politique garantissant les chances de la France face à une compétition internationale qui ira s’accélérant encore dans le domaine de l’innovation. Pour cela, un diagnostic lucide devra être établi sur la base de larges discussions critiques impliquant des chercheurs, des universitaires, des industriels, des politiques, des journalistes. Ce diagnostic débouchera sur des recommandations et des mesures permettant de réenclencher une dynamique de recherche, qui soit digne du passé scientifique de notre pays et des capacités de ceux qui y vivent. Elles devront permettre l’évolution de l’outil de recherche, pour qu’il s’adapte aux contraintes du temps présent et aux enjeux de l’avenir.

Il y faudra ensuite une volonté politique. Comme nous l’avons indiqué dans la lettre ouverte, il faudra s’inspirer du Colloque de Caen de 1956, dont les recommandations, avalisées et mises en oeuvre par une volonté politique, sous le contrôle des élus du peuple, permirent le renouveau de la recherche française. Cette démarche, centrale dans notre demande, est radicalement différente de celle du gouvernement actuel, qui annonce une loi d’orientation élaborée dans le secret des cercles proches du seul pouvoir politique.

Madame la Ministre, nous lancerons dans la conférence de presse qui suivra cette entrevue, un appel solennel à tous les acteurs de la vie publique et économique, pour qu’ils s’engagent avec les scientifiques dans cette aventure où il en va de notre avenir commun. Nous souhaitons faire bien comprendre à l’opinion -et les médias auront à cet égard une responsabilité particulière-, que la recherche est ce qui nourrit l’industrie et la vie économique, qu’elle conditionne la qualité de l’enseignement et le rayonnement culturel de notre pays. L’enjeu transcende les clivages politiques et ne peut être abandonné au seul gouvernement du moment.

Si la recherche est bien, comme l’a dit le Président Chirac, une priorité de ce gouvernement, il faut maintenant que cela se traduise en actes. Il faut que la loi d’orientation initialement prévue soit préparée différemment, c’est-à-dire qu’elle se base sur les conclusions du Colloque National qui devra être mis en chantier très rapidement. Il faut également prendre une décision qui signifiera pour les jeunes chercheurs que le gouvernement leur répond : "Je vous ai compris". Ils sont désespérés par un avenir bouché, par un nombre de postes dont la diminution représente une véritable rupture dans l’effort du pays. Cette mesure, extrêmement lourde de conséquences, est celle qui marque le plus clairement le renoncement du politique vis-à-vis de l’avenir. Le seul acte concret qui puisse être à la hauteur de cette situation est l’inscription d’un collectif budgétaire permettant de récupérer les postes statutaires supprimés, et la création d’un nombre significatif de postes d’enseignants-chercheurs, dont l’Université a le plus grand besoin, en particulier pour pouvoir mieux contribuer à la production scientifique de notre pays. Un collectif budgétaire permettant des ouvertures de postes constituera le point le plus sensible sur lequel se détermineront les responsables scientifiques pour décider de leur démission collective.

Madame la Ministre, si nos propos ont été clairs, vous aurez compris que vous n’êtes pas en face de demandes corporatistes faites par une profession campée sur des positions conservatrices. Nos demandes se placent à un autre niveau, dans l’esprit de la déclaration faite par Victor Hugo en 1848, interpellant le gouvernement d’alors :

"L’époque où vous êtes est une époque riche et féconde ; ce ne sont pas les intelligences qui manquent, ce ne sont pas les talents, ce ne sont pas les grandes aptitudes ; ce qui manque, c’est l’impulsion sympathique, c’est l’encouragement enthousiaste d’un grand gouvernement."

Composition de la délégation du Collectif "Sauvons la recherche" (16 janvier 2004)

Isabelle SOMMIER Directrice du Centre de Recherches politiques de la Sorbonne (CRPS/CNRS- Université Paris I)

Estelle DURAND, doctorante en Neurobiologie (Hopital Robert Debré, Paris), vice-présidente de la CJC (Confédération des Jeunes Chercheurs)

Patrick ALLARD, Directeur de Recherche CNRS, Laboratoire Pierre Süe, CNRS-CEA (Saclay) Président de la Section 3 du Comité National Français de Géophysique et Géodésie

Georges DEBREGEAS Chargé de Recherche CNRS, Laboratoire des fluides organisés - Collège de France

Didier JOB Directeur de Recherche INSERM, Directeur de l’U366 INSERM, (Grenoble)

Alain TRAUTMANN Directeur de Recherche CNRS, Chef d’équipe à l’Institut Cochin (CNRS/INSERM) Porte-parole du Collectif "Sauvons la Recherche"