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Et si l’on cherchait à respirer ? Dessinons-nous une recherche artisanale

le 26 août 2008

Quel est ce vice, ce vice horrible, de voir un nombre infini d’hommes, non seulement obéir, mais servir, non pas être gouvernés, mais être tyrannisés

Étienne de la Boétie, Discours de la servitude volontaire

Que LOR, LRU, LLRU, ANR et AERES , et en attendant CNRS, changent ou changeront profondément le PRU (Paysage de la Recherche et de l’Université) qui deviendra le PRURIT (PRU sous Régime de l’Intermittent du Travail), personne n’en doute. Que ces transformations se fassent contre le désir d’une grande partie de la communauté des chercheurs et des enseignants n’est un secret pour personne. Leur caractère bâclée et grotesque ne fait même plus débat. Cela fait longtemps que nous savons que les mots de modernisation et d’adaptation sont devenus le refuge de la paresse intellectuelle la plus crasse, le cache-sexe de plus en plus riquiqui des pensées les plus réactionnaires. La réforme donc, étymologiquement la restauration, le retour à une forme primitive. Hier l’hôpital, aujourd’hui la recherche, demain à 11 heures l’éducation ou la justice. Les cités utopiques ont toujours distillé un parfum totalitaire, de la Cité du soleil de Campanella et son impératif de joie et d’harmonie à la Cité sportive des futuristes et son culte de la performance virile. Aujourd’hui, ce qu’on pourrait peut-être appeler la Cité managériale ou la Cité du chiffre, finement pilotée et mesurée pour le bonheur de tous. Et comme toutes les cités idéales, elle n’a pas besoin des individus pour se développer, elle les écraserait plutôt s’ils ne la suivaient pas. Alors de quoi s’agit-il ? Il s’agit pour l’État de répondre à la question : Quelle est l’organisation du système de recherche la plus favorable à une utilisation efficiente des ressources publiques « limitées » ?, en se posant en superviseur autoritaire qui cherche à inciter les acteurs – vus comme des exploiteurs de rente de situation, naturellement opportunistes, et utilisateurs stratégiques des failles du système pour minimiser leurs efforts – afin que ces derniers adoptent des comportement vertueux dans le but de maximiser leur contribution personnelle à la production. Et ceci, grâce à la mise en concurrence, à l’adoption des outils de gestion tels que la contractualisation, le projet, l’évaluation quantitative de la performance, la responsabilisation. L’ANR et ses petits signent l’entrée en force d’un lexique apolitique et managérial qui nie que la recherche est avant tout un système culturel et politique, la concevant comme un système productif comme un autre, auquel il s’agit d’insuffler l’esprit du capitalisme pour qu’il tourne rond. Remarquons enfin que le nouveau modèle ne conjugue pas les mots de responsabilité et d’autonomie, mais de centralisation et de bureaucratie. Je dis ceci uniquement pour les imbéciles qui imaginent que les réformes libérales sont des réformes de liberté. À ce titre, la réforme paraît timorée et peut encore décevoir. À l’heure des tests psychotechniques de recrutement, d’aucuns regretteront que le test dit du « Nonos-à-son-Toutou » (intraduisible en anglais) ne soit pas instauré à l’entrée au CNRS ou à l’université.

C’est donc l’air du temps, ce sera la Nouvelle Politique de Recherche, quoi de plus prévisible, de plus convenu ? Mais aussi et surtout de tragique, dans cette urgence à laquelle cette NPR est en train d’enchaîner la communauté des chercheurs et des enseignants. Servitude volontaire en fait, car au fond elle ne dépend que de nous, de notre assentiment à vouloir absolument ♫ fahren auf der Autobahn ♫. Alors que la recherche fleurit si bien sur les chemins de traverse, là où la plupart d’entre nous traînons nos guêtres en fait. Car les SF (Sigles de la Réforme) méprise l’idée que la recherche est affaire individuelle, l’acte posé par quelqu’un qui prend son pied à cheminer sans autre but que de produire des savoirs. Nulle téléologie de la découverte là-dedans, la recherche est une activité chemin faisant. La recherche part donc d’abord de nous, ce que ne manquera pas de noter scrupuleusement le comptable : 70% de l’investissement du CNRS passe dans le personnel. Bien sûr, le comptable authentiquement scrupuleux rétorquera qu’il s’agit d’un coût. La science est donc une expérience de la vie – on peut ne pas vouloir l’entendre, il est plus difficile de le nier, mais certains peuvent aussi s’en passer : je crains que ce soient ces sinistres qui rêvent de la gouverner – perpétuellement renouvelée : ou bien on invente, ou bien on est un formulaire qui répète. Je me rends compte que je suis incompréhensible, je m’empresse de traduire en langue managériale : le cœur du processus de la recherche scientifique est hautement impacté par le paramètre personnel. C’est bien plus lumineux.

Je pense que face à l’entreprise de démolition actuelle, il ne peut être question de sauver les meubles déjà vendus. La catastrophe annoncée sera peut-être au rendez-vous, je ne crois pas que cela changera grand chose. Je ne vois en effet aucune raison pour qu’un quelconque principe de réalité finisse par s’imposer aux décisions de l’auguste, moins bouffon qu’imperator : la jouissance du pouvoir, et donc de son abus, est au commande. Je n’ai pas de solution bien sûr face à ce qui se présente comme intolérable, si ce n’est de ne pas le tolérer ! Il me semble qu’il n’est d’autre choix que celui d’inventer, par exemple en cherchant à reconquérir l’espace de la parole, ce qui demande du temps, celui d’oser et créer ces nouveaux espaces, ceux d’un verbe vivant, dans la rue, dans les cafés, dans les universités populaires, partout où il s’agira d’exprimer une voix, depuis un lieu, qui s’adresse à quelqu’un dans un périmètre circonscrit, sinon c’est un écho qui rejoint le brouhaha du monde et ne s’adresse à personne. Pourquoi dès lors ne pas en appeler à une année de respiration, sur la base volontaire, pour refuser ANR, AERES, CRAC , et en profiter pour faire circuler d’une part une parole entre nous, d’autre part vers le public, vers d’autres professionnels aujourd’hui en souffrance par rapport à la sadisation qu’opère un peu partout la rationalité managériale ? Prendre le temps d’imaginer des formes de contestation originales, prendre le temps de dessiner des formes artisanales de recherche loin de l’idée de grands projets pour résoudre les problèmes de « gouvernance et de gouvernabilité » comme le voudrait l’AAP 2007 : laissons cela aux éminents experts. Après tout, nous défendons l’idée que la recherche s’exerce sur une temporalité autre que celle du politique ... mais nous ne nous en servons pas, bien au contraire, nous ne cessons d’œuvrer dans l’urgence. Un paradoxe ? Bien plutôt une chance à saisir pour affirmer que nous sommes bien responsables de notre existence si nous ne voulons nous condamner à seulement la traverser.

DARTIGUES Laurent Chercheur au CNRS, Institut d’Asie Orientale ancolie38@club-internet.fr

1- Loi d’Orientation sur la Recherche, Loi de Réforme des Universités, Loi sur les Libertés et les Responsabilités des Universités, Agence Nationale de la Recherche, Agence d’Evaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur : la prolifération du sigle est bien sûr le signe indiscutable de la modernité réformatrice. 2- Est-il imaginable que le Compte Rendu Annuel d’Activité (des chercheurs) ait été pensé comme plus drôle sous la forme CRAC ?