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Pamphlet sur le discours présidentiel du 22 janvier

le 17 février 2009

La mascarade du discours sur la liberté du savoir. Une fable posthume de Jean de La Fontaine...

La raison du plus fort est toujours la meilleure : Nous l’allons montrer tout à l’heure. En ces temps perturbés par la crise mondiale, Notre Roi, dans sa grande bonté, Et qui voulait redonner à tous ses sujets La confiance et l’espoir Et faire remonter sa côte de popularité, Décida de réunir en assemblée générale Tout ce que le royaume compte de têtes bien pleines Afin de lancer une puissante réflexion Ainsi qu’une violente offensive Contre la liberté du savoir et de la connaissance Accusée de tous les maux Dont souffrent la terre entière Et plus singulièrement Notre joli pays des droits de l’homme et du citoyen. Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage ! Il leur tint à peu près ce langage :

Ah ! y’a d’la lumière et c’est chauffé chez vous, bande de médiocres ! Ah vous voyez, avec la LRU, c’est à vous maintenant ce joli bâtiment en ruine ! On vous gâte..! Bon, allons y...

Discours sur le lancement de la réflexion pour une Stratégie Nationale de Recherche et d’In-novation... Rien qu’le nom m’amuse ! Bref, comment faire du neuf avec de vieux dictons du café du commerce ...

— Monsieur le premier ministre - mon cher François puissance 1000, ça avance tes 1000 projets d’Hercule ! Fais toi aider par Claude G. pour l’auto-évaluation hein et surtout pas un mot à la Cours des comptes...D’ailleurs, je vais la réformer aussi celle là : ce Philippe S. commence à m’emmerder avec mes dépenses du château !
— Madame la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche - ma chère Valérie P., ma plus brillante doctorante... Tu viens de soutenir sous ma direction ta prestigieuse thèse de doctorat, en moins de 2 ans seulement, sur le sujet : « Du bricolage de l’université à l’Université du bricolage ; la formation et la recherche à prix supermarché ». En tant que directeur de thèse, j’ai souligné dans mon rapport d’auto-expertise, le caractère fondamental de ce nouveau concept (que je t’avais soufflé quand même, cachotière !) de LRU : « L » comme Liberté des présidents des entreprises universités, « R » pour Rentabilité des formations et de la recherche, « U » de Usability du savoir et des connaissances... Ca veut dire quoi ça ma Carlita ? Boh, on s’en fout après tout : plus de complexe pour l’anglais, j’ai supprimé l’oral au Capes de langues ! Merci aussi à Vincent B. qui a financé tes travaux d’in-novation appliquée en t’accordant une bourse de thèse à 20 fois le Smic : c’est ça la rupture avec la france d’en bas ! Bon, je te donne le titre de « docteur en enseignement très supérieur avec ou sans recherche », avec la mention très honorable et les félicitations du jury ! Tiens t’as bien bossé, je te donne le duché de la région parisienne : je te nomme Duchesse d’Ile de France...
— Monsieur le ministre de l’éducation nationale – Xavier D., mon cher agrégé, brillant toi aussi alors : tu m’as scotché toi aussi avec mes réformes ! Je te donne le master « métiers de l’enseignement » mention précarité ! Et je te prends en thèse de doctorat garde des sceaux sur le « dépistage précoce des futurs délinquants chez les enfants agités du bocal dès la maternelle »... Eh oui au lieu de changer les couches bien au chaud toute la journée, ça les occupera efficacement pour la société tous ces fainéants ! Heureusement que dans une thèse de doctorat, comme vous savez, l’idée du sujet c’est 50% du travail ! A ce rythme, je vais rapidement passer mon Habilitation à Diriger des Recherches et me faire nommer par Valérie à l’Institut Universitaire de France. Je vous le dis comme je le pense, mais c’est pas parce que c’est moi qui le dit que c’est difficile à entendre, c’est parce que c’est la réalité : y’a pas de raison que le directeur de thèse d’Elisabeth T. soit nommé à l’IUF, sans avis favorable de la commission d’évaluation et d’expertise internationale indépendante... bref, pourquoi lui et pas Moi : c’est ça l’excellence scientifique !
— Monsieur le ministre des affaires étranges – mon cher Bernard K., je te téléphone tout de suite après !
— Mesdames et messieurs les ministres du gouvernement secondaire – Rachida D. : bon, t’as raté ton master justice, mais si tu m’entends... Rachida, je t’exile à Strasbourg et à Bruxelles !
— Mon cher Eric B., merci de ta brillante évaluation des politiques publiques, la fameuse RGPP, et des ministres ! Il est pas là ? Il doit sécher, je vais le dénoncer lui !
— Mon cher Patrick D., tu as fait le job à l’UMP, tu mérites que je te nomme ministre de la relance de ma côte de popularité en berne.
— Madame la présidente du Medef, ma chère Laurence P., on s’ voit après pour étouffer l’affaire UIMM, libérer enfin les licenciements économiques, libérer la croissance et les dividendes à 20% !
— Mesdames et messieurs les chefs d’entreprise du CAC 40 – mon cher Bernard A., mon cher Martin B., cher Vincent B., cher Arnaud L., etc... j’en passe et des meilleurs ! Vous avez vu, avec la LRU, le CIR et le démantèlement des EPST, etc... je vous ai bradé la connaissance et la recherche publiques ! On se voit ce soir au Fouquet’s pour ajuster la « modulation » des stocks options, des bonus et autres parachutes dorés...
— Messieurs les banquiers – Après le trou abyssal du Crédit lyonnais, l’affaire Jérôme K. de la Société générale, les spéculations honteuses des Caisses d’épargne et de Natixis, le scandale Bernard M., etc... la liste est trop longue ! Moi je vous ai sauvé, j’ai sauvé l’Europe, j’ai sauvé le monde de la faillite mondiale ! Alors maintenant, on va faire une « charte de bonne conduite et des bonnes pratiques » (merci pour l’idée Valérie), qu’on publiera dans Match ! Ils doivent bien lire Match à la bourse et dans tous les paradis fiscaux ! Pas mal ma dernière idée pour réguler le capitalisme sauvage, non ?
— Messieurs les traders, vendez mes actions : ça baisse grave en ce moment à Wall street ! Ils font chier ces ricains quand même... c’est leur crise merde ! Ce nuage de crise financière n’aurait jamais du passer la frontière : ils auraient pu se la garder et nous continuer comme avant à se faire en dormant du pognon facile sur le dos des autres ! C’est ça le pari gagnant gagnant du capitalisme néo-libéral : dormir plus pour gagner plus !
— Mesdames et messieurs les membres de l’Académie des sciences ? – Tiens, on les as invités ceux là ?
— Mesdames et messieurs les professeurs du Collège de France ? Où ils sont tous ces mauvais ?
— Mesdames et messieurs les présidents des universités – Merci à la CPU pour votre docilité et votre soutien sans faille, depuis de longues années, à mes réformes exceptionnelles face à l’immobilisme et au conservatisme idéologique de tous ces médiocres qui n’ont pas encore compris les règles du marché mondial ! Axel K. tu me déçois hein ! Alors que je vous ai primé à 40000 euros sans même vous évaluer !
— Mesdames et messieurs les directeurs de grandes écoles et des grands organismes de recherche – Merci Catherine B. et Arnold M. : vous êtes servile comme j’aime ; encore un petit effort pour la lutte finale ! Je vous l’avais bien dit qu’on arriverait à casser et à balkaniser tous ces gros EPST : CNRS, INSERM... et à les morceler en agences de moyens microscopiques pour la recherche privée et le dépôt de brevets d’in-novation !
— Mesdames et messieurs les conseillers occultes et sortis de nulle part – merci Claude G., merci Henry G. de diriger de main de maître mon gouvernement bis ! Une mention spéciale pour le cabinet et les conseillers de Valérie P. : comme votre ministre, vous avez montré votre connaissance approfondie du monde de l’enseignement supérieur et de la recherche et fait la preuve de votre sens aigu du dialogue et de la concertation générale avec l’ensemble de cette communauté de médiocres !
— Mesdames et messieurs les députés et sénateurs de ma représentation nationale – Salut Jean-François C., surveille-moi un peu ce Xavier B. à l’UMP, j’ai dit à Brice H. de faire la même chose sur toi ; alors fais gaffe à l’expulsion par le prochain charter ! Bon alors, les députés, vous vous êtes auto-augmentés il y a quelque temps déjà, sans aucune évaluation ; alors maintenant, on se la ferme hein ! Faites moi donc voter la loi suivante : « Article unique. Monseigneur Nicolas S., hyper-président des Gaules, est couronné ce jour : Empereur de la Grande Europe par la grâce divine ; merci Saint Benoît. Tous les contre-pouvoirs en matière exécutive, législative, parlementaire et plus généralement dans tous les domaines de la société sont supprimés. Accessoirement, la déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen est abrogée. »
— Mesdames et messieurs les membres nommés du haut comité de pilotage et d’avalisation de mes décisions - Garde à vous ! Bien...
— Mesdames et messieurs les chercheurs et enseignant-chercheurs de base ? Y’en a pas ? Ah ouais, au lieu de travailler plus pour gagner moins, ils sont encore en train de glander bien au chaud tous ces fainéants, ces médiocres, ces mauvais...! Bon, allez tant pis pour eux ! Je me suis consulté : on va leur envoyer les CRS et l’armée pour rétablir l’ordre public, décréter l’état d’urgence et des lois d’exception ! G., tu m’appelles illico Hervé M. !
— Mesdames et messieurs les policiers des RG – surtout vous me fichez tous ces leaders d’opinion, tous ces chantres de la pensée unique et idéologique et autres terroristes contestaires et hop à la Bastille ! Comme disait mon ami Charles P. : « il faut terroriser les terroristes ! » Comment quoi ? C’est plus une prison la Bastille ? Et depuis quand ? Oh, je vais réformer tous ces RG qui ne me tiennent jamais au courant des choses importantes pour l’Etat ! Bon, il faudra que je demande à mes services de la réhabiliter cette prison, ça en fera une en moins à construire ! Ah oui G., tu m’appelles le préfet et le directeur de la sécurité publique : surtout pas de bruit dans la population quand je vais sortir faire ma promenade dans la foule hein, sinon tu me les envoies en exil ! Moi, je rêve du village tranquille de Potemkine, comme Katherine II de Russie !
— Monsieur Nicolas S., cher moi ! Qui c’est celui là ? Ah oui pardon, c’est moi, « monsieur une idée nulle par semaine » ! Attends tu vas voir ce que je vais leur mettre encore aujourd’hui...! Parce que vous savez, j’en ai des c. moi ! D’ailleurs vous avez vu ma première réforme, tout de suite après le Fouquet’s hein : je me suis concerté et je me suis auto-augmenté de 170% sans aucune évaluation ! Vous en connaissez vous des salariés qui peuvent s’augmenter comme ça ! Moi pas, même pas les grands patrons ! Si, c’est pas une réforme courageuse en faveur du pouvoir d’achat ça alors ! Ben oui, faut en avoir des c. ! Et puis : « charité bien ordonnée commence par soi-même », ou encore, elle est bonne celle là : « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ! »... Ouais j’ai retenu ça hier soir en regardant un film sur Canal avec Carlita ma came adorée ! Bon, où j’en suis là ! Ah !
— Mesdames et messieurs les journalistes – Surtout notez bien tout c’que je dis et je convoque les meilleurs pour l’oral « connaissance du système éducatif » le 5 février à l’Elysée !
— Mesdames et messieurs les photographes – voilà mon meilleur profil pour Voici et Closer !

...Ouf, ça y est, j’ai oublié personne ? Et puis les autres, on s’en fout de la france d’en bas ! Bon allez, quand faut y aller, faut y aller... « Au cœur d’une crise telle que le monde n’en a jamais connu, c’est un devoir pour nous de mettre en place dès aujourd’hui les atouts qui permettront à la France de sortir renforcée de l’épreuve. La recherche et l’innovation c’est la clé pour que notre pays sorte renforcé de cette crise sans précédent... etc » 

Ah ! Mon portable sonne ; c’est peut-être ma Carlita ma came adorée ! Oui, ok j’arrive, je vais les planter là tous ces connards ! Excusez-moi, je dois vous quitter pour aller intrôniser le haut comité de pilotage sur le lancement de la réflexion pour une stratégie nationale de la Culture et de la Création artistique.... Ouf ! Rien qu’le nom m’amuse ! Oui, c’est encore un nouveau concept issu de mon imagination féconde. Vous allez voir, c’est brillant et exceptionnel : un conseil de singes nommés, ah pardon, de sages nommés, dirigés par un très grand producteur de cinéma, mon ami K, et que j’ai accepté de présider avec ma chère Christine A., ministre de la culture et de ma communication personnelle bis ! « Mesdames et messieurs, je vous le dis, je vais faire de la culture et de la création artistique la clé de voûte de notre plan de restriction de l’économie face à cette crise mondiale sans précédent. » Mais surtout dans ce comité, ma grande idée, c’est qu’il n’y a aucun créateur artistique : c’est très novateur, vous voyez ! Si c’est pas de la rupture ça ! Encore heureux que je sois là même pour faire marcher la culture...Tiens d’ailleurs, il faut que j’appelle le pdg de France télévision d’Etat pour qu’il fasse de la pub pour cette idée géniale dans le 20h s’il veut éviter la révocation avant la fin de l’année ; G., tu t’en charges.

Bon mesdames et messieurs, je crois que je vous en ai déjà beaucoup dit sur mes idées géniales et brillantissimes, à faire pâlir d’envie et de jalousie n’importe quel professeur de sciences politiques. Sans Moi, y’aurait plus de plan stratégique public ni de débat politique : y’aurait même plus de politique du tout ! Obama, qui dit toujours « nous » ne va pas commencer à me faire de l’ombre !Avec Moi, je vous le redis, je ne suis pas le Roi fainéant, je serai le président du pouvoir d’achat et je vais mettre la France au travail ! D’ailleurs, j’ai déjà commencé ! J’ai déjà mis le paquet... fiscal, les heures supplémentaires défiscalisées pour les chômeurs partiels, et j’ai conduit la réforme courageuse des « dimanches après la messe chez bricotruc » et bientôt celle des lundis, mardis, etc... Ne me dites pas que vous êtes déjà fatigués ! Comme je dis toujours en me rasant, je ferai tout ce que j’ai dit pendant la campagne présidentielle : c’est ça la rupture avec la france d’en bas !

Bon allez, c’est pas le tout, mais il faut que je me sauve moi ! Oh là là, qu’est-ce que c’est long de discuter avec tous ces gens pour faire semblant d’être démocrate... Alors que mes idées de changement, de mouvement vers un monde avec toujours plus de néo-libéralisme sont le seul rempart contre l’immobilisme conservateur face à cette crise mondiale sans précédent ! Eh oui ! Je suis encore obligé de vous le redire, et ce n’est pas parce que c’est moi qui le dit, que c’est difficile à entendre : c’est parce que c’est la vérité vraie..! Ah, quelle perte de temps oui ! Henri G., la prochaine fois tu m’écris un discours pour moi tout seul face à mon miroir dans mon bureau de l’Elysée !

Bon allez, cette fois, faut vraiment que je me casse, je vais être en retard ! Et souvenez vous bien : « l’Etat, c’est moi » comme disait Montesquieu, ce grand stratège politique dans « De l’esprit des lois »... Euh... enfin je crois ! J’ai pourtant fait « cinq ans de droit, mais tout le reste de travers »... comme disait ce cher Coluche !

Bon G., je te laisse piloter tout ça. Tu me fais un mémo pour ce soir à l’Elysée au petit coucher du Roi, et n’oublie pas le porte-coton royal ! Et surtout, tu distribues bien le disque de Carlita à tout le monde à la sortie ; il faut même que je m’occupe de la relance de la production musicale ! Moi, je fais le job, mais c’est très difficile : c’est dur, c’est dur, qu’est-ce que c’est dur...! Et en plus, je suis tout seul, entouré d’une bande de nuls...Je suis l’ « Arbre qui cache la forêt » ! « To be or not to be ? that’s the question », écrivait William Skakespeare ; Moi j’ai choisi, je préfère paraître.. Et retenez bien le dicton du jour : « Il vaut mieux réformer à tout prix, à marche forcée et sans avis éclairés, même si c’est absurde, calamiteux et désastreux que de passer pour un Roi fainéant. »

P.S. Cette fable n’est pas une simple fiction mais un pamphlet à peine caricatural et toute ressemblance avec des faits ou des personnages bien réels n’est sûrement pas fortuite. L’usage unique des prénoms est ici destiné, par seul souci d’honnêteté, à ne pas augmenter de façon artificielle par « googleisation » le facteur d’impact et le « facteur H » de ces personnages...

Philippe Angot Marseille, le 10 février 2009.