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Soldes à la boucherie

Par Bruno Canard, le 3 juillet 2008

Chers collègues ANRistes des "Maladies Infectieuses et Environnement",

Plutôt que de nous plaindre de la fréquence des rapports d’activité, examinons un peu la chance que nous avons : certaines organisations demandent des rapports mensuels. Allons plus loin, en ce qui nous concerne, nous, bénéficiaires de l’ANR . Je pense qu’il serait tout à fait souhaitable de passer à une fréquence mensuelle, voire HEBDOMADAIRE : nous serions libérés de toute tentative de mettre des résultats dans ces rapports, puisqu’à partir d’une telle fréquence, il suffirait de dire dans son rapport que l’on rédige son rapport. Une telle situation est elle si éloignée de la réalité ?

Examinons les résultats des appels d’offres ANR actuels :
- un taux de réussite avoisinant les 10 % pour un budget de 9 millions d’euros à distribuer (un tel montant en soi-même est totalement scandaleux pour un secteur comme les maladies infectieuses, mais passons). Vous vous sentez bien d’avoir été sélectionnés qui au CNRS, qui à l’INRA, qui à l’IRD, qui à l’INSERM, qui à la fac après votre thèse. Cependant, vous trouvez bizarre que pour 90% d’entre nous, le message qu’on nous envoie en refusant de nous financer est que nous sommes mauvais (on peut discutailler là-dessus, allez, va, seulement 50% de nous sommes devenus super mauvais). Notre sélection dans une EPST était donc si mal faite ?
- une expertise faite par des experts étrangers rétribués (enfin !) et des rapports d’évaluation très sérieux (génial !). Ce qui fait que 90% des projets (les non financés), même les innovants et bien notés sont dans des mains expertes étrangères, compétentes dans le sujet (on l’espèrait, mais depuis cette année, on en est sûrs !).

Et vous ? Vous leur avez donné le meilleur de vous-même, de vos idées, votre application, les forces en présence, les résultats préliminaires et.....vous n’avez pas d’argent pour faire votre projet. Au cas où la concurrence étrangère (anglo-saxonne pour être précis) ne possédait pas assez d’avantages en contrôlant les journaux scientifiques dans lesquels on nous somme de publier, au moins, maintenant, ils ont votre projet. Vous voulez les aider davantage ? Envoyez-leur vos meilleurs étudiants ! Pour ma part, des 6 doctorants formés ces dernières années, un seul travaille en France (plus dans la recherche), les autres sont pour de bon aux Etats-Unis ou en Angleterre, ou du moins pour longtemps. Bah... on peut toujours les faire revenir avec un salaire de 1500 euros mensuels, non, ? la France, ça a un prix !

Puisqu’on nous bassine également avec le monde l’entreprise, comme si nous n’avions rien compris au monde compétitif, voici une illustration équivalente dans le "corporate world". Vous êtes une entreprise qui embauche 10 commerciaux, sévèrement triés sur le volet. Pour déterminer leur budget et moyens, vous les faites plancher sur un problème. Encouragez les : "soyez innovatifs, beyond state-of-the-art" ! Vous relevez les copies, donnez les moyens à l’heureux élu, et les 9 autres, au placard et vous passez leur copie à la concurrence. Pourquoi pas aussi les faire évaluer l’année d’après ? Pour savoir si on arrive à travailler avec rien et contre tous ?

Ou bien cette situation est totalement absurde, ou bien cette boucherie scientifique, si humiliante, a été réfléchie, anticipée, voulue. Mais au delà du démantèlement et patin-couffin, qui a décidé de nous mettre la tête sous l’eau et de nous obliger en plus à offrir ce que nous pouvons produire de meilleur directement à nos concurrents ? Dans le monde commercial, on pourrait au moins se défendre au tribunal !

Attendons donc notre sale note de l’AERES, ca nous aidera certainement à être meilleurs au cours des à-coups financiers dûs à notre zapping scientifique à venir. Et nous nous trompons pas sur les responsables : ce ne sont pas nos collègues, membres évaluateurs de l’ANR. Comment aurions-nous fait, nous, en découvrant qu’il faut sélectionner un ou deux dossiers sur 20 ? Ha oui, démissionner en bloc, tant que le seuil de 30% de succès n’est pas atteint (seuil assez bas, si l’on considère que nous sommes 50 % de mauvais), Pourquoi pas...ou un autre système garde-fou.

Dans un réflexe du condammné à mort par une ANR que l’on voyait très positivement, mais qui montre la perversité mise en oeuvre pour saborder des équipes de recherche, que nous reste t-il ? Déposer le stylo ? grève des projets ? s’engager à ne plus former de doctorants pour éviter de donner des munitions à l’adversaire ?

Bruno Canard, CNRS, Marseille

PS : Certaines idées ou faits rencontrent chez vous un écho favorable. Faites-le moi savoir, par juste un mot quand vous faites un break lors de l’écriture de vote prochaine demande crédit ou rapport d’activité. Ca fait toujours du bien de se sentir au milieu des siens. Et si vous vous sentez de vous exprimer sur votre colère argumentée, pourquoi pas, après tout.