L’Association "Sauvons la Recherche" Groupes de travail Comités loc. et transv. Université de printemps 2011 EUROPE
Accès thématique Emploi et précarité Communiqués de SLR Actualités communiqués partenaires
Médiathèque Les archives Documentation revue de presse Tribunes et Contributions
accueil contact plan du site admin
caractères +caractères -
article
réactions (0)
Accueil / Tribunes et Contributions / Le populisme contre la démocratie des corps intermédiaires

Le populisme contre la démocratie des corps intermédiaires

le 5 janvier 2009

Dans les organismes de recherche scientifique et dans les Universités l‘humeur est de plus en plus sombre et tout n’est pas question d’argent. Devant les annonces qui se succèdent de réformes précipitées, parfois aussi peu judicieuses que de vouloir distinguer dès le recrutement, au grand dam de l’équité et avec une procédure compliquée qui ne garantit pas grand’ chose, 122 jeunes maîtres de conférences pour leur faire un enviablesort à part, inévitablement générateur de jalousies dans les équipes, le sentiment d’incompréhension, l’écoeurement, les conduites de retrait augmentent de semaine en semaine depuis plusieurs mois. Une minorité qui grossit est en train de passer de la colère à la révolte. Les présidents d’Université, initialement favorables à une Loi SRU qui accroissait leurs pouvoirs et semblait laisser espérer de vrais pas vers une réelle autonomie des établissements, sont déjà quelques uns à avoir hautement fait savoir leur opposition à un décret qui pose le principe de l’enseignement-punition ; d’autres, ou les mêmes, disent leur mécontentement à l’encontre d’une direction du ministère plus centralisatrice et moins ouverte à l’échange entre fonctionnaires responsables que jamais.

L’opinion a pu être abusée par une communication très professionnelle qui a multiplié les effets de battage d’estrade. Les lecteurs des débats parlementaires ont pu voir que si, dans la discussion du budget à l’Assemblée, les interventions en sont, pour la plupart, restées à l’horizon immédiat, des sénateurs, y compris de la majorité présidentielle se sont montrés plus inquiets, plus incisifs et ont élevé le débat.

La focalisation sur un budget en trompe l’oeil, ou sur des mesures ponctuelles, empêche de porter le regard et l’analyse au bon niveau, celui de la pensée d’ensemble, fort cohérente, fort peu démocratique et, très probablement catastrophique qui anime les apprentis sorciers. Madame Pécresse, ministre a dit, ingénument, que le soutien public à la recherche doit aller avec l’utilité pour la société. Madame Dati, garde des sceaux a imprudemment lâché que la légitimité du Président, élu au suffrage universel était éventuellement supérieure à la Loi. Il n’en faut pas plus pour décider d’une part que le pouvoir politique, juge de l’utilité sociale sera fondé à asphyxier le progrès et la transmission des connaissances poursuivies pour elles mêmes ( la physiologie végétale peut-être ou le Centre Marc Bloch d’études France-Allemagne à Berlin), plus grave encore, à passer outre les avis ou demandes émanant d’instances du monde professionnel concerné, aussi peu suspectes de gauchisme radical que la réunion, autour du président du conseil scientifique du CNRS, des présidents de sections du Comité national et des présidents des conseils de département du CNRS.

Ajoutons l’amour propre blessé par le classement de Shangaï des Universités (dont Albert Fert, prix Nobel a explicité pourquoi ses critères sont inadéquats pour la France) et la fascination pour un modèle américain fantasmé (et dont les liaisons internes multiples entre institutions très différentes, bien loin de notre ANR unique, sont totalement méconnues ) le tableau sera complet et la première cible sera le CNRS. Parce qu’il est gros, mais cela ne suffit pas, il est depuis longtemps, mal aimé de la classe politique qui accorde crédit, de bonne foi sans doute, à la rengaine d’une coupure injustifiable entre ses équipes et les Universités. Il semble impossible, et c’est désespérant, de faire entendre que depuis les années 1960 les Labos reconnus par le CNRS sont très souvent situés dans une Université, comprennent en général plus d’enseignants- chercheurs que de chercheurs CNRS, et plus d’ingénieurs et techniciens CNRS que de personnels équivalents de l’enseignement supérieur.

Le deuxième vice majeur du CNRS serait de ne ressembler à aucun organisme étranger sinon à l’Académie des sciences de feu l’URSS. Affirmation assez contestable (Max Planck Stiftung et ses Instituts en Allemagne, Research councils au Royaume-Uni) et qui oublie l’histoire. Le CNRS a été créé en 1939, hors des Universités, c’est vrai, parce que la III° République, fière de sa Sorbonne, n’avait pas vu que les Universités modernes devaient être des producteurs de science. Est-il devenu inutile dans l’état présent de nos Universités et ces dernières sont–elles en mesure de reprendre à leur compte, de façon coordonnée, ses missions et son savoir-faire ? Y-at-il sens à croire fondée la chasse à ce qui apparaît, de l’extérieur, comme risque de doublon et, dans la foulée, donner à l’INSERM un monopole sur les sciences de la vie, au risque de tuer des pans entiers de recherche ? La créativité scientifique est tributaire de réseaux et ceux ci sont toujours fragiles. Ces questions sont légitimes, elles n’ont pas été posément débattues avec les représentants reconnus et respectés des professions concernées. Pas plus, semble-t-il, que les autorités supérieures n’ont des idées claires sur la compatibilité entre le Plan licence, la volonté de réduire l’échec en premier cycle et la mise en première ligne de l’impératif : grimper dans le classement de Shangaï ce qui conduit la ministre à dévaloriser outrageusement la face enseignante du double métier que comporte aujourd’hui comme hier être l’état de professeur et de maître de conférences d’Université.

La science ne se fait pas dans la médiocrité, l’enseignement non plus. Enseigner est consubstantiellement une activité démocratique. Les clercs des collèges depuis le XIII° siècle, les savants au grand siècle, les scientifiques aujourd’hui travaillent et vivent dans un milieu international de pairs qui, à la fois, respecte la compétition et pratique collectivement la démocratie des pairs. Les collectifs scientifiques ont hérité des couvents bénédictins la combinaison de l’élitisme dans une collectivité du respect mutuel et de la parole libre. C’est ce que le pouvoir actuel ne comprend probablement pas, et c’est pourquoi, au nom d’une efficacité proclamée, il joue le passage en force et ne respecte pas les voix et les votes d’instances représentatives légitimes.

Disons clair : l’idéologie qui l’anime n’est pas libérale, elle est profondément populiste et vilipende, allègrement, les corps intermédiaires et les instances de démocratie interne qui échappent au contrôle du parti du président. La très récente (10 décembre) circulaire du Premier ministre qui annonce, au motif avancé de la simplification et de la rapidité, la suppression prochaine de bon nombre d’instances consultatives est fort révélatrice. La seule élection qui compte est celle qui a donné onction au chef. Ainsi, derrière une habile manipulation de l’opinion, la réalité du pouvoir passe par un accord entre des entourages courtisans et des administrations qu’il n’est guère nécessaire de forcer pour les voir faire retour à la société de défiance, mal français s’il en est, et assurément mal exorcisé.

Jacques Lautman professeur émérite de sociologie ancien directeur scientifique, chef du dépt SHS du CNRS