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Le Grand Trucage. Comment le gouvernement manipule les statistiques

Par Annick Kieffer, le 29 juin 2009

Le Grand Trucage Comment le gouvernement manipule les statistiques

de Lorraine Data, 2009, Editions La Découverte, collection Cahiers libres, Paris, ISBN 978 2 7071 5793 5

Par Annick Kieffer

Après la fin du service militaire obligatoire en 1997 par J. Chirac, Sarkozy annonce la diminution des effectifs militaires et la fermeture de casernes dans des zones qui ne sont plus considérées comme stratégiques. Dès lors quel avenir pour les villes de garnison où les militaires jouaient un rôle importante dans la vie locale, dans les villes de l’Est de la France déjà touchées par la lente dégradation des activités économiques traditionnelles (mines, sidérurgie, etc.) ? Sarkozy a trouvé une solution : « délocaliser » à Metz une partie de la production de la statistique publique. D’où le pseudonyme – Lorraine Data - choisi par les auteurs de l’ouvrage « Le grand truquage. Comment le gouvernement manipule les statistique » paru dernièrement aux éditions de La Découverte.

Les auteurs présentent un travail remarquable de clarté et de pédagogie sur un sujet rébarbatif : qu’indique un chiffre ? Comment est-il construit ? Que mesure-t-il ? Quelle est sa sensibilité aux dispositions juridiques ou législatives ? Quels en sont les usages notamment dans le débat public ? Le chiffre est en effet devenu un argument politique que les ministres, élus, ou candidats mobilisent pour fonder leur politique, ou la stigmatiser, fournissant selon eux une assise factuelle et scientifique incontestable. Avec l’adoption des règles libérales (la fameuse RGPP) les politiques publiques sont déclinées en objectifs, le chiffre sert à quantifier un objectif à atteindre et à évaluer a posteriori son application. Il permettrait également, selon l’idéologie qui domine au sein du gouvernement, à chaque citoyen de connaître l’usage qui est fait de son impôt, au centime près. Sept domaines ont été choisis par les auteurs pour expliquer le rôle que l’on fait jouer au chiffre et l’enjeu social, économique et politique de sa détermination : le pouvoir d’achat, l’emploi et le chômage, les heures supplémentaires, la pauvreté, l’éducation, l’immigration et la délinquance.

La construction d’un chiffre peut évoluer sous l’effet de différentes causes : l’écart entre la perception des individus et l’indicateur (par exemple l’indice des prix), un changement dans la définition des notions (par exemple le chômage), dans le champ d’application d’une mesure (le chômage, l’emploi, la durée du travail), dans la conception de la notion (la pauvreté, l’immigration, la délinquance), selon la source (collecte des information par l’administration ou enquête). Les pressions politiques pèsent différemment selon le type d’indicateur.

Le débat sur le pouvoir d’achat fait appel à deux types d’information : l’évolution des prix et la celle des revenus. L’indicateur élaboré par l’Insee, l’indice des prix, s’intéresse à la consommation d’un ménage-type lequel, parce qu’il s’agit d’une moyenne, surreprésente de fait les ménages les plus aisés. L’écart entre la perception des ménages – selon lesquels les prix ont augmenté - et l’évolution de l’indice - selon lequel ils seraient restés stables - a amené les statisticiens à mettre en cause leur mode de calcul pour prendre en compte la distribution de la consommation selon le revenu. Le passage à une autre technique statistique, la forme de la distribution plutôt que le résumé à sa moyenne, qui prend mieux en compte les inégalités, conduit à conclure à une augmentation des prix et donc à une surestimation de l’évolution du pouvoir d’achat.

Les chiffres de l’emploi et du chômage ont été l’occasion d’un polémique qui a contraint le gouvernement à demander au Conseil national de l’Information Statistique (CNIS) un rapport sur cette question. La méconnaissance de la construction de l’indicateur du chômage selon les sources (administratives ou enquêtes) par les journalistes et les politiques a été une source de difficultés, à laquelle il faut ajouter les tensions au sein du système statistique. La mesure du chômage est un exemple emblématique de la sensibilité des indicateurs aux dispositions légales. Le chômage a diminué, certes, mais une grande partie de cette baisse est due aux changements de définition : dispositions plus contraignantes relatives à son indemnisation pour ce qui concerne l’enregistrement du chômage par l’ANPE d’une part, adoption par l’Insee d’une conception plu restrictive appliquée par Eurostat de l’autre, selon laquelle est compté comme chômeur non seulement une personne qui n’a pas travaillé, ne fut-ce qu’une heure, pendant la période de référence et qui cherche une emploi, mais qui doit pour cela faire des démarches actives. C’est sur le sens de ces démarches que les instituts statistiques divergeaient, l’inscription à l’ANPE n’étant pas considérée comme démarche active par Eurostat. Le groupe du CNIS a préconisé d’expliquer la construction du chiffre dans chaque publication et de fournir, aux côtés des indicateurs de chômage, des indicateurs de sous-emploi (le halo du chômage : précarité, faibles horaires, etc.), de la qualité de l’emploi, et de type d’emploi. La source utilisée doit être unique : l’enquête sur l’Emploi de l’Insee. Ce dispositif devrait réduire les mésusages des chiffres du chômage par le gouvernement et des journalistes peu pointilleux sur la réalité des chiffres qu’ils utilisent. Les chiffres de la pauvreté témoignent également de la manipulation dont le chiffre peut être l’occasion. A la définition relative de la pauvreté (60% du niveau de vie médian) adoptée par les instituts statistiques au niveau international, le gouvernement préfère un indicateur plus optimiste lui permettant de convaincre les citoyens de l’efficacité de sa politique. Il s’agit soit de baisser le seuil à 50%, mais, plus efficace encore d’utiliser un indicateur qui prend en compte l’évolution à partir d’une date et d’un seuil fixe : 880€ en 2006. Le taux de « pauvres » ne peut alors que diminuer. Le tour est joué.

La question de l’immigration présente un second exemple du jeu de la manipulation sur les chiffres. Ainsi l’immigration clandestine dont il est difficile, par définition, de mesurer l’ampleur, mais dont les chiffres sont diffusés à l’envi sans précaution, ou les reconduites à la frontière qui ne tiennent pas compte des refoulés. Sarkozy fixe un objectif curieux, l’immigration économique doit représenter 50% du total des entrées à des fins durables en France. Pour gonfler le taux d’immigration économique il suffit d’agir sur les deux éléments qui le constituent. Le dénominateur est réduit grâce à une conception plus restrictive qui exclut des catégories d’entrants telles que les réfugiés, les étudiants « temporaires » et les malades. Le numérateur est en revanche gonflé par l’ajout des saisonniers, des entrées considérés comme très qualifiés et les étudiants de l’UE.

On connaît la sensibilité de la mesure de la délinquance à l’action de la police. On connaît moins le débat sur le champ couvert par la mesure. Ainsi les chiffres sont gonflés en faisant un amalgame entre les types d’infractions, quelle que soit leur gravité (allant de l’usage de drogues au meurtre dans le cas des mineurs par exemple).

Au terme de ce livre, la dépendance des statistiques aux objectifs du gouvernement apparaît clairement. Pour montrer l’efficacité de son action, pour justifier l’accent mis sur tel problème il a besoin de « chiffres » qu’il présente comme « bons ». Lorsqu’ils ne le sont pas, les statisticiens sont qualifiés de pessimistes (on l’a vu encore récemment avec la présentation des chiffres sur la croissance), leur mesure contestée, et leur indépendance est ouvertement mise en cause. De ce point de vue leur combat rejoint celui des scientifiques. L’ouvrage montre également le rôle des chercheurs en sciences sociales dans l’amélioration des mesures et sur leur pertinence. Par leurs critiques et leurs travaux, ils participent à l’amélioration des outils de mesure et à leur assise scientifique. Les communautés des statisticiens et des chercheurs sont liées en France, de par la formation scientifique des premiers. Cela garantit la qualité de leurs travaux et leur indépendance. C’est pourquoi nous devons les soutenir. La lecture de cet ouvrage nous y incite.