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Synthèse de l’article sur l’université de Yves Citton, dans la RiLi

Par Erwann Bleu, le 14 janvier 2010

Dans son article à la Revue Internationale des Livres et des Idées (disponible gratuitement en ligne), Yves Citton s’attache à la fois à faire un compte-rendu et une mise en relation des trois livres suivants : Unmaking the Public University. The Forty-Year Assault on the Middle-Class (Newfield), L’Espace public oppositionnel (Negt) et Esquisse d’une contribution à la critique de l’économie des savoirs (Sibertin-Blanc et Legrand).

Je fais ci-dessous une rapide synthèse de cet article.



Il existe un parallèle entre l’histoire passée des "grandes universités publiques de recherche (financées par le budget des états)" américaines et l’histoire actuelle de l’université française.
En effet, entre 1880 et 1980 s’était instauré, aux Etats-Unis, une période de "compromis" entre les "exigences managériales du développement économique" et les "ambitions humanistes du développement personnel". C’est ce deuxième aspect de l’université qui a fait s’ouvrir celle-ci à une plus large couche sociale de la population (la "classe moyenne" selon les analyses de Newfield) - couche sociale de la population qui, à travers l’université, commençait à s’émanciper jusqu’à menacer la répartition des privilèges et des revenus (ainsi les mouvements étudiants des années 60, mais aussi la grande production de textes d’universitaires de tous bords interprétant cette émancipation comme "une inéluctable nécessité historique").

Face à cette menace pesant sur les "élites conservatrices", dont l’intérêt était de conserver, donc de défendre, ses privilèges, s’est developpée, depuis les années 80 jusqu’à nos jours, une stratégie reposant sur deux axes :

- Une exigence comptable destinée à brimer la capacité d’invention des universités.

- Un assaut idéologique destiné à nier la valeur du travail intellectuel des universitaires.


L’assaut idéologique s’est construit à travers une guerre culturelle servant d’avant-garde à une guerre économique : il s’agissait en effet de réduire les revendications économiques des groupes de diplômés, en train de former la majorité de la population, en discréditant le cadre culturel où ces groupes s’étaient construits (dénonciation des facultés "comme remplies d’intellectuels fanatisés, coupés de la réalité (économique) et enragés d’égalité tous azimuts (races, sexes, disciplines, valeurs culturelles)").
Cette stratégie permettait également de discipliner un "cognitariat" bientôt nécessaire aux besoins de la nouvelle économie, et dont les revendications n’auraient pas permis de dégager les grandes marges de profit dont se nourrissent les élites.

C’est de cette origine, et pour servir ces intérêts, qu’est née l’opposition entre égalité et prospérité économique ; c’est de cette origine, également, que provient l’essor du thème de la "diversité", permettant d’évacuer toute exigence de justice sociale.
Newfield prend soin de souligner que la neutralisation du principe de l’égalité a été aussi portée par la classe moyenne, une fois celle-ci culturellement vaincue par la culture dominante et n’ayant, de ce fait, plus la capacité de résister à la stratégie se déployant contre elle.


La phase économique de l’assaut s’est traduite d’une part, en amont, par la décision politique de diriger les crédits budgétaires vers les stades/prisons/autoroutes au détriment de l’éducation et, d’autre part, par une information de la gestion comptable de l’université inspirée de l’idéologie du business management.

Ainsi, Citton décrit les 7 étapes de cette attaque :

- Exiger une transparence/responsabilité (R de LRU) budgétaire de la part d’un organisme destiner à produire des biens intangibles à valeur sociale plus grande que leur valeur d’échange.

- Poser une autonomie (L de LRU) comptable des sous-unités de l’université alors que cette dernière doit se comprendre comme un ensemble global et équilibré de fonctions - sans compter que l’autonomie dépend en grande part du contexte socio-économique (ce qui, donc, rendait l’université incapable de résister à la pression de la marchandisation).

- Baisser le nombre de titulaires au profit du précariat (dans l’université de Californie, ce précariat a été multiplié par deux depuis 1970).

- Exiger une augmentation de la taille des groupes d’étudiants en cours et fermer ceux dont le nombre d’étudiants est jugé insuffisant (Citton souligne qu’un aspect de la lutte des classes passe désormais par une lutte sur ce nombre).

- Augmentation de l’écriture de rapports à fournir sur un travail que les universitaires ont de moins en moins le temps de faire (soit une augmentation des rouages administratifs et une augmentation du personnel administratif).

- Faire passer la professionnalisation avant l’éducation - Newfield souligne que si les universitaires ont été priés de se soumettre aux lois du marché, comme tout business men, ils ont volontairement été tenus éloignés de ses mécanismes de gestion (apprendre à influer sur le marché), que tout business men connaît.

- Obscurcir les flux réels de financement entre les humanités et les sciences "dures" - en réalité, les sciences sociales sont plus rentables car moins exigentes en frais annexes et en ressources institutionnelles (ce qui signifie une meilleure rentabilité des frais d’inscription).


En conclusion, Citton souligne que la défense des privilèges ne se situe en réalité pas du côté des universitaires mais bien du côté des élites conservatrices ; il pointe la diversité des mécanismes d’attaque de la guerre culturelle (aspects positifs de la colonisation, déclarations sur la racaille des banlieues, dénonciation des intermittents, etc.) ; il met l’accent sur la nécessité de défendre la notion d’égalité et de bien commun ainsi que sur la défense de l’intrication enseignement et recherche ; il remarque, enfin, que la séparation entre "masse" et "créativité" n’est qu’un mécanisme idéologique.



Citton parle ensuite, en s’appuyant sur le 3ème livre, de la nécessité de pousser la critique jusqu’à englober tous les mécanismes d’évaluation (des étudiants aux enseignants) afin d’être conséquent avec les revendications : les mécanismes d’intimidation dans le rapport au savoir (postures d’autorité, rituels initiatiques, infantilisation, stigmatisation de l’ignorance...) doivent être interrogés et remis en cause afin de construire un rapport actif et productif des étudiants au savoir (et non pas un simple rapport passif de consommation).
Ainsi, repenser le dispositif du savoir passe par une autonomisation des étudiants (bourses) ainsi que par l’effectuation, dès la licence, de travaux collectifs de recherche orientés et coordonnés par des enseignants (dont le rôle ne se limiterait plus à une simple transmission de savoir évaluée par rapport aux souvenirs de l’étudiant).



En dernière analyse, Citton, s’appuyant sur le 2ème livre, indique la possibilité pour les universités d’offrir aux "espaces publics oppositionnels" des zones d’autonomie temporaires permettant aux groupes sociaux marginaux de déborder la "république des savants" présente au sein de l’université - en effet, alors que la "république des savants" correspond davantage à un "espace public bourgeois" (c’est-à-dire un lieu où la pratique de la généralisation abstraite, via des discours normatifs dont la légitimité est reconnue par l’autorité de l’institution, prédomine), les groupes sociaux marginaux (en lutte) forment un "espace public oppositionnel" (visant à l’accumulation d’expériences singulières vécues, et à l’échange de ces expériences par la prise de parole directe) dans lequel la "subjectivité rebelle" advient (Citton indique également que tout mouvement est propice à la naissance de cette subjectivité).
Ces "espaces publics oppositionnels" prenant davantage naissance au sein des sciences sociales et des humanités, Citton propose de refuser la rupture induite par la guerre culturelle des élites conduisant à distinguer entre une "université-productrice-de-techno-science" et une "université-productrice-de-réflexion-socio-culturelle" - "c’est leur dialogue intime qui fait le propre de l’université".



Cette synthèse n’est pas exhaustive, principalement sur les conclusions de Citton, mais elle donne un aperçu des points me semblant les plus intéressants.