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Comment les universités russes sont devenues l’avenir de l’éducation mondiale

le 19 juillet 2010

Présentation de ce texte par Alain Trautmann.

Le texte ci-dessous est une analyse de l’évolution des universités Russes faite par Alexandre Bikbov (qui enseigne au Centre de philosophie moderne et des sciences sociales à Moscou). Ce texte est impressionnant et éclairant, y compris pour la situation dans notre pays. Bien sûr, une partie de l’analyse traite d’aspects spécifiquement russes. Mais les grands principes qui y ont été mis en œuvre depuis une vingtaine d’années, depuis la chute du Mur, sont les mêmes que ceux utilisés (à défaut d’être affichés) pour la "modernisation" de l’enseignement supérieur en France, en Europe et au niveau mondial : 1) Réduire les coûts du secteur public en général 2) Privatiser des biens communs 3) Retirer tout pouvoir aux corps sociaux auto-organisés entre pairs, pour concentrer le pouvoir dans des structures très directives. Dans cette mesure, le titre du second paragraphe de l’analyse de A. Bikbov (Back to the future) dit bien ceci : dans le domaine de l’enseignement supérieur, ce que la Russie vient de vivre, c’est à peu de choses près ce qui attend les Européens. Les faits qu’il rapporte méritent d’être médités.

Le texte (en anglais) de A. Bikbov est dense et clair. Le mieux est de le lire in extenso. Pour ceux qui auraient besoin d’une incitation supplémentaire, en voici quelques extraits traduits ou résumés.

L’autonomie des universités russes a abouti au fait qu’environ 50% de leurs ressources viennent de sources privées (en France ou en Allemagne, ce serait 8-10%, en Angleterre 28%). Cette admirable autosuffisance a clairement abouti à abaisser le niveau de l’éducation qui y est fournie. Ce qui a pu assurer la survie des universités russes, ce n’était pas la vente de connaissances fondamentales, qui ne sont pas rentabilisables. En revanche, les universités ont vendu des bâtiments et des terrains à des entreprises. Elles ont aussi vendu des diplômes (assortis ou non de connaissances), ainsi que la possibilité de s’inscrire dans les universités les plus prestigieuses (le "pas de porte" pouvant se monter à 50.000 $ en cash).

Les universités publiques n’ont pas été privatisées de jure, mais sont maintenant administrées comme si elles étaient privatisées de facto.

Les droits d’inscription ont évidemment augmenté, et sont en général supérieurs à 3000 $ par an dans les universités les plus importantes.

Les antagonismes entre présidents d’universités et l’Etat ne correspondent finalement qu’à la lutte entre deux expressions légèrement différentes "du néolibéralisme, ou, si l’on préfère, d’un néoconservatisme capitaliste spontané". En tous cas, ce fonctionnement des universités-entreprises peut être vu comme une réussite dans la capacité à faire du profit à partir de biens publics. C’est un exemple que des dirigeants européens comme S. Berlusconi ou N. Sarkozy pourraient être tentés de suivre.

Les universités russes autonomes n’ont en rien amélioré la question de l’inégalité d’accès à l’éducation, en fonction de l’origine sociale. Au contraire, le montant très élevé des frais d’inscription a eu pour conséquence de réduire drastiquement la mobilité géographique des étudiants, forcés désormais, de facto, (sauf pour les enfants de la nomenklatura) à s’inscrire à l’université la plus proche du domicile des parents.

Le nouveau système est très efficace pour produire un consensus social forcé, personne n’ayant intérêt à trop exiger. Les parents paient, sans rien demander quant au contenu de l’enseignement (seule compte l’obtention du diplôme) ; les professeurs ne demandent pas aux étudiants de travailler, les étudiants ne demandent rien non plus, du moment que ce consensus aboutit à un taux de succès de 100% aux examens. Ceux qui n’auraient pas réussi un diplôme peuvent l’acheter, et cette transaction constitue une source non négligeable de revenus complémentaires pour les services universitaires.

Le corps enseignant est fortement précarisé, et a dû accepter une charge d’enseignement de 900 heures annuelles (je dis bien neuf cents). Dans certains cas, on donne simplement aux étudiants des paquets complets d’enseignement sous forme de présentations Powerpoint. Ces enseignants écrasés de charges d’enseignement, exclus de toute structure de décision, sont isolés les uns des autres : aucune chance de voir en Russie un "printemps de universités" similaire à celui qui a éclaté en France en 2009. Le complément de cette précarisation/prolétarisation du corps enseignant, c’est l’apparition, à la tête des universités, d’une nouvelle bourgeoisie tirant profit de la rente universitaire.

La structuration de l’enseignement supérieur mise en place en Russie depuis une vingtaine d’années, censée être adaptée à une situation de transition, ou de crise, à abouti à mettre en place un mode de gouvernance qui a donné une crise bien plus grave ; exactement comme le fait de créer une armée puissante souvent aboutit à une grande guerre.

How Russian Universities Became the Future of World Education

By Alexander Bikbov, Center for Modern Philosophy and Social Sciences, Moscow State University The Russian Ministry of Education entered the European Bologna reform club in 2003, five years after its foundation, having jumped over the constitutive phase. Such a delay accompanied by the government’s explicit hesitations and high resistance among university administrators, made Russian universities seem like an(other) example of obstructed modernization. This vision was and still is actively promoted by the advocates of reform in both national and international agencies. Ironically, the very same idea of efficiency has recently been imposed on the university in the European cradle itself, now proclaimed rigid and retrograde. Being an object of important public expenditures, the contemporary university is everywhere condemned by the new commercial doxa as never-good-enough.

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