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Le travail précaire dans les centres de recherche et dans l’Université italienne

le 7 février 2010

Alessandra Ciattini

Università La Sapienza di Roma – Italia

Communication prononcée lors de l’Université d’hiver de Sauvons la recherche (5 février 2010)

Résumé

Pendant les dernières années en Italie, les gouvernements de centre-gauche ou de centre droit ont suspendu un pourcentage considérable des moyens économiques destinés aux universités et aux centres de recherche publique, en privilégiant par cela les institutions privées.

Cette inversion de tendance est en relation avec la politique économique générale. Selon celle-ci les institutions de l’Etat ont été réorganisées en attribuant plusieurs de leurs fonctions à des institutions privées.

Ces réductions de dépense publique ont été établies malgré le fait que l’Italie soit l’un des derniers pays européens à investir dans l’éducation supérieure et dans la recherche. En effet l’Italie investit seulement 1,10 pour cent du produit intérieur brut à comparer avec les 1, 81 % des autres pays européens et le 2, 68 pour cent investi par les Etats-Unis et les 3,15 % investi par le Japon.

Cette réduction de dépense publique a favorisé l’embauche sur contrat des chercheurs et des enseignants précaires. Les nouvelles lois, en réduisant le salaire des travailleurs et en rendant plus critiques les conditions de travail, ont introduit ce type de contrat sur le marché. Les universités et les centres de recherche ont profité de ces nouvelles lois et, d’autre part, en raison du manque de moyens, ont augmenté le nombre des travailleurs précaires, déjà existant en quantité limitée.

Selon les statistiques les plus récentes, dans les universités italiennes, 37% des travailleurs sont précaires et ils ont différents types de contrat. Je vais essayer de décrire les conséquences négatives de tout cela pour l’activité didactique et pour le milieu de la recherche, question qui jusqu’à ce jour n’a pas trouvé de solution. Voire, le gouvernement actuel a proposé un dessein de loi qui rend précaire le rôle du premier niveau de l’enseignement universitaire.

Réflexion synthétique

À l’état socio-économique actuel on a affirmé le principe selon lequel les institutions publiques doivent être réorganisées pour offrir de plus amples espaces et opportunités à la société civile, aux associations et à ses composantes. Ce principe a été justifié en affirmant qu’en général les institutions privées sont beaucoup plus efficaces que les institutions publiques et qu’en raison de cela elles satisfont davantage les exigences et les besoins des citoyens.

À partir des années ‘70, ce principe, qui est enraciné dans la pensée libérale classique, dont est issu le néolibéralisme, a inspiré la politique économique internationale. Cela a produit de nouvelles mesures et des lois dans les différents secteurs de la vie sociale ainsi que dans le marché du travail, dans l’organisation sanitaire, dans la réorganisation de l’école publique et dans celle des institutions publiques scientifiques et culturelles. En Italie, à partir des années ‘90 du XX siècle, des changements remarquables ont été introduits dans ce secteur, tels les réductions de dépense publique et l’introduction du travail précaire qui s’avère être moins coûteux.

Un autre changement important a été l’institution de deux niveaux différents de cours universitaires : le premier ayant caractère professionnel, est destiné à ceux qui veulent entrer rapidement dans le marché du travail même si la préparation reçue apparaît insuffisante ; le deuxième niveau est destiné à ceux qui veulent et peuvent continuer leur parcours d’études pour atteindre les niveaux plus élevés de la préparation universitaire. De cette façon, se produit une sorte de dualisme selon lequel au premier niveau est située une force de travail peu préparée et destinée à la précarité, tandis qu’au deuxième niveau on situe des individus qui ont une possibilité majeure de trouver un travail bien rémunéré et stable.

Ces changements ont été soutenus par la Banque Mondiale, qui a proposé une réduction générale des dépenses publiques dans l’éducation supérieure.

Au cours de cette réflexion synthétique, je ne vais pas prendre en compte tous les profonds changements qu’a subis l’Université pendant les vingt dernières années et qui ont produit ce que Gustav Seibt, à propos de son pays, défini comme la « chute de l’Université ». En Europe, ce changement a été décidé lors de rencontres officielles des représentants politiques des différents pays. Dans ce contexte a été décidé le remplacement du modèle européen continental de l’Université (franco-allemand) par le modèle anglo-saxon. Ce dernier modèle a développé l’université d’entreprise ; dans celle-ci la recherche et l’activité de l’enseignement sont subordonnées au développement de l’innovation technologique des différents secteurs industriels et à la formation des travailleurs nécessaires aux entreprises. Ce processus peut être interprété comme l’imposition du point de vue du marché dans tous les aspects de la vie sociale, y compris le développement de la culture et de l’éducation supérieure ; point de vue restreint qui ne considère pas les exigences et les nécessités de la société et de toutes ses composantes.

Comme je l’ai déjà annoncé, un des aspects les plus importants qui a pénalisé les centres de recherche et les universités italiennes a été l’introduction du travail précaire, c’est-à-dire l’emploi des travailleurs précaires soit dans le domaine administratif soit dans l’activité d’enseignement et de recherche. Cette mesure a été justifiée en affirmant que le manque de sécurité lié à la précarité du travail pousserait tous les travailleurs, en particulier les chercheurs et les enseignants, à travailler avec un plus grand engagement pour obtenir un contrat de travail stable dans l’avenir.

La multiplication des travailleurs précaires dans les institutions scientifiques et culturelles de l’Etat a été favorisée par la réduction des dépenses publiques qui auparavant leur étaient destinées. Les réductions de dépense publique ont été décidées malgré le fait que l’Italie soit considérée comme un des derniers pays européen à investir dans l’éducation supérieure et dans la recherche. En effet l’Italie investit seulement 1,10 pour cent du produit intérieur brut à comparer aux 1, 81 des autres pays européens ,aux 2, 68 pour cent investis par les Etats-Unis et aux 3,15 pour cent invests par le Japon.

Le phénomène du travail précaire n’est pas un phénomène uniquement européen ; il n’est pas inconnu dans les universités américaines où il y a plusieurs « adjuncts ». En même temps, les fonds assignés par le gouvernement italien aux universités privées ont augmenté ; en 2005 ils ont augmenté du 7% et ils ont été payés avec ce qui a été enlevé du fond destiné aux universités publiques. La même chose s’est vérifiée avec la loi financière de 2007 : 100 millions d’euros ont été destinés aux dix universités privées qui ont déjà des financements propres et 220 millions ont été destinés aux universités publiques, qui sont environ 70 et qui ne reçoivent pas toujours des ressources de la part d’institutions privées.

Récemment le gouvernement italien de centre-droit a promu la loi 133/2008 qui établit une réduction de la dépense publique (1 milliard et 500.000 euros) jusqu’en 2013. Par ailleurs, avec une loi suivante, le gouvernement a attribué 400 millions d’euros aux industries développant la recherche technologique.

Il faut ajouter que la réduction de la dépense publique a eu des conséquences graves en Italie où la presque totalité des recherches est réalisée dans les universités et dans les centres publics. Bien que les gouvernements aient établi des allégements fiscaux, jusqu’à présent les entreprises n’ont pas réussi à développer des projets de recherche utiles à la production innovatrice de marchandises et en général elles ont tiré des avantages limités et de courte durée de la nouvelle relation de subordination entretenue avec les chercheurs publics. Par ailleurs, ce choix aura sans doute des conséquences négatives sur la recherche fondamentale.

Des chercheurs, comme le sociologue Luciano Gallino, soulignent le manque d’une véritable politique industrielle en Italie dont la responsabilité doit retomber sur les gouvernements et sur les entreprises.

C’est pour cette raison que l’Italie exporte des marchandises technologiquement pauvres et qu’elle est avancée dans un seul secteur technologiquement développé : celui des appareils (machines industrielles) industriels.

Bien que plusieurs hommes politiques italiens (de centre gauche et de centre-droit) affirment que la précarité est un fléau social, endommageant surtout la vie de jeunes qui ne sont pas dans des conditions leur permettant de construire leurs familles et leur avenir, aucune mesure concrète n’est prise pour résoudre ce grave problème. Pour cette raison, le nombre des travailleurs précaires a augmenté dans tous les secteurs professionnels. Selon les statistiques, actuellement il y a environ 4 millions de précaires en Italie, dont 1 million est actuellement au chômage ou a un travail non déclaré (il faut tenir compte du fait que les travailleurs actifs en Italie sont au total 23.298 millions). En outre, la condition de précarité ne concerne pas uniquement les jeunes qui commencent à travailler mais aussi les individus plus âgés qui ont perdu leur travail. Paradoxalement, la précarité est devenue une situation stable, dont le sujet précaire n’arrive pas à sortir facilement. En utilisant les données récoltées par les chercheurs et les enseignants précaires eux-mêmes, je vais décrire brièvement les conditions de travail dans lesquelles ils sont employés dans les universités et quel est leur rôle dans le développement des projets scientifiques et dans l’activité d’enseignement.

Je me réfère au premier recensement national réalisé par le réseau national des chercheurs précaires (groupe de Ferrara) en 2006, auprès de 33 des 77 universités italiennes publiques et privées. Toutefois, je dois ajouter qu’il y a des jugements différents et qu’ils diffèrent selon les enquêtes menées. Le Ministère de l’Instruction, de l’Université et de la Recherche ne semble même pas connaître les données concernant les travailleurs précaires et les conditions effectives de travail dans les universités. Je n’ai pas des données disponibles sur les travailleurs dans la recherche publique.

Selon le recensement des travailleurs précaires, 8% [pour cent] des enseignants et des chercheurs est employé dans du travail occasionnel ; 2% sont des collaborateurs à projet (en italien co.co.pro.) ; 4% sont des collaborateurs permanents (en italien co.co.co). En outre, il y a les boursiers, qui ont reçu une bourse pour des projets de recherche et qui sont 12%. Il y aussi les « assegnisti di ricerca », ce qui correspond à peu près à un poste d’ATER (attaché temporaire d’enseignement et de recherche) qui sont environ 12%. Tous ces travailleurs sont employés sans distinction dans les activités de recherche et d’enseignement, bien qu’ils ne devraient pas y participer.

Le total des travailleurs précaires serait 15.705 dans les 33 universités examnées et selon une projection il s’agit de 35.638 personnes au total (c’est-à-dire 37%), tandis que les 63% restant sont constitués par du personnel structuré (formé par 60.000 enseignants). Le travail précaire est plus utilisé dans les universités du nord de l’Italie que dans celles du centre ou du Sud.

Il faut ajouter aux travailleurs précaires djà mentionnés, les professeurs à contrat : ceux-ci sont payés seulement quelques centaines d’euros pour donner des cours d’environ 30 heures et ne sont pas obligés de faire de la recherche. Il faut ajouter en outre les étudiants en cours de doctorat et ceux qui font une école de spécialisation. Souvent ces derniers sont employés dans l’activité d’enseignement par le professeur qui les a soutenus dans l’avancement de leur carrière universitaire.

Ces dernières catégories de précaires ne sont pas considérées dans le recensement que j’ai mentionné. En tenant compte de ces catégories, les travailleurs dans les universités italiennes seraient 87.985.

Indépendamment de leur contrat et même en l’absence de contrat, ces travailleurs sont employés dans toutes les activités de l’université sous forme de collaborateurs sur projet, pour donner des cours et comme tutors des étudiants. Souvent ils remplacent les travailleurs à temps indéterminé, à partir du moment où,en raison du manque de fonds, pendant les dernières années il n’a pas été possible d’embaucher des enseignants à la place de ceux qui sont partis à la retraite.

Il faut ajouter que, au lieu de résoudre le problème de la précarité, le gouvernement actuel a proposé un projet de loi qui rend précaire le rôle du premier niveau de l’enseignement universitaire ; en outre, il a établi que jusqu’au 2012 on peut embaucher seulement un certain pourcentage (10%, 20%, 50%) des enseignantes qui sont partis à la retraite. De toute évidence, chaque institution scientifique et culturelle doit former sa future force de travail et donc insérer dans les activités de recherche et d’enseignement les meilleurs étudiants qui ont terminé leur cursus universitaire. D’autre part, ce processus est indispensable pour évaluer les jeunes et comprendre lesquels sont les plus indiqués pour l’activité universitaire. Dans ce sens, une courte période d’apprentissage et de pratique est indispensable et nécessaire.

Le phénomène du travail précaire qui est répandu dans plusieurs pays européens, constitue une dégénescence monstrueuse de ce principe raisonnable. En effet, en raison de ce processus de dégénérescence, il y a des travailleurs qui, suivant leur contrat, devraient uniquement faire de la recherche et ainsi perfectionner leur formation ; mais ils sont obligés de donner des cours pendant plusieurs années sans être rémunérés pour cette activité. De cette façon leur processus de formation n’est pas favorisé. Il y a aussi des travailleurs qui, par contrat, doivent donner des cours de quelques heures et qui ne sont pas payés pour leur recherche ; cela produit la déqualification de l’enseignement universitaire qui n’est plus soutenu par un travail de recherche adéquat.`

Pour conclure cette réflexion synthétique, je dois ajouter que les travailleurs ayant une des formes de contrat mentionnées précédemmment reçoivent un salaire modeste (800/1100 euros) et, de plus, ils ne savent pas quand et comment leur longue période d’apprentissage (en moyenne 8/10 années) se terminera.

Malgré l’engagement des précaires dans les activités de recherche et d’enseignement, l’existence du travail précaire, à cause de ses caractéristiques, constitue une des raison pour lesquelles les universités italiennes n’arrivent pas à accomplir leur devoir institutionnel. Comme on peut le remarquer, on est en train d’assister au démantèlement de l’université publique italienne avec toutes les conséquences que cela va produire sur le développement de la culture italienne, de la conscience collective et sur le fonctionnement même de la démocratie.