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Pour combattre les économies gouvernementales au détriment des universités britanniques, démonter les mythes

le 13 décembre 2010

Le nouveau gouvernement britannique, en prétendant d’une part tripler les droits d’inscription des étudiants, et d’autre part diminuer le financement public des universités de 40%, a engagé le bouleversement le plus profond qu’ait connu l’enseignement supérieur britannique depuis l’introduction des bourses étudiantes en 1962. Les disciplines artistiques et littéraires, de même que les sciences sociales, seront encore plus profondément affectées par les coupes budgétaires, et de nombreux départements seront ainsi amenés à fermer ; quant aux universités qui, dans la compétition généralisée qui va être instaurée, ne pourront rassembler d’effectifs étudiants suffisamment élevés, elles devront cesser leur activité. Ainsi progresse la transformation de l’enseignement supérieur en marchandise. Le gouvernement prétend que ses mesures seront sans effets sur les effectifs étudiants, que ses coupes budgétaires sont « justes et progressistes », et qu’elles sont justifiées économiquement aussi bien que socialement. Devons-nous le croire ? Bien sûr que non ! Ces mesures ont pour seul objet de servir les intérêts des grandes entreprises qui se cachent derrière ce mensonge qu’est la « Nouvelle Société » prônée par la coalition gouvernementale [1].

1er mythe : L’augmentation des droits d’inscription aussi bien que les coupes budgétaires sont « justes » ; ce sont les étudiants qui doivent supporter le coût de leurs études, et non pas l’ensemble des contribuables. Les faits : L’enseignement dispensé aux étudiants génère un profit et pour les entreprises et pour les contribuables. On n’a pas cessé de parler de « justice » depuis que les premières coupes budgétaires ont été annoncées en octobre – et on n’a cessé d’en parler de façon mensongère. Ceci tout d’abord parce que, pour justifier l’augmentation des droits d’inscription, a été avancé l’argument suivant lequel, puisque les étudiants sont les principaux bénéficiaires de leur diplôme, ce serait à eux de supporter le coût de leurs études. Or, si l’on y regarde de plus près, ce n’est pas seulement qu’un tel argument renvoie à une conception extraordinairement bornée et individualiste de la valeur de l’éducation et de la production du savoir, mais c’est aussi que cette conception est économiquement absurde. En effet, l’idée selon laquelle les contribuables financeraient à perte l’enseignement supérieur est un pur mythe : les personnes ayant un diplôme universitaire, parce qu’elles gagnent plus d’argent que si elles n’avaient pas fait d’études, paient des impôts plus élevés, et se révèlent donc être un investissement extrêmement rentable. Sur la durée d’une vie professionnelle, ce que rapporte, en impôts et cotisations sociales, un diplômé universitaire, excède en effet de 56.000£ [2] le coût de ses études. Mais bien sûr il faut aussi, voire surtout, prendre également en compte les bénéfices non quantifiables monétairement que retire la société du financement de l’enseignement supérieur, bénéfices non monétaires qui valent bien les très importantes contributions fiscales des diplômés, et qui pourtant restent parfaitement ignorés par le gouvernement aussi bien que par les présidents d’universités, qui tous ne conçoivent les biens publics qu’en fonction de la valeur monétaire qu’ils permettent de générer. Par ailleurs, le gouvernement affirme qu’il n’est que juste que les diplômés dont les salaires sont les plus élevés remboursent les prêts qui leur ont permis de payer leurs droits d’inscription sur la base de taux d’intérêts plus élevés que ceux dus par les diplômés gagnant moins d’argent. Et effectivement il est vrai que, dans les plans du gouvernement, les personnes disposant de revenus plus élevés paieront, du coût de leur enseignement universitaire, une proportion plus élevée que celles disposant de revenus faibles, dans la mesure où le gouvernement propose de rendre impossible aux diplômés les mieux rémunérés de rembourser leur dette plus rapidement (et d’ainsi payer moins d’intérêts). Mais qui croira que l’objectif du gouvernement soit réellement progressiste, alors que dans aucun autre domaine il n’adopte de mesures semblables, qui consisteraient par exemple à adopter un système fiscal où les plus riches paieraient proportionnellement beaucoup plus que les pauvres, à instaurer un prélèvement sur les banques pour nous protéger des caprices des banquiers, et à taxer le capital pour éviter la formation de bulles spéculatives ?

2e mythe : La réforme des universités va permettre d’économiser de l’argent et de réduire le déficit budgétaire. Les faits : Non seulement les richesses générées par les universités excèdent le coût de leur fonctionnement, mais la nécessité de mobiliser de l’argent public dans un système de prêts afin de permettre aux étudiants de faire face à l’augmentation des droits d’inscription, aura pour conséquence que cette dernière ne permettra en aucune manière d’économiser de l’argent. Beaucoup des coupes budgétaires proposées par le gouvernement ne permettront en fait d’effectuer aucune économie réelle, et en la matière l’enseignement supérieur fournit un exemple parfait. En effet, alors que les universités ne représentent qu’un faible 1.3% du budget de l’État, elles rassemblent 2.6% du total des emplois et leur contribution au PIB est de 2.3%. Les économies réalisées au détriment des universités vont avoir pour conséquence la destruction d’un grand nombre d’emplois (et ce d’autant plus qu’il est vraisemblable que l’on va assister à la suppression d’universités entières), ce qui ne pourra qu’entraîner une augmentation des débours au titre de l’assurance-chômage et des dépenses sociales. Par ailleurs, l’argent économisé au détriment des fonctions d’enseignement et de recherche devra être immédiatement réemployé pour financer l’augmentation massive des prêts étudiants consécutive à l’augmentation des frais d’inscription. Budgétairement, l’opération sera donc sans intérêt.

3e mythe : Les étudiants sont aujourd’hui beaucoup trop nombreux, et ne peuvent donc plus être financés par les contribuables. Les faits : Les universités britanniques reçoivent, pour se financer, une proportion du PIB plus faible que dans la plupart des pays de l’OCDE, où la proportion d’étudiants est par ailleurs plus élevée. S’il n’y a jamais eu, en Grande-Bretagne, autant d’étudiants qu’aujourd’hui (ils représentent désormais 36% de leur classe d’âge), une telle augmentation a identiquement eu lieu ces dernières décennies dans tous les pays de l’OCDE, et l’accès à l’université est au Royaume-Uni inférieur à la moyenne des pays de l’OCDE ; ainsi dans des pays comme la Pologne, la Slovaquie ou la République tchèque la proportion des étudiants parmi les jeunes est-elle plus forte qu’en Grande-Bretagne. Par ailleurs, cela fait longtemps que les présidents d’université déplorent la faiblesse de leurs budgets, et jusqu’il y a peu c’était, à juste titre, le gouvernement qu’ils accusaient de cet état de fait [3] – et ceci à très juste titre. En effet, le budget alloué par le gouvernement à l’enseignement supérieur ne représente en Grande-Bretagne que 1.3% du PIB, soit un peu moins que la moyenne des pays de l’OCDE (1.4%), et beaucoup moins que les USA (3.1%, et ce alors même que le niveau de financement procuré par l’endettement étudiant y est par ailleurs très élevé). Bref : qu’il s’agisse du nombre d’étudiants ou du financement public de l’enseignement supérieur, il est impossible de dire que l’on aurait atteint, en Grande-Bretagne, des niveaux trop élevés. Tout au contraire, en la matière les objectifs à fixer devraient être nettement supérieurs aux niveaux actuellement atteints.

4e mythe : Les universités britanniques ne pourront être compétitives internationalement tant que les droits d’inscription n’auront pas été fortement augmentés. Les faits : Les universités britanniques deviendront internationalement moins compétitives si les coupes budgétaires devaient être réalisées. C’est compulsivement que le gouvernement aussi bien que les présidents d’université répètent ce mythe, qui ne sert en fait que d’écran de fumée (aussi surréaliste que grossier) permettant de masquer leurs objectifs réels. Qui pourrait croire que les universités britanniques figurent parmi les priorités d’un gouvernement qui veut leur infliger des coupes budgétaires massives, en faisant passer leur financement de 7.1 milliards de livres à 4.2 milliards ? Le désintérêt de la coalition au pouvoir pour la création et le maintien d’institutions d’enseignement supérieur et de recherche internationalement attractives est encore plus douloureusement évident dans les disciplines artistiques et littéraires, aussi bien que dans les sciences sociales, domaines pour lesquels on peut presque dire que le gouvernement a décidé de supprimer tout financement public. Ce que signifie la réforme en cours est en fait la translation de la responsabilité du financement de l’enseignement supérieur, de l’État aux étudiants. Or il est douteux que l’« investissement » des étudiants dans leurs droits d’inscription puisse suffire à assurer le financement d’un enseignement supérieur « internationalement compétitif », et ceci tout particulièrement dans les disciplines les moins rémunératrices. Et ce n’est que parce que le gouvernement actuel refuse d’assurer le financement d’un enseignement supérieur considéré comme un bien public, que le triplement des frais d’inscription devient nécessaire pour tenter de maintenir le niveau de qualité aujourd’hui atteint.

5e mythe : Nous nous engageons à préserver le rôle joué par les universités dans la promotion de la mobilité sociale. Les faits : Les étudiants issus de familles pauvres se trouvent tendanciellement dans les universités qui vont être les plus affectées par les coupes budgétaires. Aujourd’hui déjà, les inégalités au sein de la population étudiante sont très fortes : si en moyenne 36% des jeunes sont étudiants, ce taux varie très fortement selon que les jeunes soient issus des 20% de familles les plus riches ou des 20% de familles les plus pauvres. En effet, seuls 19% des jeunes issus des familles les plus pauvres étudient à l’université, alors que ce taux monte jusqu’à 57% chez les jeunes issus des familles les plus riches. Malgré tout, de tels chiffres représentent une amélioration notable par rapport à ce qu’était la situation au milieu des années 1990. Mais derrière cette apparente réduction des inégalités se cache en fait une transformation du mode de reproduction des inégalités, puisque si la proportion d’étudiants parmi les jeunes issus des familles les plus défavorisées a effectivement augmenté, par contre l’accès de ces jeunes aux meilleures universités n’a lui pas évolué. En effet, l’augmentation du nombre d’étudiants issus de milieux défavorisés a tout entière été réalisée dans le cadre des universités n’appartenant pas au Russell Group [4]. Or la privatisation quasi complète du financement des universités décidée par le gouvernement, va avoir pour conséquence que les universités qui souffriront le plus de la quasi disparition des financements publics seront celles qui n’appartiennent pas au cœur des grandes universités, déjà bien financées ; celles, donc, où se concentrent les étudiants d’origine défavorisée. Ainsi, en favorisant les universités du Russell Group, les mesures gouvernementales vont avoir pour conséquence une baisse de l’accès des plus pauvres à l’enseignement supérieur.

6e mythe : Il n’y a pas d’alternative. Les faits : Il y en a toujours une !

Texte (abrégé) traduit par Julien Demade. Source : http://libcom.org/library/fight-uni...

[1] La Big Society, slogan électoral actuel des conservateurs britanniques, prétend rendre aux citoyens le pouvoir confisqué par la classe politique. La traduction par « Nouvelle Société » est une allusion au programme, identiquement faussement progressiste, du premier ministre gaulliste Jacques Chaban-Delmas après 1968 (NdT).

[2] Soit 67.000€ (NdT).

[3] Et non pas, comme c’est désormais le cas, leurs étudiants, qui au dire des présidents d’université britanniques ne paieraient pas de droits d’inscription suffisamment élevés – jusqu’à 3000£ (3600€) actuellement pourtant (NdT).

[4] Le Russell Group est une organisation chargée de représenter auprès du gouvernement les intérêts des 20 universités britanniques les plus prestigieuses (NdT).