L’Association "Sauvons la Recherche" Groupes de travail Comités loc. et transv. Université de printemps 2011 EUROPE
Accès thématique Emploi et précarité Communiqués de SLR Actualités communiqués partenaires
Médiathèque Les archives Documentation revue de presse Tribunes et Contributions
accueil contact plan du site admin
caractères +caractères -
article
réactions (1)
Accueil / Tribunes et Contributions / Lettre ouverte au Président de la République

Lettre ouverte au Président de la République

Pourquoi l’Université est-elle mobilisée ?

Par AKOKA Serge, le 23 mars 2009

Cette lettre a été rédigée par des enseignants-chercheurs de l’Université de Nantes.

Ceux qui souhaitent la cosigner doivent contacter Rodolphe Turpault (Rodolphe.Turpault@univ-nantes.fr). La liste des signataires sera réactualisée régulièrement.

Monsieur le Président,

Depuis un mois et demi, l’Université et le monde de la recherche sont en mouvement. Pourquoi une telle mobilisation alors que les médias rapportent régulièrement le bien-fondé des réformes, les concessions faites par les ministres, les preuves d’amour en direction de la communauté universitaire ? Quelques nantis s’arc-boutant sur leurs privilèges, refusant toute idée de réforme prouvent-ils une nouvelle fois que la France est incapable de se moderniser ?

C’est ce que l’on voudrait nous faire croire. La réalité est bien loin de la propagande.

L’université et le monde de la recherche en France Dans votre discours du 22 janvier, vous dressez un bilan désastreux de la recherche en France. Elle disposerait du système de financement le plus performant au monde et serait à la traîne dans les classements internationaux. Des résultats insuffisants seraient obtenus par des chercheurs médiocres, les organismes de recherche dilapideraient temps et argent. Bref tout irait mal et il serait grand temps de mettre un coup de pied dans la fourmilière.

Ce discours d’une rare virulence, mêlant contre-vérités manifestes, mensonges éhontés et chiffres fantaisistes montre votre mépris et votre méconnaissance totale du milieu.

La politique de recherche d’un pays n’est pas une question de droite contre gauche, d’ailleurs l’originalité du mouvement actuel est qu’il mobilise les acteurs de tous bords. L’orientation de celle-ci est néanmoins fondamentalement idéologique. Les chiffres sont têtus : à la fin des années 1960, la recherche française disposait du 3ème budget mondial par rapport au PIB et était classée au 3ème rang en termes de résultats (publications et dépôts de brevets). En 2007, son financement avait dégringolé au 16ème rang mondial et pourtant, même au controversé classement de Shangaï cité en exemple par le pouvoir actuel, elle se situait à une honorable 6ème place. Votre panacée cible deux virus responsables du malaise : les organismes de recherche et l’Université. Les premiers seraient une spécificité française (et la NASA ou le Max Planck Institut ?) et seront donc démantelés. Adieu CNRS, INSERM et consorts, place à des agences de moyens qui distribueront les crédits efficacement et avec transparence. Il suffit de regarder le fonctionnement de ces agences (ANR) pour constater l’inanité d’une telle démarche.

Restent les universités... Pour elles, a été créée l’arme ultime : la loi LRU. Sous couvert de rendre les universités autonomes, on met en place un système bureaucratique qui aurait eu une place de choix aux grandes heures de l’URSS. Les présidents d’université deviennent tout-puissants... pour gérer la pénurie. A titre d’exemple, si les décrets étaient appliqués, il manquerait plus de 80 postes à l’université de Nantes pour fonctionner normalement à la rentrée. Là où le manque de personnels administratifs se fait déjà cruellement sentir, cela devient catastrophique. Il ne restera alors guère que trois leviers sur lesquels jouer pour compenser ce manque : augmenter les droits d’inscription (un projet de loi a d’ailleurs été déposé en ce sens par certains députés du groupe UMP), supprimer des formations ou « punir » les enseignants-chercheurs. C’est le sens du décret sur le statut de ces derniers. Notons à ce propos que malgré toutes les annonces, les modifications apportées à celui-ci restent marginales de l’aveu même de Claude Guéant.

On pourrait objecter que vous promettez des efforts financiers conséquents d’ici 2012. « On ne peut pas me reprocher de ne pas tenir mes promesses » martelez-vous. En attendant, malgré les annonces, les crédits continuent de baisser en euro constant et la nation consacre toujours moins d’argent à un étudiant de licence qu’à un collégien.

La réforme des concours d’enseignement Pendant que Mme Pécresse, qui connaît bien l’Université pour n’y être jamais entrée, occupe le terrain médiatique, M. Darcos conduit la plus grave de toutes les réformes de l’enseignement : celle qui concerne les concours d’enseignement, dite "masterisation".

Sur le papier, l’idée semble séduisante : que les enseignants du primaire et du secondaire aient une formation reconnue à bac+5 fait à peu près consensus. Là encore cependant, le fossé entre les annonces et la réalité est immense. Désormais, pour être recruté comme professeur des écoles, en collège ou au lycée, un candidat devra non seulement réussir un concours (CAPES, CRPE, ...) mais également obtenir un master labellisé « métiers de l’enseignement ». Premier problème et non des moindres : que vont devenir les nombreux étudiants diplômés d’un master 2 ayant échoué au concours ? Incapables de se vendre sur le marché de l’emploi avec un tel diplôme, ils viendront grossir les rangs d’un immense réservoir d’enseignants précaires : vacataires ou contractuels. Combien d’étudiants se risqueront-ils dès lors dans ces filières ? Autre point épineux : l’année d’études supplémentaire remplace le stage en alternance que les lauréats du concours effectuaient au cours de leur première année d’exercice. En conséquence, les futurs enseignants seront moins bien formés et perdront une année de salaire, ce qui éloignera encore plus les étudiants issus de milieux défavorisés. Il est bien loin le temps des hussards noirs de la République... Le dernier hussard dans cette histoire semble être le ministre qui mène sa réforme au pas de charge. Comment prendre au sérieux une réforme menée avec un tel empressement ? On pousse même l’absurdité jusqu’à demander aux universités de construire ces masters alors que le programme des concours qu’ils prépareront n’est pas encore connu.

La méthode semble pourtant appréciée en haut lieu puisqu’elle devrait servir d’exemple à la réforme de tous les concours d’accès à la fonction publique engagée par Eric Woerth.

La réforme oui, la chienlit non !

Il serait bien long de détailler toutes les iniquités des réformes actuelles (contrat doctoral unique, statut des personnels BIATOSS,...). On peut toutefois y distinguer une idéologie commune : démantèlement de la fonction publique d’éducation, désengagement de l’état, économies de bout de chandelle et priorités budgétaires. Quel avenir pour un pays qui néglige non seulement éducation et recherche, mais également justice et santé (même méthode, mêmes résultats) ? Le modèle qu’on nous propose a été mis en place en Italie et l’état de délabrement du système éducatif et de recherche italien qui en résulte devrait inciter à la prudence.

Le monde universitaire n’est pas opposé à toute réforme, il la réclame au contraire. Une réforme cohérente, concrète et qui prend tous les problèmes en compte, menée en concertation avec tous les acteurs du secteur. Arrêtons le mépris et l’idéologie et réfléchissons à l’avenir. En guise de conclusion, citons Jean de Lattre de Tassigny : « ce n’est pas en améliorant une absurdité qu’on prouve une certaine intelligence, c’est en la supprimant ». Avec le plus profond respect pour la fonction que vous incarnez,

Signataires (au 20 mars 2009) :

S. Akoka (Professeur en chimie, Univ. Nantes), V. Ansan (Maître de conférences en sciences de la terre et de l’univers, Univ. Nantes), N. Barreau (Maître de conférences en physique, Univ. Nantes), E. Beucler (Maître de conférences en sciences de la terre et de l’univers, Univ. Nantes), N. Bézos (Maître de conférences en sciences de la terre et de l’univers, Univ. Nantes), N. Coquery (Professeur en histoire moderne, Univ. Nantes), V. De la Mota (Maître de conférences en physique, Univ. Nantes), P. Génot (Professeur en sciences de la terre et de l’univers, Univ. Nantes), S. Gervais (Maître de conférences en mathématiques, Univ. Nantes), C. Kindelberger (Maître de conférences en psychologie, Univ. Nantes), G. Loirand (Maître de conférences en STAPS, Univ. Nantes), V.Méléder (Maître de conférences en sciences de la vie, Univ. Nantes), J-L. Milhorat (Maître de conférences en mathématiques, Univ. Nantes), M.Padrines (Maître de conférences en sciences de la vie, Univ. Nantes), E. Paturel (Maître de conférences en mathématiques, Univ. Nantes), V. Trichet (Maître de conférences en histologie, Univ. Nantes), R. Turpault (Maître de conférences en mathématiques, Univ. Nantes), P. Vacher (Maître de conférences en géologie, Univ. Nantes).