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Pourquoi faire de la recherche fondamentale ?, par Alain Guénoche

le 7 avril 2004

Pourquoi faire de la recherche fondamentale ?

Nous entendons souvent des raisons utilitaires ou économiques pour justifier la nécessité de la recherche - la recherche c’est ce qui produit les médicaments de demain (la presse bien disposée), la recherche c’est ce qui donne le meilleur retour sur investissement (Stieglitz, ex-président de la banque mondiale). Ce sont des arguments très XXI-ème siècle qui ne sont pas à mes yeux ceux qui justifient, en premier lieu, les organismes et les dépenses de recherche.

Mais d’abord, qu’est-ce que la recherche ? C’est l’activité intellectuelle qui est développée pour comprendre. Comprendre le fonctionnement de la cellule, de l’organisme, de l’individu, de l’espèce, de la société, de l’environnement, du vivant, de l’univers. Sans oublier les domaines qui ne relèvent pas de l’observable, comme les mathématiques ou la philosophie ; j’ai été stupéfait de comprendre - après Cantor - qu’il y a autant de points dans le coté du carré que dans le carré lui même. Comprendre est le propre de l’homme. Et pour ceux qui lui cherchent une place, un rôle une fonction, je recommanderai plutôt la recherche que l’adoration d’un dieu quelconque, céleste ou matériel qui fait miroiter des paradis ultimes ou immédiats.

Cet ordre d’emboîtement des domaines de recherche, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, est le premier argument en faveur de son unité, et de la nécessité de ne pas reléguer dans un placard certaines disciplines, sous prétexte qu’elles n’auraient pas suffisamment d’utilité sociale. Il est tout aussi nécessaire d’étudier les cultures en voie de disparition, que les mécanismes de régulation. L’ethnologie cherche à comprendre quels sont les modes possibles d’organisation sociale, tout comme la biologie nous aide à comprendre le cycle cellulaire.

D’ailleurs cet argument d’utilité sociale, qui revient de plus en plus fréquemment dans notre monde de plus en plus mercantile, n’est appliqué que très localement. La recherche de planètes dans l’univers n’a aucune utilité, mais sa finalité est de comprendre comment elles se forment et disparaissent, comme cette toute dernière dont on s’est aperçu quelle évaporait son atmosphère sous l’effet d’une étoile trop proche. Tester des synthèses médicamenteuses dans des stations orbitales n’a aucune utilité non plus, mais en plus ça ne nous apprend rien et ça nous coûte tout aussi cher ! (dixit Allègre)

Toute recherche n’a pas pour finalité de comprendre ou d’expliquer le monde. Par exemple la mise au point d’un acier plus performant, ou d’un nouveau médicament, est justifiée par son utilité propre (quand ce n’est pas pour fabriquer un produit concurrentiel ou contourner un brevet trop cher). De même réaliser des mats en fibres synthétiques, plus légers et plus résistants ne fait progresser que les voiliers de compétition. Pourtant, ce sont des activités qui utilisent les mêmes moyens, intellectuels et scientifiques. Et les inventeurs ne sont pas toujours des chercheurs ; Edison en est le meilleur exemple.

Finalement la question de la compréhension, ou de l’explication d’un monde, observable ou non, est ce qui distingue la recherche fondamentale de la recherche appliquée, sans donner à cet adjectif le moindre sens péjoratif. La question de savoir pourquoi l’industrie, à qui profite cette dernière, n’est pas apte à la financer n’est pas de mon ressort. Ce qu’il faut, c’est qu’il ne peut y avoir de recherche appliquée, sans recherche fondamentale. Pas de startup sans bibliothèques scientifiques, pas d’ingénierie sans mathématiques, pas d’organisation sociale sans sciences humaines. La recherche fondamentale, c’est celle qui essaye de répondre aux questions naturelles, le fonctionnement de l’univers, la stabilité du système solaire, la composition de la matière, l’origine de la vie, l’évolution des espèces, l’influence de l’homme sur l’environnement, la fonctionnement de la mémoire, la perception sensorielle, .. etc.

La recherche appliquée, c’est celle qui essaye d’améliorer nos conditions de vie. Je suis content d’apprendre que les nano technologies économiseront du courant, donc éviteront de produire des déchets nucléaires ou contribueront à limiter l’effet de serre. Je suis indifférent au fait de pouvoir regarder la télévision sur le téléphone portable que je n’ai pas. Et je suis profondément horrifié par le contrôle du monde mis en place par les Big Brothers de l’agro-alimentaire.

C’est pourtant cette recherche appliquée qui est présentée comme la plus attractive et qui justifierait les fameux investissements (publics) en attendant les retours (privés). Et de nous venter les mérites d’Ariane Space, du langage Ada et de la carte à puce. Mais il faut bien comprendre que l’une ne va pas sans l’autre bien longtemps. Comment aurait-on fait des puces à ADN sans avoir décrypté les séquences biologiques et l’aurait-on fait si vite sans les séquenceurs robotisés ? Y aurait-il des lasers chirurgicaux si l’on n’avait pas essayé de comprendre la nature de la lumière ? Il faut donc faire de la recherche fondamentale pour continuer à faire de la recherche appliquée qui elle même sert à faire avancer la première dans beaucoup de domaines, d’où, notons le au passage, l’augmentation du coût de la recherche.

Il ya une autre raison importante pour faire de la recherche fondamentale. C’est la seule qui ne se périme pas et qui doit être transmise. Il n’y a pas d’enseignement supérieur de qualité, et qui le reste au fil du temps, sans recherche. N’importe quel enseignant honnête vous le dira ; tous les cinq à dix ans au plus, il faut refondre ses cours, car le sujet a évolué. Et l’enseignant le fera d’autant mieux et d’autant plus volontiers qu’il sera lui même impliqué dans un groupe de recherche. La meilleure façon pour lui d’être efficace est de travailler en équipe et de former des chercheurs. La recherche c’est formateur ; voila encore un investissement qui n’est jamais perdu. Tous ces jeunes chercheurs ne feront pas nécessairement ce métier, mais on ne peut sélectionner à coup sûr sont qui sont aptes à le faire. Car ce n’est pas seulement une question d’intelligence.

D’ailleurs l’intelligence, je n’ai jamais bien compris ce que c’était. C’est pourtant une question fondamentale.

Alain Guénoche