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Article publié dans la revue de la CGT "La Nouvelle Vie Ouvrière" du 6 juin 2008

Le CNRS dans le collimateur ?

Par Isabelle Avran

le 8 juin 2008

Sans attendre qu’aboutisse une concertation, le gouvernement annonce de nouvelles réformes dans la recherche qui menacent la recherche publique de démantèlement avec, dans un premier temps, le CNRS en ligne de mire. Explications.

LE 22 MAI DERNIER, le conseil d’administration du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) devait examiner une possible réorganisation de cet organisme avant, le cas échéant, d’en adopter le projet le 19 juin. Dans Le Monde daté du 21 mai, pourtant, Valérie Pécresse, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, annonçait, sans attendre, les grandes lignes de décisions déjà prises. Entre autres, la création de six instituts nationaux au sein du CNRS, autour de « six domaines » où celui-ci « exerce un leadership ». Va-t-on vers l’éclatement du CNRS, lequel a pourtant des objectifs de recherche interdisciplinaire et fondamentale, au profit d’une vision utilitariste à court terme ? C’est en tout cas ce que craignent nombre de chercheurs, qui dénoncent plus globalement la mise à mal d’ores et déjà avancée de la recherche publique et les risques de remises en cause plus profondes qui se profilent. D’un côté, en effet, le gouvernement soutient que la recherche et l’innovation sont l’avenir du pays et leur développement une condition nécessaire pour le maintien de notre économie dans la compétition internationale.

De fait, la stratégie européenne de Lisbonne définie en 2000 visait, en tout cas officiellement, à doter l’Union européenne de « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde à l’horizon 2010 », avec l’objectif, pour chaque État membre, que 3% du PIB soient consacrés à la recherche et au développement (R&D). De l’autre, pourtant, tout ressemble à une tentative de réorganisation de la recherche publique autour de seuls objectifs à court terme, dont la définition viendrait pour l’essentiel des besoins des entreprises. Autant la recherche appliquée est nécessaire au développement économique, autant faire l’impasse sur la recherche fondamentale, qui suppose notamment un minimum d’indépendance des chercheurs quant à l’orientation de leurs recherches, reviendrait à se priver de progrès potentiels de connaissances et de possibles découvertes capitales.

Découpage annoncé, pilotage convoité

Quid alors des orientations définies par la ministre pour le CNRS ? « Notre recherche souffre d’une organisation complexe et d’un morcellement de ses forces ( 1) », avance-t-elle. Elle indique que « six instituts nationaux vont être créés au sein du CNRS » autour de « six domaines où le CNRS exerce un leadership et qu’il a vocation à coordonner sur le plan national  : mathématiques, physique, chimie, sciences de l’ingénieur, sciences humaines et sociales, écologie et biodiversité […] qui s’ajouteront aux deux déjà existants, en physique nucléaire et en sciences de l’Univers ». Quant aux sciences du vivant et de l’informatique, elle annonce que « dans ces secteurs, le CNRS a toute légitimité pour mener une recherche d’excellence, mais il ne s’impose pas comme le coordinateur national u n i q u e ». Elle prône un pilotage conjoint avec l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) – « qui pourrait en abriter la coordination » –, l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) et le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) pour les sciences de la vie et de la santé et pour la biologie la plus fondamentale, et également un pilotage conjoint avec l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria) pour l’informatique.

Daniel Steinmetz, chimiste, ingénieur de recherche au CNRS et membre du bureau du Syndicat national des travailleurs de la recherche scientifique CGT (SNTRS-CGT), voit dans cette orientation des enjeux importants. Ceux-ci concernent la capacité du CNRS à continuer ou non de développer des objectifs de recherche interdisciplinaires et fondamentaux (à côté d’organismes à vocations plus finalisées, comme l’Inserm, par exemple) mais aussi des coopérations ; des enjeux qui concernent également le pilotage de la recherche ; et qui ne manquent pas, enfin, d’avoir des conséquences en termes d’emploi qualifié dans la recherche publique. Si les mobilisations de ces dernières années, en particulier, ont empêché le démantèlement du CNRS, le morcellement en plusieurs instituts pourrait accélérer un processus, explique-t-il en substance, soulignant que la réforme annoncée, avec la mise en place de ces instituts, vise aussi à rendre ceux-ci plus facilement contrôlables par le pouvoir politique, entre autres dans la définition de leurs orientations de recherche, en facilitant qui plus est au passage l’éclatement des garanties statutaires des personnels. Daniel Steinmetz rappelle que déjà, dans la recherche édicale, l’Inserm a été restructuré en plusieurs instituts qui correspondent aux grandes pathologies ; mais cela n’est pas sans poser problème, la complexité de la biologie et le fonctionnement de la cellule, par exemple, montrant bien que ce n’est pas la bonne manière d’aborder le problème.

Au CNRS, certaines disciplines, notamment en sciences humaines, pourraient être menacées. Ainsi, aujourd’hui, un chercheur en sociologie et un chercheur en informatique, par exemple, y sont rémunérés de la même façon ; faudra-t-il demain faire la preuve de l’intérêt économique immédiat de ses recherches pour les poursuivre, comme chercheur reconnu ? « La découpe du CNRS est en marche. Après les sciences de la vie, c’est la présence des sciences humaines et sociales au sein du CNRS qui est aujourd’hui remise en cause », s’inquiète également le mouvement Sauvons la recherche, qui a lancé un appel sur le thème « Pas de CNRS sans sciences humaines et sociales » (2) signé dès avril par plusieurs milliers de professionnels. Et de citer, pour ceux qui en douteraient, la réponse de Valérie Pécresse au rapport de la Cour des comptes de 2008 sur le CNRS : « Il est vraisemblable que le positionnement du CNRS sera variable selon le champ disciplinaire […], le CNRS aurait toute sa place dans des secteurs nécessitant une importante concentration de moyens […]. Dans d’autres disciplines (sciences humaines et sociales par exemple), le rôle de l’université serait renforcé, le CNRS accompagnant le dispositif davantage dans une logique d’agence de moyens. » Sauvons la recherche le rappelle : « En donnant la priorité à l’accumulation des connaissances de long terme, en s’efforçant de préserver ou de développer des pans entiers de recherches ignorés ou délaissés, en insufflant une culture de l’évaluation et de la recherche en équipe au sein de disciplines longtemps individualistes, en encourageant leur participation à des programmes interdisciplinaires, le CNRS a contribué de façon majeure au développement des SHS [sc iences humaines et sociales] dans notre pays. » Et l’appel met en garde : « Ce qui risque de se passer pour les sciences humaines et sociales au CNRS, à savoir le désengagement probable dans tout ou partie des disciplines qui les composent, est exemplaire de ce qui se passera demain dans d’autres secteurs disciplinaires. »

Visions à court terme

Pourquoi dès lors une telle orientation ? Elle renvoie aux enjeux d’organisation globale du potentiel de recherche dans le pays, aux missions confiées à la recherche publique, aux questions d’attributions de budget. Dans l’entretien qu’elle a donné au Monde, la ministre, rappelant que Nicolas Sarkozy a voulu « dans un premier temps […] donner aux universités un rôle accru en matière de recherche », et plaidant officiellement pour « une meilleure coopération entre les organismes de recherche », précise que « la réforme du CNRS […], mise en place avec le contrat d’objectifs qui sera signé d’ici à la fin de l’année, rejaillira sur l’ensemble du paysage scientifique français ». Intervenant le 29 mai dernier aux États généraux de la chambre de commerce et d’industrie (CCI) de l’Essonne (3), Valérie Pécresse, évoquant le rôle de la R&D pour l’avenir du pays, ajoute : « Ce n’est pas uniquement en investissant dans l’enseignement et la recherche publics que nous relèverons ce défi, c’est aussi avec une recherche privée dynamique. » Et de se féliciter, notamment, du triplement du crédit impôt recherche.

La R&D mérite de toute évidence d’être développée. Il n’est qu’à voir par exemple l’écart entre les objectifs chiffrés de la stratégie de Lisbonne (3% du PIB, donc, consacrés à la recherche et au développement) et la faiblesse de l’investissement actuel : environ 2,14 % du PIB dans la recherche publique et privée. Quant à la recherche privée, loin de l’objectif de Lisbonne de 2 %, on atteint seulement 1,1 % environ aujourd’hui. Mais alors se posent plusieurs questions. Est-il par exemple raisonnable que les entreprises investissent trop peu en R&D ? Une question qui appelle aussi l’intervention des organisations syndicales au sein des entreprises concernées. Quel est le rôle de la politique financière de l’État en la matière ? Les fonds publics et les crédits impôt recherche pour les entreprises doivent-ils être distribués sans évaluation ? Le financement de la recherche publique doit-il se faire en fonction d’objectifs décidés par le pouvoir politique, en lien avec les besoins à plus ou moins court terme des entreprises ? Et dans la même veine, la recherche appliquée doit elle se développer au détriment de la recherche fondamentale ? Poser ces questions, c’est presque y répondre.

Or, d’ores et déjà, la récente Agence nationale de la recherche (ANR, établissement public à caractère administratif) se veut « une agence de financements des projets de recherche » dont l’objectif est « d’accroître le nombre de projets de recherche, venant de toute la communauté scientifique, financés après mise en concurrence et évaluation par les pairs. L’ANR s’adresse à la fois aux établissements publics de recherche et aux entreprises […]. La sélection des projets retenus dans le cadre d’appels d’offres (AAP) est effectuée sur des critères de qualité pour l’aspect scientifique auxquels s’ajoute la pertinence économique ( 4) ». Pour nombre de laboratoires, c’est le parcours du combattant de la chasse aux appels d’offres. Il s’agirait d’aller plus loin encore. D’autant que dans le cadre d’une économie mondialisée et libérale, le patronat assure que les entreprises n’auraient plus le temps ni les moyens financiers de mener des recherches fondamentales, commente en substance Daniel Steinmetz. De là – alors que la recherche industrielle ne se développe pas avec la vigueur qu’elle devrait – à faire mener par le secteur public les recherches fondamentales dont elles ont besoin, en se donnant les moyens de piloter le cas échéant le contenu des recherches et des formations, il n’y a que peu de pas…

L’enjeu de la formation et de l’emploi

Une telle situation pèse d’ores et déjà sur l’emploi. Nombre de labos, pour fonctionner, font appel à des doctorants mais aussi des post-doc, des ingénieurs, en contrats précaires de deux ou trois ans. C’est d’ores et déjà le cas au CNRS, précise Daniel Steinmetz : il compte 25 000 fonctionnaires, mais rémunère aussi 15 000 personnes sur emplois précaires qui représentent environ 6 600 équivalents temps pleins. Beaucoup de labos tournent avec 30% à 40% d’emplois précaires. « Le message adressé à la jeunesse est catastrophique », dit-il. Comment les inciter en effet à passer une thèse ou un diplôme d’ingénieur pour travailler au CNRS durant trois ans, après lesquels il leur faudra trouver autre chose ? Concrètement, les inscriptions dans les masters de recherche et en thèses diminuent dans certaines disciplines. D’autres jeunes chercheurs, eux, quittent le territoire. Dans les deux cas, c’est un gâchis humain, scientifique, économique. Il y a donc urgence à redonner aux équipes les moyens de fonctionner, à tous points de vue, y compris en termes humains, avec un véritable plan pour l’emploi et la résorption de la précarité.

Les chercheurs, les scientifiques et leurs syndicats ne sont pas opposés à des réformes. Mais ils réclament un minimum de concertation et d’écoute. Et l’ouverture du débat, d’autant plus que ses enjeux nous concernent tous. Ce n’est pourtant pas, ici comme sur d’autres dossiers, ce qui guide le gouvernement. Ils ont su, notamment en 2004, se mobiliser pour défendre la recherche. Le 27 mai dernier, des milliers de manifestants ont participé dans toute la France à la « Marche de tous les savoirs » ou « Academic Pride » . Et les organisations syndicales d’appeler alors « les personnels, les étudiants et la population à défendre le système de recherche publique, basé sur les organismes et les universités, que le gouvernement veut démanteler afin de mieux l’assujettir ». Avec un premier rendez-vous : « Elles appellent l’ensemble de la communauté scientifique et universitaire, ainsi que la population, à se mobiliser le 19 juin afin d’empêcher le démantèlement de la recherche publique et, dans un premier temps, celui du CNRS en instituts, en bloquant son conseil d’administration et en occupant ses délégations régionales (5). » Une bataille qui se joue maintenant.

NOTES : (1) Le Monde du 21 mai 2008. (2) www.sauvonslarecherche.fr/sp.... (3) www.enseignementsup-recherch... recherche- et- l- innovation- dans- les- entreprises. html (4) www.agence-nationale-recherc... (5) Premiers signataires : FSU : SNESUP, SNCS, SNASUB, SNETAP, SNEP ; CGT : SNTRS, FERC-sup, CGT-INRA, UGICT ; UNSA : SNPTES ; CFDT : SGEN-Recherche, EPST ; CFTC-recherche ; FO : SNPREES ; Solidaires : SUD-Recherche EPST ; Sauvons la recherche ; Sauvons l’Université ; UNEF.