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Les chaires mixtes : le pire moyen d’aider les laboratoires

le 16 février 2010

François Dulac

La mise en place des chaires mixtes est loin d’être le franc succès escompté, aussi sent-on partout monter la pression pour faire accélérer le mouvement.

Les personnels y sont très majoritairement opposés ? Quelle importance ! La gouvernance moderne consiste à passer outre, sans aucun scrupule, les avis des administrés, en étant intimement convaincu qu’on travaille pour le bien de cette majorité qui ne comprend décidément rien à rien. Quand les sujets sont polémiques, accepter des choix majoritaires c’est céder aux pressions. Et le chantage, réel ou imaginé, est plus sûr moyen de conviction que le débat raisonné.

Des chaires d’excellence ? Quelle injure à tous les chercheurs recrutés ces dernières années de dire que les unités mixtes ont besoin des chaires d’excellence pour recruter d’excellents candidats ! On appellera donc cela des chaires mixtes.

Des chaires mixtes pour des postes en plus ? Enfumage. Quelle proportion de primo-entrants sur des chaires accessibles ouverte à des gens déjà en poste ? Et les limiterait-on à des primo-entrants, qui peut croire que les chaires mixtes sont une bonne solution pour développer l’emploi (ou même simplement le stabiliser) dans l’Enseignement Supérieur et la Recherche (ESR) ? Par quelle injustice acceptable un laboratoire ayant bénéficié d’une chaire devra également être prioritaire pour récupérer un poste ordinaire ?

Des chaires mixtes pour désenclaver le recrutement et augmenter le niveau des recrutements universitaires ? Réformer les compositions des comités de sélection des Maîtres de Conférence (MCf) ne passe pas par la mise en place de concours particuliers. Les chaires mixtes sont la porte ouverte au pilotage des profils de recrutement universitaires par des organismes extérieurs, éventuellement privés. Pourtant, rien n’empêche ces organismes de passer des conventions particulières avec telle où telle université pour un renforcement de la coopération avec apports budgétaires d’un côté et profils d’enseignants-chercheurs fléchés de l’autre.

Des chaires mixtes pour développer la recherche à l’université ? Les mécanismes existent déjà qui permettent à des enseignants-chercheurs d’être déchargés d’enseignement (et à des chercheurs d’enseigner). Pas besoin de l’usine à gaz des chaires mixtes s’il s’agit de faciliter ces ponts. En fait, à l’heure où les universités acquièrent leur autonomie, les chaires ne sont rien d’autre qu’un joli tour de passe-passe pour imposer aux organismes de recherche non universitaires de payer (très cher !) des postes à l’université.

Des chaires mixtes pour décharger d’enseignement les jeunes recrutés ? Voilà une idée formidable réclamée par notre communauté depuis longtemps ! Mais par quelle injustice acceptable, quand on connaît le parcours du combattant que constitue l’accès aux postes permanents, une petite fraction des Maîtres de Conférences (MCf) se verrait-elle attribuer des primes considérables a priori, tout en trustant les décharges d’enseignement, pour faire strictement le même métier que ses collègues directs. Et par quelle injustice acceptable déroule t’on un tapis rouge à une petite fraction des MCf pour truster les postes de professeur d’ici quelques années ? A-t-on réalisé que les dossiers des recrutés risquent fort être insuffisants pour le passage au grade de Professeur des Universités au bout des 5 ans et qu’on n’aura guère d’autre choix que de renouveler les titulaires, faute de les placer en échec professionnel en diminuant lourdement leur revenu ? De plus la création des chaires mixtes met de fait les autres MCf sur une voie de garage. Tout cela nous prépare bon nombre de dépressions, par toujours davantage d’individualisation, de concurrence, de stress et de déconsidération, dans le droit fil des nouvelles méthodes managériales privées de gestion des ressources humaines. A l’heure où les universités sont autonomes, ils leur revient de mettre en place et de financer un mécanisme généralisé de décharge d’enseignement de leurs jeunes MCf, et elles en ont les moyens.

Des chaires mixtes pour attirer les jeunes chercheurs étrangers en France ? Nous recrutons déjà en France beaucoup de jeunes chercheurs étrangers attirés par le côté permanent des postes qu’ils ne trouvent plus ailleurs. Et ce n’est sans doute pas sur des postes universitaires, où le problème de la langue se pose de façon aiguë du fait de l’enseignement, que l’on peut attirer le mieux les jeunes chercheurs étrangers.

Des chaires mixtes pour augmenter la visibilité des laboratoires ? La multiplication des chaires mixtes qui se profile aura vite fait de faire rentrer cela dans le bruit de fond et toutes les bonnes UMR en auront. Mais bien sûr celles qui n’en auraient pas seront montrées du doigt et auront droit à quelques dixièmes de moins dans l’une des notes de l’AERES (Agence d’Evaluation pour la Recherche et l’Enseignement Supérieur). Chantage au bon-point ! Il y a assez de critères pour juger de la qualité et de l’attractivité des laboratoires pour ne pas rajouter la mise en place ou non d’une chaire dans un quadriennal.

Des chaires mixtes pour augmenter les moyens sur l’ESR ? Leur financement impose des contraintes budgétaires fortes sur les organismes qui nous financent, et dont nous subirons lourdement les conséquence quels que soient les discours rassurants du moment. S’il y a du budget disponible pour les chaires, il peut être utilisé autrement avec beaucoup plus d’efficience pour soutenir l’ESR et les laboratoires. Dans mon domaine des Sciences de l’Univers, par exemple, nous souffrons relativement moins du manque de postes pour les jeunes chercheurs que (i) du manque de moyens propres de nos tutelles qui obligent les laboratoire à taxer les contrats, actuellement pour préserver la possibilité d’une politique scientifique propre, mais bientôt pour payer le chauffage ; (ii) de programmes moins contraignants au niveau des demandes et des rendus que les appels ultra-compétitifs de la Commission Européenne et de l’ANR, qui conduisent à des gaspillages de temps et d’energie considérables ; et enfin (iii) du manque de personnels techniques et administratifs ! Là est le message que nous devons faire passer à nos tutelles, et non pas des profils de chaires. Là est la vision à moyen et long terme.

Nous avons assurément mieux à faire que débattre et re-débattre pour chercher comment rendre les chaires acceptables, en fonction de telle ou telle nouvelle concession sur leur mise en place. Par quelque bout de la lorgnette qu’on les prenne, le besoin et le coût des chaires mixtes ne résistent pas à l’analyse. Les chaires mixtes sont aujourd’hui le pire moyen d’aider les laboratoires et seront demain un problème aigu de ressources humaines. Nous avons mieux à faire que de contribuer à ce non-sens qu’est leur mise en place. Il est évidemment difficile d’espérer que la plupart des Directeurs de laboratoire ne se précipitent pas sur toute opportunité de poste passant à leur portée, au profit d’une vision à moyen et long terme du système et, la pression des tutelles aidant, n’essaient pas de nous faire avaler la pilule par tous les moyens.

Sommes-nous suffisamment défaitistes pour accepter l’injustice d’une réforme inutile et coûteuse et laisser quelques directeurs de laboratoire et quelques équipes jouer des coudes pour être les premiers servis ? Cela nous coûterait-il quelques postes en apparence pour le court terme (car nous pourrons obtenir les mêmes profils sur des postes de MCf ordinaires), il me semble que l’ensemble des Personnels de l’ESR, Directeurs de laboratoire inclus, s’honorerait bien davantage de refuser solidairement les chaires mixtes pour porter la vision de ses vrais besoins vis-à-vis des agences et des tutelles.

François Dulac