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La fiction de l’université-entreprise

le 7 juillet 2008

Les universités québécoises seraient-elles gouvernées par la « pensée magique » ? Si le langage de l’« économie du savoir » prend des allures de rituel incantatoire, il demeure qu’une classe de gestionnaires bien réelle, associée au milieu des affaires, s’est installée aux commandes des institutions financées par des fonds publics.

Vous trouverez ci-joint la version intégrale de cet article écrit par Othmar Keel Professeur, Département d’histoire de l’Université de Montréal, et Marianne Kempeneers Professeure, Département de sociologie, Université de Montréal, paru en décembre 2007 dans la revue L’Autre Forum. L’article étant un peu long vous trouverez ci-dessous sous forme d’extraits les principales idées défendues dans cet article (résumé proposé par A. Trautmann).

[C’est afin de pouvoir] gérer la disette [que le discours dominant] assimile l’université à une entreprise oeuvrant sur un « marché étudiant » selon la loi de la concurrence. (…) L’idéologie ambiante est parvenue à insinuer dans les esprits l’idée fallacieuse que les universités seraient devenues des entreprises. Or, cette idée n’a aucun fondement dans la réalité.

Si l’université était une entreprise privée, elle aurait du capital et des actionnaires, ainsi qu’une cotation en bourse ; elle ferait des investissements, puis des profits et distribuerait des dividendes ; elle serait assujettie à l’impôt, ce qui n’est pas, on le sait, le cas des universités (nulle part au monde à notre connaissance), et pour cause, puisque les universités ne génèrent ni profits ni revenus au sens fiscal. (…) Une entreprise privée s’autofinance en vendant ses produits ou services sur le marché ; les universités, elles, dépendent presque entièrement des fonds publics pour leur fonctionnement courant annuel. (…) Une part réduite du financement – qui oscille autour de 12 % à l’Université de Montréal – est assurée par les droits de scolarité. (…) [Ceux-ci] ne sont pas des revenus issus de la vente de « services ou marchandises universitaires », à savoir les diplômes, pour la bonne raison qu’ils ne couvrent qu’une partie très réduite de la formation. (…) L’expression « clientèle étudiante » est donc tout à fait inadéquate. Elle fausse complètement la réalité à laquelle elle fait référence.

(…)

A la différence des entreprises privées ou d’État, les universités sont, par définition et en vertu de leur charte, des organismes à but non lucratif, ayant une mission de service public.

(…)

[L’importance du budget géré par les universités] ne transforme pas plus les universités en entreprises que cela ne transforme les hôpitaux, les grands établissements d’assistance, voire les institutions pénitentiaires ou autres qui ont des budgets comparables en « entreprises ».

(…)

Les universités sont toutes financées par les mêmes fonds publics. Bien sûr, il y a une « compétition » pour s’approprier la part la plus grande possible de ces fonds publics, mais cela n’a rien à voir avec la concurrence des entreprises qui, à partir de leurs propres fonds et investissements, y compris en RD, se disputent des parts de marché. (…) De fait, au lieu de persévérer dans une compétition si absurde, gaspillant énergie et fonds publics –entre autres, dans des campagnes publicitaires et la création de succursales sur le terrain de leurs « rivales »–, les universités feraient mieux de s’engager dans une réelle collaboration.

(…)

Comment les « dirigeants » universitaires peuvent-ils continuer à promouvoir le paradigme clientéliste, « compétitionniste » et internationaliste d’un présumé marché étudiant ? Tout indique que nous sommes ici en présence d’un phénomène de clivage et d’aveuglement. Nos administrateurs ne sont pas les seuls citoyens auxquels le matraquage des sirènes anesthésiantes du néo-libéralisme et du modèle du « tout-entreprise » dans la société fait perdre le nord. Mais on peut se demander quel intérêt et quelle force de séduction hypnotisent à ce point des collègues qui deviennent des « hauts cadres » académiques. Au lieu de leur rappeler qu’ils demeurent des académiques, cette désignation semble les persuader, par la simple influence du terme cadre, qu’ils forment une caste dirigeante d’entreprise. Peut-être faudrait-il éviter désormais cette appellation dans le milieu universitaire !

(…)

A l’Université de Montréal, un diplôme de 2e cycle en design de jeux vidéos interactifs a été mis en place au cours de l’année 2006-2007 en collaboration avec la compagnie Ubisoft. Les étudiants continuent, bien sûr, à être inscrits à l’Université de Montréal, tout en étant financés à même les fonds publics par le Ministère. (…) Le Ministre de l’Education a annoncé "trois nouvelles formations en soutien à la croissance de la société Ubisoft", une contribution gouvernementale de 5,3 millions de dollars consentie au départ allait servir « à compléter l’élaboration des attestations d’études collégiales, à soutenir la mise en place du centre, à financer des équipements de pointe, à assurer le financement des élèves de même qu’à soutenir la perfectionnement du personnel en place ». Et cet apport est sans compter l’aide substantielle accordée à Ubisoft sous la forme de crédits d’impôt. Une contribution pouvant atteindre 19 millions a ainsi été annoncée en 2007 par le ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’exportation. (…) Qu’adviendra-t-il si la compagnie se voyait surclassée rapidement par d’autres dans la vraie compétition sur le vrai marché ? Les connaissances développées sur mesure pour celle-ci tomberaient à l’eau, difficilement récupérables, et les programmes d’enseignement s’effondreraient, laissant sur le carreau les étudiants en cours de formation et des « diplômés » dont les compétences perdraient beaucoup de leur pertinence.

(…)

Une des conséquences les plus pernicieuses de la fiction université-entreprise est la surreprésentation, admise comme allant de soi, du milieu des affaires au sein des plus hautes instances de direction des universités. (…) Or, les compétences de ces personnes dans leur domaine ne leur confèrent aucune aptitude particulière pour gouverner seules l’université, à l’exclusion de représentants d’autres secteurs constitutifs et moteurs de la société québécoise –par exemple, des représentants d’autres institutions publiques à but non lucratif, y compris du milieu universitaire et de l’éducation, de mouvements associatifs ou communautaires, de citoyens, ou encore des personnalités reconnues pour leur contribution intellectuelle, artistique, scientifique.

(…)

Malgré ces influences, les universités ne sont pas et ne pourront jamais être des « entreprises en plein essor ». Leur mission et leur finalité sont tout autres. Il est du devoir de la communauté universitaire de s’opposer à cette prétention vide de sens, qui est l’obstacle majeur à une véritable collaboration– efficace et économe des ressources–entre les universités. Il est de son devoir de faire preuve d’esprit critique, car c’est là sa fonction première.