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ENSEIGNANTS et/ou CHERCHEURS ?

Par LE COADIC Yves-François, le 18 février 2009

ENSEIGNANTS et/ou CHERCHEURS ? Le statut des enseignants universitaires français fait sourire toute l’Europe universitaire.

ENSEIGNANTS et/ou CHERCHEURS ?

Le statut des enseignants universitaires français fait sourire toute l’Europe universitaire. Car ce sont d’abord des fonctionnaires c’est-à-dire des " personnes employées et nommées par une personne publique dans un emploi permanent, et titularisées à vie à leur poste dans un grade de la hiérarchie administrative". Alors que dans les universités européennes, le professeur est nommé pour une période de 3 à 4 années au maximum (probation) ; la nomination est renouvelable pour des périodes successives de même durée (open-ended contract). Ce qui les caractérise plus précisément, c’est que ce sont des fonctionnaires enseignant et cherchant mais aussi des fonctionnaires jamais ou faiblement évalués.

Des fonctionnaires enseignant et cherchant Pourquoi est-il besoin de préciser en France « enseignant-chercheur » ? L’Université est par définition le lieu de la création du savoir par la recherche et de la communication de ce savoir par l’enseignement. La liaison Recherche-Enseignement, fortement affirmée par Humboldt il y a deux siècles, est le principe de base sur lequel a été fondée l’expansion des universités au XIXe siècle. Aurait-on en France quelque doute sur la capacité de l’enseignant à faire de la recherche pour avoir besoin de le préciser ? Il faut dire que le statut de fonctionnaire n’incite peut-être guère à cette quête inachevée de nouveaux savoirs. Le classement médiocre des universités françaises au plan mondial est un indice parmi d’autres de la faiblesse du potentiel universitaire français. J’ai déjà eu l’occasion, il y a une dizaine années, de le signaler dans Le Monde (13 juin 1997) dans un article intitulé « Pauvre recherche française ».

En 2004, la part de la France dans la production mondiale de publications scientifiques dans les sciences de la matière et de la vie était de 4,7 % et sa part de citations à deux ans est de 4,4 %. Son indice d’impact, qui est le rapport de sa part mondiale de citations sur sa part mondiale de publications et dépend notamment du degré d’internationalisation des différentes disciplines, était de 0,94 – inférieur donc à la moyenne mondiale égale à 1 par construction. La part mondiale de publications de la France dans l’ensemble des disciplines relatives aux sciences humaines et sociales est encore plus faible : 2,6 % en 2003. Son indice d’impact toutes disciplines confondues est de 0,56. (voir http://www.obs-ost.fr/)

Des fonctionnaires jamais ou faiblement évalués L’évaluation dans l’esprit universitaire français est un mot banni. On n’évalue donc pas les enseignements ni les enseignants. (On ne les note pas non plus comme dans l’enseignement secondaire lors de ces fameuses et ridicules inspections menées par des inspecteurs, de l’inspecteur pédagogique régional à l’inspecteur général, nommés administrativement ou politiquement) (Rappelez-vous http://www.note2be.com/). On n’évalue pas non plus les recherches et les chercheurs. Alors que, dans les universités européennes et américaines, les idées de comparaison, de mesure qui sont associées à l’idée d’évaluation sont très bien comprises.

Concernant l’enseignement, en Europe et aux Etats-Unis, les étudiants évaluent, grâce à des enquêtes par questionnaires très bien construits, avec des critères clairs, les enseignants qui les forment et les enseignements qu’ils reçoivent. La direction de l’université interprète avec tact et mesure les résultats qui sont communiqués aux enseignants et commentés avec eux. Des conseils, des aides leur sont fournis pour améliorer leurs prestations enseignantes.

Concernant la recherche, la production de science d’un chercheur, d’un laboratoire, d’un pays peut être mesurée avec précision depuis la création dans les années 60 de disciplines scientifiques comme la scientométrie et l’infométrie. Ces disciplines appartiennent à une nouvelle science, la science de l’information, science comme par hasard, peu connue et peu pratiquée en France. Évaluations quantitatives et évaluations qualitatives permettent de connaître précisément la quantité et la qualité de la production d’un chercheur, d’un laboratoire, d’un pays. Il est en effet facile de mesurer l’importance ou l’absence de cette production, les produits de l’activité de recherche apparaissant sous la forme d’articles publiés dans les revues scientifiques, de livres, de brevets, de communications à des congrès.

graphique loi de Lotka.jpg

On constate ainsi, vérifiant une loi bien connue en science de l’information, que 20% environ des chercheurs produisent 80% de la production d’articles. Mais aussi qu’un nombre important de chercheurs ne publient aucun article pendant plusieurs années (ici 50 %). Ce premier critère quantitatif est toujours accompagné de critères qualitatifs comme la mesure des citations reçues par un travail scientifique donné. En France, l’Observatoire des sciences et des techniques cité plus haut effectue des études scientométriques et infométriques et conçoit et produit des indicateurs sur la recherche et le développement.

Alors, des professeurs enseignant beaucoup et cherchant peu et des professeurs cherchant beaucoup et enseignant peu, pourquoi pas ? Plutôt que de laisser perdurer cette illusion de l’enseignant-chercheur, une modulation des activités selon les capacités évaluées de chacun et de chacune est alors tout à fait envisageable. Et il n’est nul besoin de faire appel à une instance soi-disant indépendante comme le Conseil National des Universités ou les dites « commission de spécialistes » des universités. Le premier, mix d’élux syndicaux et non-syndicaux et de personnes nommées (par le Ministère), est le décalque de la cartographie des écoles de pensée, des groupes de pression, des renvois d’ascenseur, etc. qui caractérisent la communauté scientifique nationale. Ce qui fait aussi sourire nos collègues étrangers, c’est l’élection sur une étiquette syndicale de représentants chargés de qualifier et de promouvoir sur une base scientifique les futurs enseignants universitaires français. Si un scientifique peut être un bon syndicaliste, un syndicaliste est-il forcément un bon scientifique ? Les secondes sont un lieu d’affrontements interuniversitaires qui conduisent presque toujours à privilégier les candidats locaux au détriment de candidats venant d’autres universités. Dans les deux cas, au CNU ou à l’Université, le recours à des expertises extérieures est rare alors que nombre de dossiers ne peuvent pas être correctement expertisés sachant que ces deux instances ne comprennent pas en leur sein les spécialistes nécessaires.

Cette modulation entre enseignant et chercheur est de fait déjà acceptée depuis une dizaine d’années, depuis la création par la gauche des primes pédagogiques, des primes de recherche et des primes administratives. Je ne connais pas d’enseignant qui n’ait pas déjà choisi son camp, entendez sa dominante. Car quand vous obtenez une prime de recherche, vous ne pouvez pas faire plus d’enseignement que celui exigé par votre service, donc pas d’heures supplémentaires et inversement quand vous avez une prime d’enseignement, c’est que vous avez choisi de faire moins de recherche et de faire plus d’enseignement que votre charge officielle. La prime administrative est réservée elle à ceux et celles qui se sont engagées à diriger l’université ou une de ses composantes avec le peu de compétence que l’on sait (voir « Cherche chercheurs sachant gérer » Le Figaro, 3 juillet 2007). Et puis, l’Université a fait fi depuis longtemps de ce statut tellement défendu aujourd’hui en embauchant massivement les enseignants à plein temps (donc ne cherchant pas) que sont les professeurs certifiés et agrégés détachés de l’enseignement secondaire.

Y.F. LE COADIC

Professeur CNAM