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Vous avez dit concertation ?

le 10 février 2004

Le ministère de la recherche et des nouvelles technologies organise une consultation ouverte à la communauté scientifique ainsi qu’au public jusqu’au 31 mars 2004. Pour ma part je ne répondrais pas à la "concertation pour l’avenir de la recherche " tant que des décisions concrètes montrant clairement l’engagement du gouvernement la recherche publique n’auront pas été prises.

Madame la ministre,

Vous organisez en ce moment, dans la perspective d’une future loi d’orientation sur la recherche, une consultation en ligne via Internet sur le site du ministère de la recherche. Cette opération est ouverte à la communauté scientifique ainsi qu’au public jusqu’au 31 mars 2004 et s’intitule "concertation pour l’avenir de la recherche ". Vous venez, aujourd’hui 10 février, de diffuser un communiqué de presse annonçant cette initiative.

Je me suis interrogé sur le sens exact du mot "concertation" et j’ai donc voulu consulter une source d’informations indiscutable à ce sujet. Parmi les documents préparatoires à la concertation que l’on peut trouver sur le site de votre ministère, figurent en bonne place des rapports des académies et notamment de l’académie des Sciences, de l’académie des Technologies et de l’académie des Sciences Morales et Politiques. En conséquence, j’ai trouvé tout naturel d’aller chercher la réponse à ma question dans le dictionnaire de la plus prestigieuse des académies, j’ai nommé l’Académie Française.

La concertation y est définie comme "l’action de se concerter avec d’autres personnes", le verbe à la forme pronominale "se concerter" étant à son tour défini comme l’action de "chercher une entente en vue de l’exécution d’un projet commun". Quelle belle image : le Ministère délégué à la Recherche et aux Nouvelles Technologies, les acteurs de la recherche et le grand public cherchant ensemble une entente pour l’éxécution d’un projet commun, c’est à dire assurer l’avenir de la recherche, car c’est bien de cela qu’il s’agit.

En tant que chercheur dans un EPST je devrais normalement être heureux, Madame la ministre, de pouvoir répondre à votre initiative et d’apporter ma modeste contribution à quelques unes des 17 questions que vous soumettez à la reflexion générale. Je devrais et pourtant je ne le suis pas du tout, à tel point que j’ai décidé pour l’instant d’ignorer votre initiative et de ne pas vous répondre comme vous nous y invitez.

Les raisons de ne pas participer à votre initiative, c’est vous même, Madame la Ministre qui me les fournissez en conclusion du document introductif aux réflexions et discussions sur l’avenir de la recherche française. Vous écrivez : "....Le projet que nous voulons construire doit concerner toute la société. Il doit refonder la confiance entre les citoyens et leur recherche. Il doit aussi donner envie aux jeunes de s’engager dans l’aventure de la recherche, du développement technologique, de la science et de la découverte.".

Ces belles phrases, Madame la ministre, sont malheureusement en contradiction totale avec la politique effective que vous menez :

Tout d’abord, le projet doit refonder la confiance entre les citoyens et leur recherche, dites-vous. Je ne pense pas pour ma part, que la confiance entre les citoyens et la recherche ait autant besoin que cela d’être refondée. Comment expliquer, par exemple, le succès grandissant d’année en année d’opérations caritatives comme le téléthon pour la lutte contre les maladies génétiques sans y voir la marque d’une grande confiance entre les citoyens donateurs et les chercheurs qui vont utiliser une partie de ces dons. S’il y a par contre une confiance qui doit impérativement être refondée de toute urgence, c’est la confiance entre les chercheurs ( et plus généralement tous les acteurs de la recherche et de l’enseignement supérieur ) et leur ministre de tutelle, vous, Madame. A l’évidence, cette confiance s’est délitée au cours des mois, au point qu’une partie considérable de la communauté scientifique nationale pense aujourd’hui que vous avez engagé une destruction programmée de l’appareil de recherche français. Comment interpréter autrement en effet, et malgré vos dénégations, la réalité des importantes baisses de crédits auxquelles sont confrontés les laboratoires ? De votre côté, vous ne faites plus non plus confiance à vos chercheurs puisque vous engagez, avec Monsieur Francis Mer, Ministre de l’économie et des finances un audit sur les finances de la recherche en nommant une mission d’expertise contradictoire des données budgétaires des laboratoires publics.

Vous dites ensuite que le projet que vous voulez construire doit donner aux jeunes l’envie de s’engager dans l’aventure de la recherche. Qui ne pourrait, sur les principes, partager cette envie avec vous ? Mais là encore, les faits parlent d’eux mêmes et contredisent cruellement votre souhait affiché : vous proposez aux jeunes scientifiques l’aventure exaltante de s’entre-déchirer dans des concours-entonnoirs où le nombre de postes a dramatiquement décru cette année dans les différents EPST, ainsi qu’en témoigne notamment la trentaine de postes de chercheurs proposés en 2004 par l’INSERM contre plus de quatre vingt dix l’année précédente. Pour ceux qui n’auront pas la chance d’être retenus, 550 contrats à durée déterminée en remplacement de postes statutaires combleront, n’en doutons pas, les plus aventureux d’entre eux. Aventure de la recherche, dites-vous ? Aventure en effet, mais alors avec un des sens qu’en donne l’Académie Française : "Entreprise hasardeuse, comportant imprévu et risque. Aventure périlleuse, difficile, dangereuse. Tenter l’aventure, essayer de réussir dans une affaire dont le succès est très incertain ".

Pour ces raisons et beaucoup d’autres qui ont été mises en avant par de nombreux scientifiques ce dernier mois, je ne répondrai donc pas à votre concertation actuellement, Madame la ministre.

Je n’y répondrai pas tant que vous ne lèverez pas un pan du voile qui s’est abattu sur la recherche, tant que vous ne montrerez pas par des signes ostensibles sinon visibles que la confiance entre nous peut être refondée. On pourrait ironiser et dire que votre posture, depuis plusieurs mois, est en elle-même un plaidoyer vibrant pour la nécessité absolue de la recherche et en tous cas de celle contre la surdité. Car surdité il y a manifestement de votre part, surdité que nous voulons croire seulement temporaire. De tous le pays, des citoyens non-chercheurs, d’étudiants et post-doctorants, des chercheurs et techniciens, des directeurs de laboratoire prêts à démissionner, des présidents d’université et des présidents du comité national de la recherche, de députés et de sénateurs, d’associations de malades et enfin d’industriels monte maintenant l’appel urgent d’arrêter et d’inverser fortement le désengagement de l’état dans la recherche.

Entendez cet appel, Madame la ministre, sauvez la recherche et faites préparer d’urgence un collectif budgétaire, qui mieux que des paroles, montrera que l’état est décidé à tendre vers un objectif de 3% du PIB pour l’ensemble de la recherche, ainsi que s’y était engagé le Président de la République. L’avenir de la recherche n’a jamais été aussi "aventureux" qu’aujourd’hui. Le monde de la recherche attend maintenant un signe clair de votre part. Vous devez créer les conditions de la réussite de la concertation que vous lancez aujourd’hui et la rendre tout simplement crédible.

Il n’y aura pas de véritable concertation sans preuve de compréhension et pas de compréhension sans subvention.

Je vous prie d’agréer, Madame la Ministre l’expression de ma considération et celle de mon souhait d’une véritable concertation

Bernard Jacq, Directeur de recherche CNRS, Marseille