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LA MORT LENTE ET PROGRAMMEE DU CNRS

le 31 janvier 2004

Le Centre national de la recherche scientifique est à l’agonie et sera définitivement mort d’ici dix ans si rien ne change dans la politique nationale de recherche de notre pays. Suivront ensuite rapidement l’Inserm, puis l’INRA et pour les mêmes raisons !

A quoi tiennent ce diagnostic et ce pronostic qui mettent en péril l’ensemble du dispositif de recherche publique et privée ?

Ils résultent de choix politiques stratégiques contradictoires : d’une part, une borne supérieure du budget public de recherche en décroissance régulière depuis 1993 et désormais limitée à 0,9 % du PIB , d’autre part des grands programmes ambitieux mais coûteux et des actions dites spécifiques pilotées par le ministère, qui laminent la variable d’ajustement que sont devenus, de fait, les budgets de fonctionnement des laboratoires du CNRS, de l’INSERM et des autres établissements.

Le premier choix, 0,9 % du PIB, est imposé par Bercy. Cet arbitrage lui semble pleinement justifié par le fait que la France est encore aujourd’hui le maillot jaune au sein du peloton des grands pays industrialisés en matière d’effort public consacré à la recherche. Ceci surprendra mais n’est pas contestable. Les chiffres sont têtus. La France est effectivement leader dans ce domaine, un peu devant les Etats-Unis et très loin devant des pays comme le Japon ou l’Angleterre. Comment expliquer alors qu’aux Etats-Unis, avec un budget public moindre (toutes proportions gardées), les laboratoires paraissent richissimes, les salaires bien meilleurs et la vie quotidienne dans les laboratoires bien plus agréable.

Ceci tient à cinq points le plus souvent méconnus.

1) D’abord, le BCRD , part très importante (70 %) de ces 0,9 %, n’a pas le même contenu d’un pays à l’autre. Par exemple, les salaires des enseignants-chercheurs ne sont pas toujours complètement comptabilisés dans ce total puisqu’ils relèvent de l’enseignement supérieur, alors que celui des chercheurs dits « temps plein » du CNRS ou de l’INSERM, de l’INRA ou autres organismes, le sont. Or, aux Etats-Unis, par exemple, une majorité de chercheurs est constituée d’enseignants-chercheurs.

2) Le second point tient aux choix faits par la France depuis une trentaine d’années, de lancer trois très grands programmes technologiques, estimés très importants pour notre pays et l’Europe. Ils ont pour nom : recherche spatiale, recherche aéronautique (plus généralement les transports) et nucléaire civil (politique énergétique). Lorsqu’on regarde, avec attention, les moyens consacrés à ces très grands programmes, on s’aperçoit, assez aisément, qu’ils dépassent, par habitant, les budgets équivalents de tous les autres pays, sans exception. Certains pays ne développent qu’un seul de ces programmes, d’autres aucun.

3) On arrive au troisième élément de la démonstration. La France a toujours eu une politique de valorisation de sa recherche trop timide pour être compétitive par rapport à bien d’autres pays. Nous essayons de rattraper ce retard depuis plusieurs années et c’est heureux

Les financements nécessaires pour développer les actions en faveur des jeunes entreprises sont pris en charge par le Ministère de la Recherche et le Ministère de l’Industrie, ce qui, dans la contrainte budgétaire évoquée ci-dessus, aggrave immédiatement la situation des organismes publics de recherche.

4) Le quatrième choix condamne à une mort certaine, et à terme bref, les organismes de recherche. Depuis près de 15 ans, maintenant, constatant que le CNRS et l’INSERM n’étaient plus en mesure de lancer de nouvelles politiques ambitieuses (et pour cause ! ) le Ministère de la Recherche s’est progressivement transformé en véritable agence de programmes. C’est ainsi que sont nés et se sont développés, au nom de l’intérêt général et au cours du temps, le FNS , puis le FRT3, et cette année un fonds destiné aux fondations, moyens qui finissent par arriver, bien entendu, dans les laboratoires ou les entreprises, mais très tardivement et sur des actions parfois discutables sur le fond comme dans la forme.

5) Le cinquième point devrait conduire à une évaluation sérieuse des diverses lignes budgétaires rassemblées dans le BCRD. Trente pour cent de ce BCRD vont à d’autres ministères que celui de la recherche. Si, dans quelques cas, ces dotations paraissent pleinement justifiées (Ecoles des Mines, ANVAR, etc...), on peut légitimement s’interroger sur le sens qu’ont d’autres lignes comme celles consacrées à l’emploi, le plan, la justice, l’Environnement, etc... S’agit-il réellement de recherche ?

Une fois ces diverses actions décidées, les grands organismes publics de recherche récupèrent ce qui reste d’un budget, borné supérieurement à 0,9 %. Or, ces organismes ont eux-mêmes des engagements internationaux pluriannuels et une masse salariale qui représente au CNRS 80 % de sa dotation budgétaire publique (2003) , masse salariale en croissance inéluctable du fait du vieillissement des personnels. De tout ceci découle, par effet boule de neige, la situation dramatique des laboratoires.

Dès lors, on comprend aussi pourquoi ces organismes n’ont quasiment plus de moyens pour conduire une politique de recherche digne de ce nom. Or, un organisme tel que le CNRS, sans politique scientifique, n’a plus vraiment de raison d’être. Créé en 1939, à la grande époque de la physique, par deux grands noms de l’histoire des sciences, Jean Perrin et Frédéric Joliot, le CNRS a progressivement élargi le champ de ses responsabilités scientifiques aux sciences du vivant dans les années 60, puis aux sciences de l’homme et de la société, à celles de l’ingénieur et très récemment aux technologies de l’information et de la communication. Avec cette compétence exceptionnelle, le CNRS pourrait et devrait jouer un rôle clef, par exemple, dans l’essor des sciences du vivant qui exigent actuellement l’apport de toutes les disciplines. On se demande comment il le pourrait. Pire, on prendra l’excuse de son impuissance pour le fragiliser un peu plus.

Plus grave. Tout ceci traduit l’absence, dans cette politique, d’une volonté visant à sauvegarder la recherche la plus fondamentale. Or, toute l’histoire de la science le démontre. C’est en grande partie dans cette recherche fondamentale que se crée l’innovation de demain, c’est-à-dire l’indépendance d’un pays, sa force, sa culture et ses emplois.

En conclusion, si notre pays veut maintenir des grands programmes technologiques qui paraissent légitimes et qui ont démontré leur importance stratégique, alors les gouvernants doivent comprendre qu’un pays comme la France doit absolument préserver sa recherche fondamentale et donc, situer son effort de recherche publique plutôt entre 1,1 et 1,3 % du PIB, et ne plus se « bloquer » sur ces fameux 0,9 %. On ne peut pas tout avoir pour ce prix là.

N’oublions jamais qu’au sein de ces organismes travaillent des hommes et des femmes, des chercheurs, des ingénieurs, des techniciens, des administratifs d’exceptionnelle qualité qui croient encore en leur métier, au rôle de la recherche dans l’avenir de nos sociétés et dans la défense de nos valeurs. N’oublions pas, non plus, qu’il faudra, au cours des dix prochaines années, renouveler la génération actuelle. La politique suivie aujourd’hui dans la recherche publique n’est plus de nature à créer de l’enthousiasme chez les plus jeunes. Il y va pourtant des intérêts essentiels de notre pays.

Pierre TAMBOURIN Directeur Général de Genopole® Membre du CSRT (conseil supérieur de la Recherche et de la Technologie) (Directeur de Recherche INSERM, ancien Directeur du Département des Sciences de la Vie du CNRS)