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Un malaise depuis longtemps annoncé

Le déni de l’innovation

Par Roussetm, le 3 février 2004

Notre malaise qui couvait depuis trop d’années s’est enfin déclaré au grand jour. Après nos années de galère, quand nous étions thésards, après nos années d’anxiétés, quand nous étions en post-doc, après nos années de frustrations, depuis que nous sommes chercheurs, le moment est enfin venu où nous allons dire ce que nous avons sur le cœur. Mais pourquoi ce soudain sursaut de notre communauté d’habitude si stoïque ?

Le fait que la recherche ne soit pas bien considérée en France n’est pas nouveau, mais nous avons le sentiment que la situation s’aggrave et devient dramatique, à cause de deux facteurs prépondérants. Le manque d’étudiants dans nos laboratoires est à mon sens la pierre angulaire de notre exaspération, c’est le signe irréfutable qui nous a fait réaliser que cette science qui nous fascinait, qui nous intriguait, qui nous attirait quand nous étions jeunes, n’intéresse plus les jeunes d’aujourd’hui. Comment cela a-t-il pu arriver ? Comment quelque chose d’aussi passionnant que la science, d’aussi ludique, peut-elle ne plus captiver, ne plus amuser, ne plus séduire un esprit curieux ? Qu’est ce qui fait que les jeunes d’aujourd’hui s’enthousiasment pour le marketing, la vente, la production, le consulting, le droit, la psychologie et évitent les études scientifiques ? Faire ce constat et nous poser cette question nous a forcés à voir ce que nous ne voulions pas voir, à admettre ce que nous ne voulions pas admettre. Nous avons alors réalisé que le choix de ces jeunes était tout à fait pertinent, et que replacés dans le contexte actuel, nous aurions pris probablement le même chemin.

Les études scientifiques sont trop longues, trop aléatoires, mais surtout trop incertaines, et notre métier est trop mal payé et trop mal considéré. Voilà ce que nos jeunes nous disent en se détournant des études scientifiques, et ils ont raisons. Ils attendent que leurs études leurs permettent, dans la mesure du possible, de trouver un métier, dont la rémunération corresponde à leur niveau de qualification. Et force est de constater que les études scientifiques récompensent dix années d’études par des carrières médiocres ou pire, de la précarité. Le marché du travail indique de la façon la plus claire possible que le diplôme de choix en France est un diplôme d’Ingénieur ou équivalent, soit Bac+5. C’est donc ce que vise naturellement l’ensemble de notre jeunesse. Et pour répondre à cette demande, les formations à Bac+5 se sont multipliées depuis plusieurs années. Nous avons actuellement en France pléthore d’Ecoles et de DESS, dont le seul intérêt se limite parfois à la seule mention « Ingénieur », mais ô combien valorisante. La conséquence de ce particularisme d’origine probablement endogamique, est que nous formons nos élites à la reproduction, à l’amélioration mais pas à l’innovation.

La conclusion de cette analyse est que la recherche n’est plus un métier d’avenir, et nous savons bien que, sans étudiant, nous non plus, nous n’avons plus d’avenir ; un laboratoire sans étudiant est comme un verger sans fruits. Certains d’entre nous ont encore du mal à l’admettre, satisfaits d’eux même et rassurés par le nombre et la qualité de leurs publications. Mais la raréfaction des étudiants dans les laboratoires est une évidence qu’il faut avoir le courage de prendre en compte, d’analyser et d’interpréter sans se voiler la face.

Le deuxième facteur, que l’on peut considérer comme l’étincelle qui à mis le feu au poudre, vient de l’invraisemblable et inquiétante contradiction qui existe entre ce que nous vivons au quotidien et le discours lénifiant et manipulateur de notre charmante Ministre de la Recherche. Mis à part le fait que l’on puisse trouver cela insultant, il faut bien comprendre que son message ne s’adresse pas aux scientifiques. Et c’est en cela que réside le véritable danger. Nous savons bien que, quand Monsieur Raffarin ou Madame Haigneré, affirment que l’investissement français en matière de recherche est du même niveau que celui des autres pays industrialisés, ils ne tiennent pas compte du fait que les statistiques des autres pays ne comptabilisent que l’argent des laboratoires, hors militaire, hors aérospatiale, hors nucléaire et surtout majoritairement hors salaires, alors qu’en France tout est y est intégré. Cette désinformation n’est effectuée que dans l’espoir de démontrer les carences de notre appareil de recherche, et d’amener le plus grand nombre à penser qu’en réalité, nous sommes des nantis, improductifs, et inutiles, qui pèsent sur les impôts, ne produisent pas de richesse et, nous l’avons vu plus haut, ne forment plus les jeunes. Il devient alors facile de diminuer les crédits, de restreindre les recrutements, pour que nous devenions totalement dépendants de toute source externe de financement ; et dans l’esprit du Ministère, cette source c’est l’industrie.

Les conséquences de cette évolution programmée sont désastreuses. La réduction des crédits des laboratoires, associée à la diminution du nombre de postes ouverts au concours, alors qu’ils étaient déjà bien trop faibles, ne feront qu’augmenter encore un peu plus la précarité dans l’emploi scientifique, et finiront de décourager les plus persévérants de nos étudiants. Quant à développer la recherche appliquée, si les industriels veulent investir dans la recherche et bénéficier de nos compétences, cela ne peut qu’être bénéfique pour tout le monde. Mais il ne faut à aucun prix transformer les chercheurs en intérimaires de la science, travaillant quelques années sur ceci, puis quelques années sur cela, au grès des besoins immédiats et de la poursuite de la productivité. Les brevets, les applications et donc la création de richesses résultent des avancées scientifiques, de la progression des connaissances, du développement de nouveaux concepts. On ne répètera jamais assez que l’on ne prévoit pas une découverte, mais qu’elle est porteuse de forte valeur ajoutée. Vouloir orienter la recherche c’est se limiter à explorer des terres connues et vouloir planter son drapeau là où d’autres sont passés avant nous. Vouloir piloter la recherche par l’aval aboutira à l’appauvrissement de nos diversités thématiques, à l’affaiblissement de nos compétences, et de façon inéluctable, à l’impossibilité d’innover.

Si le gouvernement affiche une volonté réelle de réformer la recherche, qu’il nous donne alors les millions d’euros dont nous manquons cruellement pour équiper nos laboratoires, recruter avec un salaire attractif les jeunes gens brillants dont nous avons besoin, et devenir ainsi compétitifs face aux poids lourd de l’innovation que sont les Etats-Unis et le Japon. Si la France dépose peu de brevets c’est parce que l’industrie fait peu de recherche et parce que ses cadres dirigeants n’ont que peu de culture de recherche, conséquence de l’endogamie. Pour remédier à cette carence, qui est, nous en sommes tous d’accord, très dommageable, il faut permettre aux élèves ingénieurs d’accéder à la formation par la recherche, en délivrant une équivalence avec le DEA et en attribuant, à tous les thésards, un nombre significatif de bourses motivantes correspondant au niveau d’étude. Il faut d’autre part permettre aux Docteurs d’accéder aux grands corps de l’état, ce qui ne manquera pas de valoriser notre diplôme et de susciter des vocations. Un Doctorat sanctionne un haut niveau d’étude et un haut niveau de qualification, et n’est pas le label d’un rat de laboratoire. Nous regrettons que dans tous les pays sauf en France, les employeurs en soient convaincus.

La recherche est un métier qui nécessite plus que tout autre de se maintenir au plus haut niveau de compétence. Dans un contexte de compétition internationale, cette compétence à un prix qu’il faut absolument avoir la clairvoyance de payer, si l’on ne veut pas demain, en être réduit à produire à bas prix les inventions des autres, et y perdre notre niveau de vie et nos avancées sociales.

Marc Rousset, CR1, CNRS