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« Excellence » ad nauseam !

le 5 janvier 2011

Voici un texte percutant, envoyé par Baudoin Jurdant, professeur à l’Université Denis Diderot et cité sur le blog de Sylvestre Huet. Pour débuter 2011, un peu de sciences

Il existe des modes. Personne ne contestera leur utilité. Elles focalisent notre attention sur des aspects particuliers de notre vie collective. Elles assurent une veille des nouveautés. Elles rythment le temps présent avec de nouvelles formes. Elles nous informent et nous actualisent. Tout à coup, des mots, bien connus de tous auparavant et dont l’usage à bon escient ne posait pas de problème, se trouvent tout à coup promus à la « une » des journaux, aux commentaires radiophoniques du matin, à des reprises fréquentes dans les discours politiques, etc. Ils deviennent des mots d’ordre et nourrissent de nouveaux slogans. Ainsi en va-t-il aujourd’hui de « l’excellence ». Nous nageons depuis quelque temps dans l’excellence. « Excellent ! » me direz-vous. A voir !

Curieusement, le monde académique, généralement résistant aux vagues éphémères de ces modes, se trouve aujourd’hui englué dans cette logorrhée de l’excellence.

A l’origine de cette rhétorique, il faut sans doute évoquer l’obsession évaluative qui inspire les décisions politiques qui nous assomment et les projets qui nous (im)mobilisent. Sonnés, nous sommes sommés de présenter nos ambitions devant des instances bureaucratiques censées identifier l’excellence à coup sûr, la reconnaître au premier coup d’oeil dans n’importe quel fatras de propositions diverses. Il est d’ailleurs conseillé d’aider ces instances évaluatives à faire leur travail grâce à une « auto-déclaration d’excellence ». Ainsi en va-t-il notamment des « labex », ces laboratoires d’excellence qui vont nous faire gagner les compétitions scientifiques mondiales les plus féroces ! Il faut aujourd’hui clamer bien haut sa propre excellence.

Naturellement, il n’est pas certain que l’on vous croira. L’excellence se nourrit d’indicateurs chiffrés, de recommandations prestigieuses, de réseaux d’influences étendus, de stratégies systématiques de lobbying, de complicités politiques tacites, bref de tout un arsenal d’instruments précis destiné à « faire preuve ». Mais tout cet attirail ne se met à fonctionner qu’après avoir répondu positivement à cette injonction d’excellence auto-déclarée ! Le monde académique est-il vraiment tombé si bas qu’il accepte ainsi d’entrer sans trembler dans cette foire aux vanités ? Là où nos traditions nous obligeaient à rester sérieux en toute circonstance, rigoureux par rapport aux autres et à nous-mêmes, et surtout modestes dans nos prétentions à mieux comprendre le monde qui nous entoure, nous devons maintenant bomber le torse et prendre soin à nous faire voir sous notre meilleur jour.

Peut-être faudrait-il y voir les effets pervers d’une contamination par la politique spectacle de notre gouvernement ? On nous apprend à se fédérer pour grossir et à fabriquer des projets qui doivent coûter le plus cher possible afin qu’ils soient suffisamment visibles pour être crédibles. La modération rend les budgets et ceux qui les défendent, invisibles. On nous veut compétitifs comme si la pensée n’était tout compte fait qu’une sorte de sport. Science et philosophie sur le podium. De telles dispositions risquent fort d’achever la ruine de l’université et du monde académique. Certes, on n’a pas attendu ces injonctions multiples d’excellence pour que s’expriment les fatuités personnelles qui balisent depuis toujours certaines carrières de nos plus éminents collègues. Le monde académique est propice au développement de ces sentiments d’importance. Mais ce qui peut paraître relativement nouveau, c’est l’apparition de fatuités collectives. Nous devons dire que nous sommes les meilleurs pour que l’on commence à nous croire. C’est un désastre.

Pourquoi sommes-nous si prompts à nous ajuster aux critères de Shangaï ? Pourquoi nous conformons-nous si aisément au benchmarking ? Pourquoi acceptons-nous de nous comparer en permanence les uns aux autres pour mieux nous assurer nous-mêmes de notre propre excellence ? Ne devrions-nous pas plutôt résister collectivement à ces appels à l’autosatisfaction ? Il faut renouveler l’enthousiasme et l’engagement académiques. Et ne serait-il pas temps de placer ce renouvellement sous le signe de la coopération plutôt que sous celui de la compétition. C’est en coopérant que l’université peut retrouver cette collégialité que des règles administratives harassantes, inspirées par des préoccupations politiques incroyablement superficielles, ont sérieusement mises en danger.