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L’Alliance, dernier outil de destruction absurde de notre système de recherche.

Par Alain Trautmann, le 12 avril 2009

Le dernier avatar créé par la apparatchiks qui oeuvrent à remodeler entièrement le visage de la recherche française a été lancé le 8 avril 2009 et s’appelle l’ANSV (Alliance Nationale pour les Sciences de la Vie). Si certaines des intentions qui ont présidé à sa création sont claires, son rôle réel et les conséquences concrètes de sa mise en place demeurent obscures à la plupart d’entre nous. Cet ANSV contribue à l’impression de profonde désorientation et d’inquiétude qu’éprouvent actuellement les acteurs de la recherche. Tentons d’y voir plus clair.

Cette ANSV est une convention entre 8 membres (le CEA, le CNRS, l’INRA, l’INRIA, l’INSERM, l’IRD, l’Institut Pasteur et la Conférence des Présidents d’Université) impliqués en principe dans la recherche en biologie en France. [1] Le préambule de cette convention indique clairement qu’elle s’inscrit dans le cadre de la lettre de mission adressée en novembre 2007 à A. Syrota, DG de l’INSERM nouvellement nommé, indiquant que l’INSERM devrait coordonner "l’ensemble des programmes de la recherche biomédicale". L’assimilation de la recherche en biologie à la recherche biomédicale, dénoncée alors comme absurde et destructrice par de nombreux scientifiques, est réitérée dans le préambule du texte fondant l’ANSV. Ce qui est également clair, et rappelé dans ce même préambule, est que la création de l’ANSV s’inscrit dans la droite ligne des lois de 2006 et 2007 ("Pacte pour la recherche" et LRU), lois dont un nombre croissant de collègues comprend maintenant la nocivité, après les avoir simplement regardées passer, sans comprendre sur le moment dans quelle direction ces trains allaient tout emporter.

A la décharge de ces collègues, on rappellera que tout au long du remodelage radical de notre système de recherche en cours depuis quelque temps, les intentions réelles du gouvernement ont souvent été dissimulées à dessein, et que leur mise en oeuvre apparaissait souvent incohérente et improvisée, ce qui a contribué à un fort sentiment de désarroi. Et c’est à nouveau ce qui se passe avec l’ANSV. Les Instituts thématiques de l’INSERM qui viennent d’être mis en place (et qui sont déjà remis en cause) avaient deux buts : 1) restructurer l’INSERM, en le découpant en structures ayant une certaine indépendance [2] 2) Confier à ces structures une tâche supplémentaire de réorganisation de l’ensemble de la recherche en biologie en France. En parfaite "cohérence absurde" avec ce double objectif, le comité Zerhouni venu examiner le seul INSERM, a rendu des conclusions sur l’ensemble de la recherche en biologie en France, sans avoir étudié la situation des autres EPST. Ce qui est dissimulé dans cette démarche, c’est la volonté d’en finir avec le CNRS, en commençant par lui arracher les Sciences de la Vie, en attendant de continuer avec l’informatique et les SHS. Ce qui est absurde est d’imaginer pouvoir faire exécuter ce travail par des sous-ensembles de l’INSERM.

Et, de fait, comme cette décision a provoqué de fortes résistances, on vient d’inventer l’ANSV. Cette fois-ci, les Instituts Thématiques ne dépendent plus de l’INSERM, ils lui deviennent extérieurs, ce sont des ITMO ( Instituts Thématiques Multi-Organismes). Nous étions pauvres en sigles, en France, nous voilà riches de plusieurs nouveaux : les ITMO, l’ANSV et son conseil de direction, le CCRSVS ! En principe donc, ces ITMO sont constitués par les 8 partenaires de la convention, mais ces derniers ont des droits tellement inégaux que 8 de ces 10 ITMO sont en fait exactement les Instituts thématiques de l’INSERM : même découpage, même intitulé, même directeur, en majorité des PU-PH (professeurs de médecine) : la recherche en biologie reste bien sous le contrôle du lobby médical, et le conseiller spécial en matière de recherche à l’Elysée, le PU-PH Arnold Munnich, n’y est évidemment pour rien.

Le CCRSVS de l’ANSV (ce jargon est désolant, je le sais) comprend tout ce qui compte comme dirigeants d’organismes, mais en même temps, l’ANSV est officiellement tellement peu de chose que ce n’en est pas crédible. En principe, c’est une structure qui ne gère ni laboratoires ni personnels, qui n’a pas de moyens et n’en attribue pas, qui n’évalue pas. Ce n’est rien d’autre qu’une structure qui fait de l’analyse stratégique et de la programmation sans moyens. Soit elle ne représente donc rien du tout (comme le totalement évanescent HCST, Haut Conseil de la Science et de la Technologie, dont personne n’entend parler), soit, ce qui est plus probable, l’ANSV donnera des ordres aux responsables des structures (EPST, ANR, Universités) où se trouveront les moyens.

On peut fort bien comprendre que, pour le développement de certains grands projets et équipements, une structure légère de coordination entre les différents partenaires soit utile. Mais d’abord, cette coordination sera-t-elle mieux faite si elle est réalisée par 10 ITMO censés s’occuper chacun de leur secteur et de rien d’autre ? Si l’on réfléchit un instant aux multitudes d’exemples de recherches se situant à l’interface entre deux domaines couverts par les ITMO, l’absurdité de la démarche éclate. Ensuite, toute la recherche ne se fait pas avec de grands projets et de grands équipements, très loin de là, et il est absolument vital de laisser respirer les initiatives venant des acteurs de base de la recherche, sans les enfermer dans une programmation venant de l’ANSV, des ITMO, en plus de celle de l’ANR, mais aussi des autres structures qui existent toujours (ANRS pour le sida, INCA et cancéropôles pour le cancer, etc...). Nous n’en pouvons plus de cette accumulation incessante de nouvelles structures et de sigles, comme autant de leurres ! Enfin, la mise en place de l’ANSV signifie-t-elle que les conseils scientifiques des organismes de recherche et des universités n’auront plus d’autre prérogative que celle d’enregistrer les instructions de l’ANSV ? Quant à la coexistence de l’ANSV, censée penser sans moyens, et de l’ANR, censée distribuer des moyens sans penser (et sans Conseil Scientifique), elle n’est évidemment pas viable très longtemps. Faudra-t-il créer une structure de coordination supplémentaire, pour rendre compatibles les décisions de l’ANSV et de l’ANR, structure qui aurait pour tâche supplémentaire de rappeler régulièrement que les universités sont autonomes, y compris sur le plan scientifique ?

Derniers élément du brouillage efficace effectué avec la création de l’ANSV. Puisque les Instituts thématiques internes à l’INSERM sont transformés (avec les mêmes intitulés, équipes et directeurs) en ITMO, qui sont extérieurs à l’INSERM, cela implique logiquement que l’INSERM n’est plus découpé en Instituts, mais vient d’être réunifié sans que cela soit dit. Enfin, avec cette nouvelle structure dont les scientifiques vont s’efforcer de comprendre le sens et les implications, le pouvoir crée un nouvel écran de fumée, car non seulement il n’éclaire en rien, mais il dissimule des questions autrement importantes. Par exemple : où en est-on de la transformation que l’on veut nous imposer, des EPST en une multitude d’agences de moyens, qui seront en concurrence entre elles et avec l’ANR ? Où en est-on de la politique de dés-UMRisation qui n’ose pas dire son nom, et qui se dissimule sous une floraison de sous-types d’UMR (les vraies-vraies, les vraies-fausses, les fausses-vraies et les fausses-fausses). Les sigles correspondants existent mais ils changent trop vite pour avoir le moindre sens utilisable dans une communication entre acteurs de la recherche non mutés en apparatchiks. Certains éprouvent une sorte d’humiliation à ne pas parvenir à décoder ces nouveaux sigles, ces nouvelles catégories, ce nouveau système. Ils s’épuisent à chercher à comprendre les intentions cachées, les évolutions non dites mais prévisibles. Ils ont tort de réagir ainsi. La réaction appropriée est la colère.

Oui, nous dénonçons l’ANSV (qui est tout, sauf une Alliance avec les acteurs de la recherche) et son CCRSVS barbare à la tête des ITMO censés penser pour nous. Qu’on ne vienne pas nous dire que cette colère équivaudrait au refus de toute réforme, manifesté par des obsédés du statu-quo. Le seul statu-quo que nous revendiquons est le suivant : nous nous sommes engagés dans la voie de la recherche par amour de la recherche, de la découverte de nouvelles connaissances, avec la liberté que cela nécessite, et nous voulons que vive cette recherche-là. Nous ne voulons pas d’une "réforme" qui entrave notre pensée, notre travail, et nous transforme en marionnettes d’un nouvel appareil de management auquel, hélas, certains d’entre nous acceptent de contribuer.  [3] On nous catalogue comme des "opposants radicaux", mais cette radicalité est simplement celle de ceux qui veulent comprendre ce qui est à la racine des mesures qui nous tombent dessus les unes après les autres, la radicalité de ceux qui savent que le serpent du new public management appliqué à la recherche poursuit son cap, et que nous aurions tort de nous laisser abuser par chaque changement apparent de direction de cette politique obstinée et destructrice, qui progresse en ondulant pour s’adapter au terrain.

[1] Des laboratoires universitaires sont évidemment impliqués dans cette recherche. Mais quel sens y a-t-il à ce qu’ils soient représentés par la CPU, plutôt que par la CPCNU ?

[2] L’intention affichée alors était de découper l’INSERM -et le CNRS-, prétendument pour ... améliorer leur lisibilité et leur cohérence. Ce discours d’une violente absurdité est digne des slogans martelés par le Parti au pouvoir dans I984, de Georges Orwell : "LA LIBERTE C’EST L’ESCLAVAGE.....L’IGNORANCE C’EST LA FORCE".

[3] Voir sur ce même site l’article De la bureaucratisation de la recherche.