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De la bureaucratisation de la recherche

Par Alain Trautmann, le 31 mars 2009

Les luttes de février, mars et avril 2009 contre la politique gouvernementale en matière d’ES&R (Enseignement Supérieur et Recherche) resteront dans l’histoire de l’ES&R de notre pays. Ce que veut le pouvoir politique en place n’est aucunement réformer ce système (comme on remet en forme quelque chose qui s’est progressivement tordu), mais en changer radicalement l’esprit et le visage. Parmi ceux qui travaillent dans l’ES&R, beaucoup prennent mal la mesure de la radicalité de ce changement, auquel ils se contentent d’assister, en essayant simplement de s’y adapter. Certains s’y opposent avec conviction, et en faisant parfois preuve de beaucoup d’imagination. Enfin, certains y contribuent activement. Le texte qui suit [1] vise à souligner quelques aspects de ce changement profond auquel, selon les cas, nous assistons / nous opposons / nous collaborons. Ce texte vise aussi à souligner la responsabilité majeure qu’acceptent de prendre certains de nos collègues scientifiques dans la mise en place de ce bouleversement.

Je crois que l’accroissement actuel de la bureaucratisation de la recherche est une conséquence directe des efforts déployés depuis une dizaine d’années, notamment en suivant des préconisations européennes, pour mettre en place une "société et une économie de la connaissance". Ce terme reflète la conviction des décideurs politiques et économiques que la connaissance, via l’innovation, constitue une source importante de profits potentiels (eux préfèrent le terme de développement). C’est ainsi que dans l’économie de la connaissance, la production et la transmission de connaissances doivent être pilotés par l’économie. Dans cette logique, il devient nécessaire de mettre en place un instrument de pilotage de la recherche qui permette cet asservissement. Cet instrument est constitué non pas tant par une hypertrophie de l’administration, que par le développement de nouvelles pratiques bureaucratiques proliférantes et multiformes. En tant que biologiste, je ne peux m’empêcher de penser à un processus tumoral. Je ne développerai pas davantage ici cette analogie, bien qu’il y ait des idées intéressantes à y puiser.

L’administration de la recherche remplit évidemment une fonction nécessaire, celle d’être au service de la recherche, en veillant au bon fonctionnement du système, à une répartition efficace des moyens financiers et humains, le tout dans le cadre donné par le pouvoir politique. La transformation bureaucratique consiste à ne plus mettre les différents services administratifs d’abord au service de la recherche, mais à celui du pouvoir politique, pour permettre à ce dernier d’exercer un contrôle étroit de l’activité de recherche, de lier étroitement et exclusivement recherche et innovation, cad d’asservir la recherche à l’économie. Au cours cette transformation, on peut paradoxalement observer une réduction de l’appareil administratif classique (c’est ce qui se passe actuellement au ministère de la recherche et de l’enseignement supérieur), et en même temps une augmentation du poids du cabinet, des conseillers officiels ou non, et une délocalisation du nouvel appareil bureaucratique qui permettra le "new public management" grâce à des structures comme l’ANR ou l’AERES. Ces structures ont en général une attitude de défiance pesante et stérile impliquant des évaluations rapprochées. C’est ainsi que l’ANR réclame des rapports de progression des recherches tous les 6 mois, rapports que sans doute personne ne lit. Quant à l’AERES, elle a élaboré un formulaire d’évaluation des labos dans lequel les évaluateurs seront priés de soigneusement distinguer et de noter de 1 à 5 chacun des items suivants : 1) L’originalité et la pertinence de l’activité de recherche. 2) La qualité et l’impact des publications scientifiques 3) La qualité des résultats scientifiques. 4) L’existence de programmes de pointe. 5) La valeur ajoutée de la recherche pour la connaissance ou la technologie. Ceci permet (et je cite la prose de l’AERES), de mettre en place un processus d’assurance qualité tout en évitant une approche délibérément algorithmique.

Ce type de discours permet difficilement de communiquer avec le commun des mortels, il exclut même tous ceux qui n’appartiennent pas à la caste maitrisant cette novlangue. Je soulignerai 2 caractéristiques de ces nouveaux instruments de pilotage : d’abord un usage obsessionnel, magique, religieux, des chiffres et des classements. Ensuite, le fait qu’ils ne peuvent fonctionner que grâce à la contribution décisive que lui apportent des scientifiques.

La religion des chiffres

Sur les chiffres, et en particulier sur l’obsession de classer les individus, les laboratoires, les institutions : cette réduction d’individus ou de laboratoires à un chiffre a une signification éminemment idéologique, et permet de remplir plusieurs fonctions. Elle permet à l’Etat qui a en charge ce service public de faire des économies. Par exemple, (au terme d’un processus éminemment discutable), un comité ad hoc désignera les 10 meilleures universités, qui seront les seules à recevoir un ensemble de moyens substantiels, la grande majorité des autres établissements devant se contenter de moyens scandaleusement insuffisants. La division qui s’ensuit a des conséquences importantes. Ceux qui ont décroché la timbale, trop heureux d’avoir été sélectionnés, sont peu portés à protester. Ceux qui ont été proches de la décrocher vont multiplier les efforts pour pouvoir être élus la prochaine fois, ce qui implique de dépasser ceux qui sont alors perçus comme des concurrents et non des partenaires. Cette compétition permanente permet d’accroître l’individualisme, de rompre les solidarités, donc de régner plus efficacement. Pour aboutir à de telles conséquences, n’importe quel classement peut faire l’affaire, fût-il absurde ou lourd de plus d’injustices. L’important n’est pas sa pertinence mais son existence, les économies qu’il autorise, les comportements qu’il induit.

Cet usage effrené des chiffres et des classements n’est pas propre au secteur de l’enseignement supérieur et la recherche. C’est en réalité toute la société qui baigne dans cette idéologie. A la une des magazines, on voit régulièrement fleurir le palmarès des meilleurs lycées, des meilleurs hôpitaux, des villes où l’on est le plus heureux. C’est ainsi que dans une société du spectacle, des chiffres peuvent être utilisés comme éléments spectaculaires. Les individus ou les établissement qui se retrouvent en queue de classement seront montrés du doigt, et dans ces nouveaux jeux du cirque, quand les décideurs tourneront le pouce vers le bas, les spectateurs et certains médias applaudiront. La très grande majorité des lecteurs ne se préoccupent pas de savoir si la façon dont ont été établis ces classements est raisonnable ou au contraire très discutable. Pour la grande majorité, puisque le classement existe, il est exact. Ce n’est plus l’oracle ou le prêtre qui dit le vrai, c’est le chiffre qui fait foi. Cette foi dans le chiffre va jusqu’à frapper de suspicion, presque d’hérésie, ce qui échappe au chiffrage. L’amour, la loyauté, la générosité, la solidarité sont des catégories non mesurables donc suspectes, en tous cas dénuées d’importance pour les gens sérieux.

Le nouvel appareil bureaucratique

Pour revenir au nouvel appareil bureaucratique qui contribue au pilotage de la recherche, dans des rapports rédigés sur commande et sur mesure, il aligne sans cesse des séries de chiffres et de données statistiques, avec parfois une absence confondante de sérieux scientifique. J’ai ainsi en mémoire un graphe tiré du rapport Attali, montrant un nuage de points et une droite de régression qui, de toute évidence, ne pouvait correspondre aux points expérimentaux. En revanche, cette droite correspondait à la conclusion désirée, présentée comme prouvée par une fausse analyse mathématique.

Ce nouvel appareil bureaucratique, que j’ai pris soin de distinguer de l’administration classique, est composé d’un ensemble hétérogène d’hommes et de femmes (en l’occurrence, le plus souvent, des hommes). On y trouve de nombreux anciens de Grandes Ecoles, dont certains sont sortis de l’ENA, ont des collègues de promotion à Bercy, peuvent indifféremment se dire de gauche ou de droite, connaissent très mal la recherche mais sont convaincus que leur intelligence supérieure et leurs réseaux leur permettent de prendre les bonnes décisions en tous domaines, sans avoir à écouter ce que disent les acteurs du domaine concerné, en l’occurrence ceux qui sont au front de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Mais ce système ne fonctionnerait pas s’il n’y avait à leurs côtés des proches conseillers, des scientifiques, qui ont pu être très bons dans leur domaine, ou n’avoir jamais rien fait d’extraordinaire, cela n’importe pas. Dans un cas comme dans l’autre ce sont des scientifiques qui ont un goût prononcé pour le pouvoir, ou au moins sont flattés d’être proches du pouvoir, des décideurs, que ceux-ci se trouvent dans la cellule élyséenne, dans un cabinet ministériel ou à la direction des nouvelles agences d’évaluation ou de financement. Certains de ces scientifiques prêts à s’éloigner de leurs laboratoires pour pouvoir naviguer plus près du soleil du pouvoir cachent cette fascination (voire se la cachent), en disant qu’ils vont pouvoir y défendre leurs propres convictions en matière de recherche, et les intérêts de leurs collègues. Ils s’aperçoivent en général vite qu’ils sont là pour appliquer une politique élaborée au-dessus de leurs têtes, et qu’ils n’approuvent pas forcément. Ils ont alors le choix entre démissionner et avaler des couleuvres. Le plus souvent ils choisissent les couleuvres.

Pour conclure ce bref point de vue sur la bureaucratisation de la recherche, il me semble que ce phénomène est rendu nécessaire par l’idéologie de l’économie de la connaissance. Cette dernière ne se présente jamais comme une idéologie mais comme le résultat d’une analyse neutre, objective, quasiment scientifique, faisant un usage immodéré des chiffres, en particulier des classements, censés faire foi. La mise en œuvre de cette politique nécessite un ensemble hétérogène d’individus, au sein desquels on trouve des apparatchiks ayant une approche comptable de tous les problèmes, mais très ignorants de la réalité de la recherche, et par ailleurs des scientifiques qui connaissent bien la recherche, mais que leur fascination pour le pouvoir a amené à tourner le dos à leurs collègues afin de défendre leurs intérêts propres et de vivre l’illusion qu’eux-mêmes ont du pouvoir. La bureaucratisation de la recherche ne correspond donc absolument pas à une mainmise de l’administration classique sur l’appareil de recherche. Elle est d’autant plus difficile à critiquer précisément et à combattre efficacement que différentes formes de bureaucratisation sont à l’œuvre dans l’ensemble de la société, et qu’une partie de la communauté scientifique participe activement à la bureaucratisation de la recherche, et à sa prise de contrôle par le "new public management".

Cette bureaucratisation ne peut fonctionner sans nous. Nous pouvons, nous devons, y résister.

[1] Ce texte a fait l’objet d’une communication présentée dans le cadre de l’atelier « La Bureaucratisation néo-libérale de la recherche », lors de la Deuxième Rencontre européenne d’analyse des sociétés politiques, le 6 février 2009