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Otium vs négotium (renouvellement de ma carte professionnelle)

le 24 mars 2009

Lors du renouvellement de ma carte professionnelle, j’ai eu la fâcheuse surprise de recevoir le document reproduit ici et de ne pas pouvoir en obtenir d’autre. Il s’agit de la carte professionnelle d’un maître de conférences en 18e section (arts/musicologie) à l’ex-IUFM d’Orléans-Tours (allias École interne du Pôle universitaire centre val de Loire). Comment ça « fâcheuse », la surprise ? Et pourquoi n’aime-t-il pas cette jolie carte plastifiée avec sa photo dessus et qui lui offre désormais tant de nouveaux services électroniques (même si l’ex-IUFM n’en est pas encore équipé) ?

Je vais essayer d’expliquer en quoi ce genre de « progrès » ne me plaît pas, mais alors pas du tout !

Commençons par le joli logo "monéo" qui figure au verso. Il y a quelques années, certaines banques (dont la mienne) ont essayé de nous refiler cette vilaine pompe à fric, de trop. Pour ma part, je n’ai trouvé aucune raison valable à payer ce service : même s’il était gentiment « offert », il fallait approvisionner un compte non rémunéré, assumer la perte de ce fonds et des frais de refabrication en cas de disparition de la carte, etc. Je payais déjà un service de carte de crédit qui me permettait de régler des achats de 0,50€ et je ne trouvais aucun intérêt à ce « porte monnaie électronique ». Apparemment, je n’ai pas été le seul : cette idée aurait fait, commercialement, long feu.

Je m’attriste donc que ce « porte monnaie » ait été recyclé dans nos facs et nos écoles, là où l’on a déjà eu tant d’expérience de ces « grands marchés pas très performants », tant de piles d’ordinateurs inutilisables ou déjà périmés à leur livraison.

Mais je me trompe peut-être : les institutions publiques et notre économie mixte en auraient-elle au contraire fini avec ce principe tordu de recyclage des mauvais zinzins commerciaux dans les marchés publics ? Peut-être s’agit là d’une habile tentative d’appliquer l’évolution de la logique de moyens vers la logique de résultat prescrite par la LOLF ? Peut-être ma fac est-elle au contraire très en pointe dans le domaine de l’économie des deniers publics, et qu’elle a su ici gratter quelques euros (ou quelques postes ?) en externalisant le traitement comptable des caisses du CROUS (et peut-être même en Asie ?) via cette banque dont le logo est au verso et que les banquiers surnomment « crédit patate » ? Peut-être même que cela s’est fait au terme d’un appel d’offre type global sourcing, le « must » du rendement financier dont les sous-traitants du secteur automobile (et les clients de grandes marques de voitures françaises) sont aujourd’hui tellement satisfaits (ironie) ? Et peut-être encore que tout ce service, on l’a eu à l’œil, « gratuit » comme ils disent, rien qu’en échange de ce petit coup de pub discret, là où avant, on n’avait absolument pas le droit d’en faire.

Et c’est ça précisément qui m’embête.

D’abord, à coté du logo « porte monnaie » je n’ai absolument pas pu faire figurer ma discipline : pas de champ prévu à cet usage ! C’est vrai que, en tant que personne handicapée, je ne fais pas forcément la queue aux musées, et que je peux bien acheter un ticket, même dans ceux qui sont gratuits pour les enseignants d’art.

Ce n’est pas cela qui m’embête le plus : je m’obstine à penser que ma carte professionnelle est un document attestant de mon identité professionnelle et non un nouveau support de pub.

Pourquoi cette obstination ?

Parce que je suis un vieux con réfractaire aux nouveaux joujoux à puces ?

Peut-être…

Mais aussi parce que jadis, dans l’Antiquité on séparait clairement le monde méditatif du loisir studieux (l’otium litteratum) de son opposé, le monde des affaires et de l’activité politique (le negotium).

Nous connaissons en français les dérivés du mot négoce mais nous n’avons gardé de cet otium que son premier sens avec le mot d’oisif pour qui est sans occupation. Dans son récent discours à notre adresse, le président Sarkozy s’est clairement attardé sur ce premier sens : il s’est probablement trop attardé pour accéder à la deuxième colonne de la page 1098 de son Gaffiot (en a-t-il un, au fait ? S’il veut le mien, je le lui prête volontiers !).

Certaines langues ont préservé cette racine latine pour désigner les loisirs, et l’ont ainsi dilué dans l’industrie du loisir (p. ex. l’espagnol ocio avec sa célèbre Guia del ocio, utile aux madrilènes pour sortir au spectacle ou au ciné, mais pas seulement…). Il ne s’agit donc plus vraiment du sens de l’otium des Anciens, lequel désignait un lieu préservé par définition des activités politiques et commerciales, et où devait se tenir ce qui relevait de la vie et de la transmission des savoirs.

C’est ainsi, au nom du principe de séparation de l’otium et du négotium, que suis irrité par cette nouvelle « carte professionnelle ». Cette séparation me semble particulièrement malmenée en ce moment, et un tel document (qui ne révolte même plus grand monde) me semble être une source de confusion. Confusion dont j’observe les tristes effets sur nombre de mes stagiaires et de mes étudiants qui sont prêts investir leur pécule dans un bel ordinateur tout neuf et qui rechignent à s’acheter, pour leurs études, un livre qui ne serait pas en bibliothèque. Cela m’embête. Cela nuit à ma profession. Et que l’on inscrive cette confusion sur le document attestant de mon identité professionnelle et administrative, sur ma "carte professionnelle", eh bien cela m’embête beaucoup…

Cela me révolte, au point de vous l’écrire.

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Laurent GUIRARD lguirard@gmail.com http://www.omf.paris4.sorbonne.fr/article.php3?id_article=498