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Réformes oui, mais.. ?

Par Albani Jihad René, le 16 février 2009

Réformes oui, mais.. ?

En général, lorsqu’on propose de réformer un système, on est sensé apporter un plus et donc améliorer le système, aussi bien que du point de vue structurel que fonctionnel. Qu’en est-il avec la réforme de l’université et particulièrement avec la fameuse Loi de Réforme Universitaire (LRU) et avec la réforme du statut des enseignants-chercheurs ?

Il est important de signaler ici que la LRU est tout sauf le résultat d’une inspiration française puisqu’elle découle d’une volonté commune aux pays européens d’uniformiser le fonctionnement des universités européennes. En effet, bien que ce ne soit pas le cas en France, l’autonomie de gestion des Universités européennes est appliquée en de nombreux pays comme l’Allemagne, la Belgique et la Grande Bretagne. Les Universités de ces pays ont un Président épaulé par un conseil d’administration. Ces derniers décident de la politique générale de l’Université. Chacune d’entre elles est constituée de facultés dont certaines peuvent même être localisées dans différentes régions du pays. Chaque faculté est dirigée par un doyen, un conseil d’administration et un conseil scientifique, qui décident d’une façon autonome de la politique d’enseignement, de recherche et du recrutement. Tout se fait en accord avec le président de l’Université.

La LRU a pour but d’imposer ce type de fonctionnement aux Universités françaises. Les universités pourront désormais créer des unités de formation et de recherche, des départements, des laboratoires et des centres de recherche par simple délibération du conseil d’administration de l’université, prise à la majorité absolue des membres en exercice, après avis du conseil scientifique.

La LRU trouve son épanouissement dans l’opération Grand Campus dans laquelle les Universités d’une même région, toutes disciplines confondues, seront regroupées au sein d’une même Université dirigée par un seul Président et son Conseil d’administration.

La LRU, adoptée en août 2007, a été saluée par la plupart des Présidents d’Université et les syndicats d’enseignants. Signalons toutefois que les Universités de sciences et de médecine avaient mieux accueilli la LRU que les universités de lettres.

Mais, fallait-il pour autant modifier le statut des enseignants-chercheurs pour que la LRU puisse être appliquée d’une façon efficace ? La réponse est non. Alors, pourquoi a-t-on proposé une telle modification ? La réponse donnée, c’est que les missions d’un enseignant-chercheur à notre époque, seraient différentes de celles qui prévalaient en 1984. Sincèrement, je ne vois pas comment ? Un enseignement d’université donne des Cours, des Travaux Dirigés et des Travaux Pratiques aux étudiants. Ceci était vrai en 1984 et l’est aussi en 2009. L’évolution technologique fait qu’à l’heure actuelle d’autres types d’enseignement apparaissent, tel que l’enseignement à distance. Aussi, de nouveaux outils sont mis à la disposition des étudiants comme des enseignants.

De même, certains enseignants assurent en plus de leur travail d’enseignement un travail administratif plus ou moins important. Ceci était vrai en 1984, l’est aussi en 2009 et le restera en 2100.

Je ne vois donc pas la nécessité de modifier le statut des enseignants- chercheurs uniquement pour prendre en compte le travail administratif et l’enseignement à distance dans la globalité des charges d’enseignement. Ainsi, nous pouvons nous demander à quoi serviraient les vice-présidents chargés de l’enseignement ou les vice-présidents chargés du personnel ou les Directeurs des UFR ? Ce sont eux qui peuvent proposer aux enseignants qui le souhaitent d’accomplir un enseignement à distance qui serait utile à l’ensemble de la Communauté universitaire. Il en va de même pour les tâches administratives accomplies par un enseignant, il est tout à fait normal de le décharger d’un nombre d’heures d’enseignement proportionnel à la difficulté du travail et au temps passé pour le réaliser. Une note de rappel du Ministère aux Universités suffirait pour que les tâches administratives, l’enseignement à distance et tout autre type d’enseignement, soient pris en compte dans la globalité des heures d’enseignement.

Mais alors, où est le problème ou plutôt où sont les problèmes ? Pourquoi, fallait-il modifier le statut des enseignants-chercheurs des Universités ?

La seule réponse que l’on entende, c’est qu’il faut le faire, « car ce statut n’a pas évolué depuis 1984 !!! » C’est là une réponse qui n’est pas sérieuse et n’est basée sur aucune logique.

Or, en lisant le décret de loi proposé par le Ministère et quelle qu’en soit la version, nous constatons que le Ministère évoque deux missions pour un enseignant d’Université titulaire d’un doctorat (Etat, habilitation, thèse d’Université), l’enseignement sous différentes formes et la recherche. C’est le statut des enseignants-chercheurs tel qu’il est défini par la loi de 1984. Or, on avait fait le constat qu’un pourcentage d’enseignants (selon les Présidents des Universités, ils seraient autour de 5%, même si ce chiffre reste à vérifier) ne faisaient pas de recherche et donc faisaient à la place des heures supplémentaires d’enseignement. Même si ce pourcentage atteignait les 10%, nous n’allons quand même pas faire une loi pour une minorité d’enseignants-chercheurs en inquiétant la majorité d’entre eux ?

Ainsi, dans le projet actuel, celui qui ne fait pas du tout de recherche, ferait un double service d’enseignement avant qu’il ne puisse faire des heures supplémentaires. Ainsi, la logique ferait que ceux qui sont impliqués dans la recherche et donc qui publient régulièrement, verront leur service d’enseignement diminuer en fonction de la recherche. Plus la qualité de leur recherche est importante, moins ils enseigneront.

L’augmentation du nombre d’heures d’enseignement de ceux qui ne s’impliquent pas en recherche est selon le Ministère une simple application de la loi concernant le statut des enseignants-chercheurs.

Néanmoins, le projet prévoit aussi que celui qui est considéré comme chercheur non publiant verra son service augmenter. Dans ce cas là, le Ministère est-il en train de dire aux étudiants qu’ils vont avoir de mauvais chercheurs pour leur faire cours ?

Certes, une bonne qualité de Recherche incite à faire un bon enseignement. Toutefois, je connais plein d’enseignants d’universités qui dispensent un enseignement de qualité sans toutefois faire de la recherche.

Puisque le Ministère propose d’évaluer les enseignants-chercheurs des Universités, il est tout à fait légitime de poser les questions suivantes : Comment évaluer le travail des enseignants-chercheurs et par qui ?

Quels sont les critères pour évaluer un dossier ? Un article publié par an, deux ou trois ?

Qui va étudier les dossiers scientifiques des membres du CNU ?

Comment fera le Ministère pour s’assurer qu’un dossier a été bien jugé ou bien noté ?

Comment peut-on définir le nombre d’heures d’enseignement à ajouter ou à retrancher ?

Quels sont les critères requis pour une telle décision ? Entre une personne qui publie trois articles simples à réaliser et rédiger et une autre qui n’en publie qu’un mais nécessitant beaucoup plus de travail, comment définir le nombre d’heures d’enseignement à déduire ?

Il existe un flou total quant à l’application de cette partie de la loi.

Dans cette partie là, le Ministère ne précise en rien comment il pourra contrôler le travail des membres du CNU et s’assurer qu’une objectivité règne dans l’analyse des dossiers.

Or, il est important de réaliser une évaluation des travaux des Enseignants-chercheurs d’une façon objective et de trouver des critères d’évaluation justes. Car du résultat de cette évaluation dépendra la modulation du nombre d’heures d’enseignement et le montant de la prime.

Je rappelle qu’à l’heure actuelle, on rencontre souvent de mauvais jugements sur beaucoup de dossiers que ce soit de la part des CNU ou des instances universitaires. Le facteur humain et la subjectivité sont présents partout et c’est ça le vrai problème pour lequel il faut trouver une solution.

Peut-on mesurer la qualité d’un chercheur à la quantité de ses publications ? En deux articles, publiés l’un en 1905, l’autre en 1916, Albert Einstein n’a-t-il pas révolutionné la physique ?

Sur leur blog, Pierre-Philippe Combes (directeur de recherche CNRS à Aix-Marseille) et Laurent Linnemer (professeur d’économie à Montpellier 1) s’interrogent : "Peut-on mesurer la productivité des enseignants ? Le problème central de la mesure des publications des enseignants-chercheurs est l’évaluation de leur qualité. Comment distinguer les découvertes capitales des avancées plus progressives de la connaissance ? Les indices de qualité pondérant les publications donnent en général plus de poids aux premières mais n’ignorent pas les secondes. Une solution souvent utilisée s’appuie sur les citations reçues par les publications. Travailler dans un domaine "à la mode", où les chercheurs sont nombreux, engendre mécaniquement plus de citations."

Concernant les primes, le Ministère propose des primes dites « primes d’excellence » pour la recherche et « primes pédagogiques » pour l’enseignement, le montant de ces primes pouvant aller de 3500 jusqu’à 15000 euros. Bien sûr, ces primes seront allouées aux chercheurs et aux enseignants qui seront bien notés soit dans leur recherche soit dans leur enseignement.

Il est donc tout à fait normal de poser les questions suivantes concernant l’attribution de ces primes :

Comment et qui va décider du montant de la prime pédagogique ou d’excellence attribué à un enseignant ? Le CNU ? La Direction de l’Université ?

Entre deux enseignants qui s’investissent dans leur travail de la même façon à quelques variantes près, comment va-t-on apprécier le travail de l’un par rapport à l’autre ?

Supposons que dans une Université il y ait 30 enseignants qui méritent une prime pédagogique de 15000 euros, 20 autres une prime de 10000 euros, etc…. et autant d’enseignants-chercheurs qui méritent la prime d’excellence, d’où va venir l’argent ? Ou bien on va commencer à sélectionner certains enseignants, ce qui revient à dire qu’il y aura de facto l’instauration du copinage ou d’autres types de sélection.

Est-ce que tous les enseignants auront droit à une prime ou non ? Si c’est non, comme je le pense, qu’en est-il de tous les enseignants qui s’investissent dans l’enseignement ou dans la recherche et qui font de l’enseignement ou / et de la recherche de qualité ?

Ainsi, tout le problème réside en définitive dans la loi de 1984 qui définit les enseignants d’université comme des enseignants et des chercheurs. Mais alors, si on simplifiait les choses en modifiant la loi de 1984 et en rendant à chaque enseignant une liberté de choix : enseigner uniquement ou enseigner et faire de la recherche. Ce système existe aux Etats-Unis et en Grande Bretagne.

Les Universités et les enseignants de ces deux nations sont évalués selon des critères bien précis. Des critères communs existent à toute évaluation mais les spécificités de chaque université rentrent en considération. Par exemple, peut-on évaluer d’une façon similaire deux chercheurs qui travaillent dans la même discipline alors que l’un travaille dans des conditions plus favorables que l’autre ?

Peut-on évaluer de la même façon une petite université ayant peu de moyens et peu de laboratoires de recherche et une autre université de plus grande taille riche en enseignants-chercheurs et en moyens de recherche ou d’enseignement ?

Le Ministère avait mis la charrue avant les bœufs et donc avant de vouloir ou pouvoir évaluer les enseignants chercheurs, il aurait dû s’assurer que toutes les universités possèdent suffisamment de moyens humains et matériels pour assurer de la recherche et de l’enseignement de qualité.

Certes, une évaluation permanente des universités et des enseignant-chercheurs ne peut être que bénéfique à tout le monde, mais il faut le faire dans de bonnes conditions et non pas à la hâte sous prétexte que l’on veut réformer.

Dans tous les cas, une évaluation objective ne peut se faire que par des évaluateurs expérimentés qui savent comment prendre en considération toutes les variables et paramètres humains et environnementaux de l’enseignant-chercheur et de son université.

Pour conclure, ce ne sont sûrement pas les membres des CNU ou d’éventuels « experts » qui seraient capables de réaliser de telles évaluations.

Conclusion

Le projet proposé par le Ministère est intéressant mais demeure inapplicable.

Il y a un désengagement ministériel dans le fonctionnement des Universités, au sujet des recrutements, des primes, des promotions, etc..

On joue trop sur les primes, or cela va créer de nouvelles tensions entre les Universitaires, car tout le monde va courir derrière une prime sans forcément l’avoir.

Il faudrait miser sur les compétences individuelles et faciliter à tous l’obtention de moyens pour la recherche et pour l’enseignement.

Une relation de confiance doit exister entre les enseignants-chercheurs et le Pouvoir public plutôt qu’une relation de défiance.

Les Universités américaines sont mieux cotées que les européennes car la recherche y est faite par des chercheurs confirmés développant eux-mêmes leurs recherches et non pas par des chercheurs confirmés travaillant à plusieurs sur le même sujet.