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Recherche et démocratie

Par WIRTH Jérôme, le 8 avril 2009

Comment remettre la société au centre de la recherche indistrielle. Dans ce texte la R&D d’EDF est pris en exemple parce qu’il s’agit du cadre de travail de l’auteur. Les opinions exprimées n’engagent bien sûr que son auteur et elles s’appliquent au cadre général de la recherche industrielle.

Je suis ingénieur chercheur à la R&D d’EDF depuis maintenant huit ans et je voudrais faire part de mes réflexions sur la recherche industrielle, spécialement dans le domaine de l’énergie qui me concerne. Nous travaillons dans des conditions matérielles sur lesquelles je ne saurais me plaindre, en particulier en ce qui concerne la recherche économique (c’est une autre histoire en ce qui concerne les laboratoires démantelés). Il y a par contre un problème de fond dans notre activité qui est criant depuis la vague idéologique visant à "libéraliser le marché" de l’électricité et depuis l’ouverture au capital d’EDF, mais ce problème existait déjà avant je pense. Il est de plus en plus difficile de publier des résultats à l’extérieur au motif du secret industriel ou d’un "avantage concurrentiel" qu’il ne faudrait pas entamer. La contradiction vient du fait qu’EDF est détenu à 80 % par l’état et qu’il intervient dans des domaines qui concernent chaque citoyen de ce pays, à savoir la satisfaction des besoins énergétiques et l’impact sur l’environnement.

Dire que la démocratie n’a aucun prise sur EDF serait un mensonge, en tous cas les décisions industrielles lourdes sont encore le fait de l’Etat, particulièrement la construction des EPR. Mais dans l’activité technico-économique qui est la mienne nous souffrons d’une difficulté à communiquer qui ne se justifie pas dans ce que j’appellerai une "démocratie réelle" (c’est à dire ancrée dans la réalité, le quotidien...). La communication et la publication existent mais elles nécessitent l’approbation de la hiérarchie et elles ne se font que dans un cadre qui correspond aux objectifs de l’entreprise. Autrement dit nous ne sommes pas autonomes et la qualité scientifique n’est pas le seul élément de décision. Pour beaucoup cela n’aura rien de choquant parce que c’est comme cela que les entreprises fonctionnent. C’est aussi l’idée que j’avais au début de ma carrière mais elle a peu à peu évolué devant les dysfonctionnements qui sont permis par ce système.

Rappelons qu’il ne s’agit pas de faire le procès d’une entreprise en particulier mais d’un mode d’organisation de l’entreprise et de la recherche en général dont on voit les conséquences par exemple sur les OGM. La connaissance des chercheurs de l’industrie devrait en fait être un bien public et leur impératif premier devrait être de garantir l’impact sur la population et la soutenabilité des techniques développées. Cela signifie en particulier que toutes les entreprises industrielles de grande taille devraient être sous contrôle public en raison des impacts qu’elles peuvent avoir sur l’environnement. A vrai dire ce contrôle existe déjà via des régulateurs ou des associations mais on voit que cela ne suffit pas. Il faut également que les ingénieurs, les maîtrise, puissent être rendus le plus autonomes possible et soient responsables en premier lieu vis à vis de la société et pas vis à vis d’une hiérachie ou d’actionnaires privés. La hiérarchie elle-même ne se conçoit pour moi que comme l’accompagnement de certains projets qui sont l’expression démocratique du besoin de la société.

Nous avons par exemple à la R&D d’EDF des ressources humaines qui permettent d’étudier l’avenir des systèmes énergétiques et leurs impacts sur l’environnement, en relation avec d’autres instituts. Cette recherche est à mon avis primordiale, capitale, pour l’avenir de notre société. Elle concerne chaque citoyen et les solutions que l’on met en oeuvre aujourd’hui seront structurantes probablement pour les vingt ou trente ans à venir. Ce débat a lieu bien sûr parmi les citoyens et les politiques, il est impératif que les chercheurs puissent y prendre part sans craindre d’enfreindre la stratégie d’entreprise mais au contraire avec l’idée que l’entreprise doit conformer sa stratégie à la volonté exprimée lors du débat public. Il faut noter certains efforts de la direction de la R&D d’EDF dans ce sens, à savoir proposer au public des articles synthétisant l’expertise des chercheur sur l’avenir énergétique. Ces efforts sont insuffisants et doivent être poussés par rapport à la nécessité de débat qui se fait jour et par rapport à la structure générale de nos entreprises et de nos classes politiques qui ne sont pas adaptées à une démocratie réelle, c’est à dire pour les citoyens et surtout par les citoyens.

Il faut sortir d’un schéma où l’expert (scientifique en l’occurrence)s’exprime d’en haut et "éclaire" le citoyen. La démocratie est une boucle où c’est aussi le citoyen qui éclaire l’expert sur ses besoins réels et ses conditions de vie et qui s’érige parfois en expert ou qui rend l’expertise contestable. Un tel renversement ne peut s’opérer que par la transformation politique.