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Notre usine est un roman

Par Alain Trautmann, le 6 février 2010

Il faut lire "Notre usine est un roman". Ce livre, paru en 2008, a été écrit par Sylvain Rossignol, après une centaine d’heures d’entretien avec des salariés de l’usine Sanofi-Aventis à Romainville, organisés dans un collectif présidé par Annick Lacour. Après la fermeture de leur usine en 2006, A. Lacour et ses collègues étaient allés chercher S. Rossignol afin qu’il écrive pour eux, sur eux. Si vous ouvrez ce livre au style enlevé, vous ne le reposerez qu’après l’avoir dévoré. Voici pourquoi.

Pour raconter la vie de cette usine sur une quarantaine d’années, S. Rossignol a choisi de créer quelques personnages nourris de ses entretiens, et qu’il fait vivre de façon très attachante. Ces hommes et surtout ces femmes nous font traverser les différentes périodes de l’usine, d’abord Roussel Uclaf, puis HMR (Hoechst Marion Roussel) puis Aventis, enfin Sanofi-Aventis. Avec eux, on vit des moments forts comme la fièvre de mai 68 vécue non pas au Quartier Latin, mais dans une usine en grève, l’élection de Mitterrand en 1981, et la transformation progressive de l’usine. Dans la période Roussel-Uclaf, Romainville regroupait l’ensemble de la chaîne d’activités qui va de la recherche et la découverte d’un médicament jusqu’à sa production et son conditionnement. S. Rossignol rend sensible l’excitation du chercheur qui comprend soudain que la molécule RU486 va pouvoir interrompre très vite une grossesse (c’est la pilule du lendemain, découverte dans cette usine de Romainville et non pas dans le laboratoire de E Baulieu). Il fait aussi bien ressentir l’ambiance sur la chaîne de conditionnement, la dextérité qui y est indispensable, les nouveaux qui n’arrivent pas à suivre au début, une solidarité extraordinaire, la fierté ouvrière. On est accroché par la peinture sensible de ces ouvriers, de ces techniciens, de ces chercheurs, leurs amitiés, leurs découragements, les difficultés des relations avec la direction ou l’encadrement, l’exigence du travail bien fait, le travail militant en plus, avec ses difficultés, ses joies et ses échecs.

A travers ces personnages, on sent très bien comment l’on est passé progressivement d’une entreprise ayant une logique industrielle forte, à une entreprise dominée par la finance et le marketing. C’est ce changement de logique qui est à la base de la fermeture d’une usine pourtant extrêmement performante, un des fleurons de l’industrie pharmaceutique en Europe. Dans la dernière partie du livre, l’analyse des raisons qui ont amené la direction à fermer cette usine est présentée de façon magistrale. L’intérêt de cette analyse est qu’elle a valeur d’exemple, bien au-delà de cette seule histoire. On comprend pourquoi les intérêts des salariés et ceux des malades sont parfaitement compatibles entre eux, mais qu’en revanche les deux sont absolument incompatibles avec celui d’actionnaires qui réclament des intérêts annuels de 15%, un taux qui ne peut être offert que dans une démarche financière spéculative détruisant une logique industrielle rationnelle. La démonstration de la validité, de la gravité de cette proposition, ressort avec une force impressionnante des propos des travailleurs de Romainville, réécrits par S. Rossignol.

Il faut lire ce livre. Et à la fin, peut-être que, comme moi, vous n’arriverez pas à le refermer. Surfant sur internet, vous irez sur le site éponyme notreusineestunroman ou sur celui du projet Nereis. Il n’est quasiment pas question du projet Nereis dans le livre, mais il y a un lien très fort entre les deux. Quand les salariés de Romainville ont compris que leur patron était déterminé à fermer l’usine, ils ont monté un contre-projet très élaboré de partenariat public-privé, qui aurait permis à l’usine de continuer à tourner, en y associant Aventis, le CNRS et l’INSERM. Les équipements de l’usine d’Aventis à Romainville, la chimiothèque du CNRS, un screening des effets de ces molécules en partenariat avec l’INSERM : il y avait de quoi monter un projet très ambitieux. Un projet complet, avec business-plan a été présenté aux différents partenaires et au gouvernement. Mais il a été rejeté, comme cela a été raconté dans une Tribune parue dans Le Monde le 9 mars 2004 (Aventis, Nereis et le petit gouvernement, voir ci-joint). Pour maintenir le niveau des actions de Sanofi-Aventis, il ne fallait surtout pas montrer la viabilité d’une autre façon de faire de la recherche pharmaceutique. Il fallait tout casser, littéralement : on apprend ainsi dans le livre que la direction de Sanofi-Aventis a fait casser la verrerie sur place, cela revenait moins cher que de la donner !

On sort de ce bouquin en colère, admiratif devant les hommes et les femmes qui ont travaillé et se sont battus à Romainville. On a l’impression d’un peu mieux comprendre ce qui s’est joué là-bas, et qui continue de se jouer ailleurs, maintenant, une pièce absurde, qui met en place un avenir inacceptable. Avons-nous le droit, et le temps, de rester inactifs face à cette évolution prévisible, pour qui sait tirer les leçons de ce passé récent ? Faudra-t-il une catastrophe pour qu’il soit enfin possible d’enrayer cette machine infernale ?

Note : les photos viennent toutes du site notreusinestunroman, sauf celle de S. Rossignol et A. Lacour, venant de Ouest France.