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Le mythe du « Super-Post Doc »

Par Bruno Canard, le 5 mars 2009

Dans un article intitulé “ Mais où sont passés les cerveaux Français ”, l’hebdomadaire “ Marianne ” (numéro du 14 au 20 février) fait une analyse surprenante sur les post-docs, ces jeunes chercheurs qui effectuent un travail post-doctoral souvent dans un autre pays que celui où ils ont fait leur thèse.

Avant de discuter des assertions de cet article, rappelons ce que représente ce nouvel acteur majeur de la recherche scientifique. Acteur, mais aussi indicateur de la performance. En effet, si un laboratoire est performant, il doit être attractif. L’existence de laboratoires performants répartis dans de nombreux pays produit ainsi un incessant va-et-vient de matière grise, attirée par l’effervescence intellectuelle (et les conditions financières, car un chercheur mange aussi). Si cette circulation est déséquilibrée, il peut s’établir un drainage, voire une hémorragie des cerveaux vers de meilleurs labos. Le pays saigné est victime de “ ’brain drain ”, et le saigneur bénéficiaire d’un “ brain gain ”. Evidemment, personne ne veut être saigné. Ces flux, organisés à l’échelle de la planète, aboutissent depuis des lustres au pillage intellectuel de l’Afrique, l’Amérique du Sud, l’Asie, etc... sans jamais trop émouvoir les saigneurs. Mais des voix s’élèvent aussi maintenant en France pour dire que, horreur, nous subissons cette hémorragie (comme les autres pays européens, et d’ailleurs plutôt moins que les autres). Peut-être aurions nous besoin d’une évaluation documentée, sérieuse, et où soient caractérisées les causes du mouvement : un étudiant ne vient (ou ne part) pas pour les mêmes raison qu’un post-doc, ni qu’un chercheur confirmé.

A l’occasion des mouvements universitaires actuels, trois nouveaux indicateurs humains sont apparus dans le concert d’évaluation de la performance : Les meilleurs étudiants, les meilleurs chercheurs, et les meilleurs post-docs. Nous ne parlerons ici que de ces derniers, ce qui nous ramène à l’article paru dans Marianne. Et donc, qu’est ce qu’un “ meilleur post-doc ” ? L’auteur de cet article nous en donne sa définition, en langage branché : “ Quant au fameux brain gain, il n’a pas la qualité du brain drain. Ainsi, 150 000 de nos scientifiques sont aux Etats-Unis et au Canada. Mais l’inverse n’est pas vrai. Les étrangers recrutés au CNRS sont, selon son secrétaire général, d’abord italiens, anglais, allemands, belges, et enfin, américains. Et si, selon Vincent Reillon, le président de la confédération des jeunes chercheurs (CJC), 38% des doctorants sont de nationalité étrangère, les statistiques de l’OCDE montrent que les étudiants étrangers en France viennent surtout d’Afrique (pour moitié), de plus en plus d’Asie, et des pays de l’Est.

Il y a deux notions implicites et méritant discussion dans cette phrase un peu embrouillée. La première est que le brain drain se fait d’un pays moins développé vers un pays plus développé (scientifiquement). Ceci implique d’abord que la France est plus développée que les pays africains par exemple, ce qui ne gêne personne, chez nous. Là où cela devient plus gênant c’est d’être amené à considérer que la France est un pays scientifiquement sous-développé par rapport aux USA et au Canada. La deuxième notion, distincte et très discutable, est qu’un post-doc venant d’Amérique du Nord est nécessairement meilleur qu’un post-doc venant d’ailleurs. Selon ces termes, un post-doc de qualité, c’est avant tout un américain (américain ? oui, l’Amérique. Pas en dessous du Rio Grande, gros benêt). Pensez où nous sommes tombés... les Italiens numéro un ! l’herbe berlusconnienne serait-elle jaune ? tiens, pourquoi ? Et les Africains, qui représentent 50 % de nos thésards étrangers ! Doit-on commencer à ressentir l’aiguillon de la honte ?

Cette analyse, outre sa connotation raciste, est simplement fausse. Nous sommes nombreux à avoir été étonnés de la qualité de la formation qu’ont pu recevoir des jeunes scientifiques venant de pays où la recherche était faible, et souvent de leur niveau de forte motivation, un ingrédient indispensable pour faire de la bonne recherche.

L’étudiant ou le post-doc migrant en tant que phénomène sociologique est un sujet extrêmement vaste, méconnu, dont une des tentatives d’incarnation les plus “ grand public ” est due à Romain Duris dans deux films hilarants. Ce brouillard est donc propre à toutes les instrumentalisations, amalgames, fantaisies parfois nauséabondes, qui contribuent à la propagation d’une apparence que l’on nous inflige sur la respectabilité de l’action Hortefeux (refouler ou trier “ l’étranger ”) et la qualité de la recherche outre-atlantique (Amérique du Nord = excellent). Quant au post-doc américain WASP, puisque c’est de lui qu’il s’agit, ce débat, il s’en fout : il y a bien longtemps qu’il est en voie de disparition dans les labos Etats-Uniens, remplacé par les asiatiques, les latino-américains, les européens, et les africains.