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« Masterisation », la formation des enseignants du primaire et du secondaire en danger

le 17 mars 2009

« Masterisation », la formation des enseignants du primaire et du secondaire en danger

Cécile de Hosson, MCF, Université Paris 7

Le 2 juin 2008, au cours d’un conseil des ministres, Nicolas Sarkozy annonçait une réforme visant à modifier la formation des enseignants du primaire et du secondaire. Cette réforme, (couramment appelée : « mastérisation » et présentée brièvement dans une Chartre publiée le 30 septembre 2008) s’articule autour de deux changements majeurs : les enseignants seront désormais recrutés à bac+5 après obtention d’un master et d’un concours (CAPES, CRPE, CAPLP…) conformément à la norme européenne de recrutement des enseignants du traité de Lisbonne (les épreuves du concours se déroulant pendant la deuxième année de master) ; le cursus des futurs enseignants ne comportera plus d’année de formation en alternance à bac+4. Dans le système actuel, les lauréats des concours d’enseignants bénéficient d’une année rémunérée à plein temps qui fait alterner des activités de formation et d’enseignement en pleine responsabilité ; ils sont alors fonctionnaires-stagiaires et obtiennent leur titularisation à l’issue de cette 5e année.

Qu’un diplôme universitaire de niveau bac+5 vienne valider la formation des enseignants apparaissait comme un projet non dénué d’intérêt. D’une part, cela avait le mérite de réparer une situation insatisfaisante, voire injuste : les enseignants sont de fait recrutés après cinq années d’études sans que leur formation soit pour autant reconnue par un diplôme de master. D’autre part, cette idée ouvrait la voie à la possibilité d’un renforcement de la formation des enseignants tant sur le plan disciplinaire, que sur le plan pédagogique et didactique. Si l’idée avait de quoi séduire, les conditions de sa mise en application apparurent vite inconciliables avec les principes qui président à une formation des enseignants aussi efficace et qu’adaptée. De cette incompatibilité est née la contestation dont les raisons touchent à des aspects à la fois sociaux et professionnels.

Commençons par les raisons sociales. L’une des conséquences de la réforme est le report d’un an de l’entrée dans la vie active rémunérée des étudiants, ce qui repousse d’autant l’âge du départ à la retraite de ces futurs collègues. Beaucoup d’étudiants ne se lanceront pas dans l’aventure pour des raisons essentiellement financières, et surtout, il y a un risque de voir la base sociale du recrutement des enseignants se restreindre aux classes les plus aisées. Une autre conséquence est la perspective à court terme de la création d’un vivier d’enseignants non-fonctionnaires (reçus au master et collés au concours) que l’état pourra embaucher sur des contrats précaires (CDD) en fonction des besoins locaux des établissements.

Venons-en maintenant aux raisons professionnelles. La disparation de l’année d’alternance qui, n’en déplaise à M. Darcos, permettait une entrée accompagnée et progressive dans le métier va entraîner une régression extrêmement grave de la formation professionnelle des enseignants, régression dont les conséquences atteindront inéluctablement les élèves des écoles, des collèges et des lycées. Et même s’il existe des possibilités pour les étudiants de faire quelques stages en établissement pendant leur cursus, la préparation du concours en deuxième année de master, qui occuperait à temps plein les candidats, compromet sérieusement l’investissement que nécessiterait une prise en main de classe qui fasse sens. A travers cette réforme, c’est le système éducatif dans son ensemble qui est mis en danger !

Dès le printemps 2008 de nombreux enseignants-chercheurs se sont élevés contre cette réforme. La mobilisation s’est accrue à l’automne pour atteindre l’ampleur que l’on sait. Face aux protestations la seule réponse de M. Darcos a été « moi je n’ai pas absolument besoin d’entrer dans des discussions sibyllines avec les préparateurs à mes concours. Je suis recruteur. Je définis les concours dont j’ai besoin. (…) Après, chacun nous suit ou pas. » (12 février, RMC). Le concours, justement, parlons-en. Aujourd’hui, sur les épreuves et les programmes des nouveaux concours, on en est encore au stade de « documents de travail » officieux et d’un « vademecum de la masterisation » publiés sur le site du Ministère de l’Education Nationale (dont on ne connait pas les auteurs) et qui ne tiennent aucun compte des demandes et inquiétudes nombreuses qui ont été formulées. Ils ne permettent pas de construire des masters précis et conformes à une vision raisonnable de la formation des futurs enseignants.

Après des mois d’opposition légitime et de propositions (voir en particulier la Lettre ouverte des sociétés savantes au Ministère de l’Education Nationale, la Lettre du Collectif SVT, les propositions du SNEP, les différentes motions votées au sein des composantes universitaires, etc.), Xavier Darcos et Valérie Pécresse font paraître le 13 mars 2009 un communiqué de presse conjoint dans lequel sont précisées les modalités d’application de la réforme, notamment l’organisation des stages. On apprend à cette occasion la création d’une année « transitoire » qui verrait le contenu des concours de recrutement pour la session 2010 (et uniquement pour celle-ci) inchangés (i.e pas d’épreuve de « connaissance du système éducatif). On apprend également qu’à partir de septembre 2010 « les étudiants de M1 se destinant à devenir enseignants pourront ainsi bénéficier de stages d’observation et de pratique accompagnée d’une durée de 108 heures. De même, des stages en responsabilité d’une durée également de 108 heures seront proposés aux étudiants de M2. Ces stages en responsabilité seront rémunérés » à hauteur de 3000 euros (aujourd’hui, un enseignant-stagiaire touche dans le cadre de l’année d’alternance environ 16 000 euros/an). Pas de retour de l’alternance donc… et des stages proposés en nombre limité (50 000 apprend-on dans une dépêche plus récente encore pour un nombre d’étudiants de M2 qui pourraient avoisiner les 100 000 si l’on considère le nombre moyen d’inscrits aux différents concours depuis 4 ans) dont on ignore par qui et comment ils seront pilotés.

Loin de répondre aux inquiétudes exprimées par la communauté dans son ensemble, ce communiqué de presse est le témoin d’un mépris total pour la communauté des professionnels de la formation des enseignants (enseignants-chercheurs, formateurs, enseignants du primaire et du secondaire…), pour leur attachement à une formation disciplinaire et pédagogique de qualité. En annonçant des dispositions pour une année transitoire sans que la réforme elle-même ne soit remise en cause (en l’état actuel des choses, elle demeure applicable dès la rentrée 2010), le gouvernement n’ajoute que confusion et incohérence à une réforme inique menée dans la précipitation et sans concertation aucune.

Paris, le 16 mars 2009

Une pétition sur le projet de « masterisation » des concours de recrutement des enseignants est disponible sur le site de la Société Mathématique de France : http://smf.emath.fr/Enseignement/Masterisation/Petition/