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Lette ouverte au Figaro

le 18 février 2009

Ce matin (22 Février) j’ai acheté le Figaro, alerté par un titre en première page : « un chercheur sur quatre n’a rien publié depuis quatre ans ! » Scandale, et en plus, ils osent manifester. Etant moi-même chercheur et citoyen, me voilà doublement interpellé. La lecture de l’article en page intérieure est édifiante et attristante. Le discours maladroit du Président Sarkozy, qui a produit un effet désastreux et a mobilisé la communauté des chercheurs comme rarement elle ne l’a été ne vous a donc pas suffit. Au moment, où la situation s’aggrave à l’Université, vous n’hésitez pas à jeter encore de l’huile sur le feu en trafiquant la réalité. J’ouvre le figaro en page 9 et je vois que le titre de couverture était mensonger, alors que vous annonciez en couverture : « un chercheur sur quatre n’a rien publié depuis quatre ans », vous écrivez en page 9, « un quart des enseignants-chercheurs ne publient pas ». Autrement dit, vous avez confondu en couverture chercheurs et enseignants-chercheurs, en oubliant les chercheurs du CNRS, de l’INSERM, du CEA ou encore de l’Institut Pasteur. Comme tous ces chercheurs, qui cherchent à plein temps, publient forcément plus que les enseignants-chercheurs, qui cherchent à mi-temps, cela veut dire que le nombre de chercheurs qui n’ont pas publié depuis quatre ans est bien inférieur à un sur quatre (mais le mal est fait auprès des lecteurs). Bien sûr, mieux vaut passer sous silence cet aspect des choses, on pourrait en conclure que, pour augmenter la production scientifique des enseignants-chercheurs et voir remonter nos Universités dans le fameux classement de Shangai, il faudrait en premier lieu diminuer de façon significative la charge moyenne d’enseignement de tous les enseignants-chercheurs, et, pour compenser, créer de nouveaux postes de fonctionnaires (horreur !), quitte à résorber du même coup le nombre de thésards et de post-doctorants en situation précaire. Or, le décret actuel maintient la norme des 192 heures de cours, TP ou TD devant les étudiants, ce qui correspond effectivement à un mi-temps d’enseignement sur l’année, compte tenu des préparations, corrections, réunions d’organisation, réunions administratives, réunions d’évaluation, et pour couronner le tout, réunions annuelles pour adapter l’enseignement à la dernière réforme gouvernementale. Rappelons par exemple que le temps passé par un Professeur ou un Maître de conférence à lire une thèse de doctorat, faire un rapport sur la dite thèse, et passer une journée dans une ville universitaire autre que la sienne pour assister à la soutenance de la dite thèse est comptabilisé pour 0 heure. La grande majorité des enseignants chercheurs souhaitent en effet s’investir plus dans la recherche, à la fois pour le plaisir d’être des compétitifs dans l’arène internationale et pour pouvoir donner un enseignement plus performant à leurs étudiants. Revenons aux enseignant-chercheurs, d’après le titre de l’article en page 9, un quart d’entre eux ne publient pas. La lecture de l’article montre qu’il s’agit à nouveau d’une affirmation mensongère. En fait, un quart des enseignants-chercheurs ont été classés « non publiants » selon les critère du ministère qui demande d’avoir publié au moins deux articles en quatre ans. Autrement dit, une partie des non publiants ont dû publier un article ces quatre dernières années ! Bien sur, nous aimerions tous que tous les enseignants-chercheurs publient beaucoup plus dans les meilleurs journaux (attention à ne pas confondre qualité et quantité !). Dans les conditions actuelles, cela reste une gageure. Comment voulez-vous que des enseignants-chercheurs qui travaillent à mi-temps pour la recherche soient compétitifs avec des chercheurs Américain, Anglais ou Japonais qui, pour la plupart, travaillent en recherche à plein temps où avec une charge d’enseignement très réduite ? Il y a là de quoi se décourager, et c’est ce qui explique que certains enseignants chercheurs finissent par jeter l’éponge et cherchent à améliorer leur maigre salaire en réalisant des prestations externes. Ils ne représentent qu’une minorité (de même qu’il doit exister une petite minorité de journalistes ou de politiciens rangés dans des placards). Cette fois-ci, pour sûr, les arbres de ces minorités ne doivent pas cacher la forêt ! Un autre point dans l’article m’a fait bondir. Nous apprenons que la répartition des publiants et des non publiants chez les enseignants-chercheurs varie d’une matière à l’autre, l’article aborde ainsi ce problème, « si seuls 19% des enseignants-chercheurs des sciences dures (mathématiques, physique, chimie, etc ?) ne publient pas, ils sont 20% dans les sciences de la vie ». Quel choc ?? Cela serait ridicule si cela n’était pas triste. Sur le plan statistique (science dure ou molle), je ne pense pas que la différence entre 19 et 20% soit très significative !! Elle suffit toutefois à votre journaliste pour stigmatiser la biologie, à l’instar de notre président qui ne l’a pas mentionnée dans son discours lorsqu’il a cité les points forts de la science Française. Cette volonté de dénigrer la biologie est surprenante au moment où nous venons de recevoir deux prix Nobel dans cette discipline. En dépit d’un sous-financement chronique par rapport à nos concurrents étrangers et d’une absence dramatique de création de postes au CNRS et à l’Université. Pour prendre un exemple que je connais bien, la recherche en microbiologie à l’Institut Pasteur est bien considérée comme l’une des meilleures du monde, réalisée dans des laboratoires où se côtoient harmonieusement chercheurs Pasteuriens, CNRS, INSERM, enseignants-chercheurs, médecins, etc. Puisque nous célébrons cette année le bicentenaire de la naissance de Darwin, il faut noter que les chercheurs Français sont actuellement à mon avis les meilleurs au monde dans le domaine de l’évolution. Les travaux de plusieurs équipes Françaises viennent par exemple de modifier complètement notre vision de la nature des virus et de leurs rôles dans l’histoire de la vie. Mes collègues d’autres disciplines biologiques pourraient certainement vous fournir beaucoup d’autres exemples. On se demande parfois si la politique actuelle ne vise pas à mettre la réalité en conformité avec ce que les politiques pensent de la biologie en affaiblissant volontairement cette dernière, mais ce serait sans doute faire un procès d’intention. Pour terminer sur une note positive, je pense qu’il est urgent que la politique Française sur la recherche se mette au diapason de la politique d’Obama : donner aux chercheurs (enseignants ou pas) toute la considération qu’ils méritent, aborder un problème complexe (le statut des enseignants chercheurs) avec prudence et en tenant compte de la réalité sur le terrain, avec comme objectif de leur donner de vrais moyens pour les motiver et rendre la recherche et l’enseignement plus performant, ce que nous souhaitons tous.

Patrick Forterre Professeur à l’Université Paris-Sud Membre de l’Institut Universitaire de France