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Pour la Renaissance d’une Europe humaniste et savante

le 13 décembre 2009

- Michel Saint Jean, Physicien (CNRS, Paris) ;
- Lisbeth Verstraete Hansen, Etudes culturelles internationales, (Copenhagen Business School, Copenhague) ;
- Efthymios Nicolaïdis Nicolaïdis, Historien (Fondation Nationale de la Recherche, Athènes) ;
- Marco Pitzalis, Sociologue (Université de Cagliari).

Dans un monde où la compétitivité économique paraît être le seul idéal des nations, où les humains ne sont plus que de simples variables d’ajustement isolés et corvéables à merci, où le modèle économique dominant a montré toutes ses limites, l’Europe doit sans retard renouer avec sa tradition humaniste et être à nouveau porteuse d’un projet universel qui fait du savoir une valeur en soi, libératrice et émancipatrice. L’Europe doit rappeler à un monde désenchanté et il y a encore peu sidéré par les chimères du libéralisme que le savoir, bien plus qu’une simple arme de la « bataille de l’intelligence », est avant tout un bien culturel commun qui offre aux citoyens des valeurs et des compétences partagées et leur garantit, par la pratique intellectuelle d’analyse et de compréhension du monde qu’il permet, la paix et la prospérité.

Cette ambition réaffirmée devra être dans les années qui viennent la marque première de sa recherche publique et son enseignement supérieur. Or depuis 2000, l’Union Européenne a choisi une tout autre voie qui réduit progressivement la connaissance aux seuls besoins d’« une économie compétitive ». Recherche ne rime plus désormais qu’avec innovation et nombre de brevets, enseignement supérieur ne résonne plus qu’avec « employabilité » et qualifications professionnelles. Pour mettre en œuvre cette stratégie dite « de Lisbonne », les instances et les chefs d’Etats européens ont remplacé la loi parlementaire par une série d’objectifs chiffrés, le 3% du PIB fixant la contribution de chaque Etat à sa recherche et son enseignement supérieur étant l’un des plus fameux. Non contraignants, jamais atteints, vaguement soumis à la surveillance multilatérale, ces objectifs servent surtout aux gouvernements pour imposer leurs réformes sans concertation en invoquant les retards pris et l’avance des voisins. Au légitime débat politique fixant démocratiquement les grandes orientations, se sont substituées des « réformes » voulues par la technocratie au nom de l’efficacité gestionnaire.

Les institutions académiques ont ainsi été violées par des managers qui en ont forcé les pratiques au mépris des règles et des nécessités du progrès scientifique et de la transmission du savoir. Indépendance et collégialité des décisions ont été stigmatisées comme des freins à la « modernité » et remplacées par un pouvoir donné à quelques uns. Pour « adapter » les universités et les organismes de recherche à la « compétition mondiale », la politique de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur ne s’imagine plus autrement qu’en termes de réduction de coûts et de pilotage au plus près, avec la croyance absolue que la mise en concurrence permanente de tous est la condition nécessaire et suffisante de l’efficacité. Partout s’observe un fort désengagement de l’Etat. Transformées en « entreprises », les universités doivent trouver des ressources propres. La plupart ont choisi d’augmenter les frais de scolarité payés par les étudiants devenus « clients », quitte, pour les attirer, à multiplier les « offres pédagogiques » aux dépens de leurs contenus. D’autres qui avaient privilégié le financement par des fondations sont, avec la crise, dans des situations périlleuses. Pour réduire la masse salariale et améliorer la rentabilité des enseignants-chercheurs, partout on voit croître le ratio étudiants/enseignants, le nombre d’heures d’enseignement à effectuer par les permanents ou le nombre de précaires. Dans les institutions, l’heure n’est plus à la liberté académique. La recherche publique est maintenant pilotée au plus près par des agences qui ne financent plus pour l’essentiel que des projets finalisés à court terme, privant ainsi les scientifiques des moyens pérennes garantissant leur indispensable indépendance. Universités, organismes de recherche, équipes, individus, tous doivent entrer dans une compétition délétere pour obtenir les soutiens financiers dont ils ont besoin. Pour les attribuer, d’inconnus « ex-pairs » s’appuient maintenant sur une évaluation qui relève plus du contrôle quantitatif de « l’assurance qualité » des services du secteur privé que de la confrontation d’idées que le progrès du savoir réclame. Dans toute l’Europe, les dangers mortels de cette emprise sont aujourd’hui trop flagrants. Grèves, mobilisations, occupations fleurissent en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Grèce, en France, en Espagne et au Danemark ; le mécontentement et la colère sont partout.

Cette stratégie de Lisbonne est un échec. Avant que les chefs d’Etat ne décident au Printemps 2010 de la suite à lui donner, un bilan critique approfondi de cette politique devrait en être réalisé par le Parlement européen. A cette occasion, il devrait revendiquer la part qu’il souhaite désormais prendre dans l’élaboration de cette politique. A la guerre de l’intelligence, au pilotage centralisé, au libre marché des savoirs, à la concurrence scientifique généralisée, l’Europe doit opposer d’autres valeurs. Par sa loi commune, elle doit garantir la liberté académique, la libre circulation des connaissances, la coopération entre des scientifiques, la justice sociale devant l’enseignement et la diffusion des savoirs, la participation citoyenne à la critique raisonnée des développements scientifiques et techniques. L’Europe et son Parlement ne doivent plus laisser la Recherche et de l’Enseignement Supérieur, ces pièces maîtresses de notre développement culturel et économique, à la libre appréciation des gestionnaires de chaque Etat, mais au contraire s’en saisir pour en faire un véritable service public européen.

Une telle politique volontariste du Parlement est la condition nécessaire pour que nous puissions encore demain être fiers de notre Recherche et de notre Enseignement Supérieur, de ses découvertes, des savoirs qui y sont élaborés et transmis. C’est aussi la condition pour que la démocratisation de l’enseignement supérieur puisse se poursuivre réellement. C’est également la condition pour que des innovations technologiques majeures puissent se produire. Mais bien au delà, c’est surtout la condition pour que le savoir et la connaissance retrouvent enfin la place qu’ils n’auraient jamais du perdre dans notre société. L’Europe doit dès maintenant initier, promouvoir et engager résolument cette renaissance humaniste et savante du XXIème siècle.