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Le président d’université : ex-collègue, nouveau manager…

Par Dezellus, le 30 janvier 2011

La LRU, votée au cœur de l’été 2007, a introduit des bouleversements considérables dans la gestion des établissements universitaires. A l’époque, cela a bien sûr été minimisé par ses partisans, et peut-être mal analysé, car analysé de manière trop caricaturale par ses détracteurs. Cependant, aujourd’hui la façon dont les réponses à l’appel à projets « Campus d’Excellence » des « Initiatives d’Excellence » (IDEX) se déroulent, révèle très clairement qu’une transformation importante a eu lieu.

Cette transformation a constitué un pas significatif dans la remise en cause de la gestion collégiale et du fonctionnement démocratique des établissements universitaires. Cette remise en cause a pris plusieurs formes : les conseils comme le conseil scientifique (CS) et celui des études et de la vie universitaire (CEVU) ne sont plus forces de propositions et de décisions, seul le conseil d’administration (CA) garde cette prérogative. Dans le même temps, les pouvoirs du CA ont été élargis tandis que sa composition a été resserrée (de 60 à 20 ou 30 membres) et que le mode d’élection, en attribuant d’emblée la moitié des sièges à la liste arrivée en tête, lui a fait perdre toute représentation proportionnelle (cf. ici pour une analyse détaillée). Dans le même temps le président d’université s’est vu attribué des pouvoirs qu’il n’avait pas auparavant (droit de veto, attribution des primes, définition du service des enseignants, etc.) dans une logique qui est celle d’une gestion universitaire ayant besoin d’un patron qui décide et non d’un collègue qui négocie et cherche le consensus.

Cette évolution n’est pas sans conséquences : alors qu’auparavant le président d’un établissement était un collègue auquel la communauté confiait pour un temps donné le rôle d’incarner l’établissement et d’en animer la vie interne, c’est maintenant devenu une profession à part entière, déconnectant le président de la communauté. Dans cette logique, le fait que la LRU prévoit encore qu’il s’agisse d’un universitaire pourrait être appelé à disparaître (Nicolas Sarkozy souhaite déjà que les extérieurs puissent prendre part au vote).

A ce propos, la prime de 20 à 40.000 euros associée à la fonction de président est symptomatique de cette professionnalisation. Il n’est pas question ici de laisser entendre que cette prime aurait « acheté » les présidents. En acceptant ces primes, les présidents se sont laissés entraîner dans un piège qui a largué l’une des dernières amarres qui les reliaient encore à la communauté qu’ils sont censés représenter. Le sentiment de déconnexion trouve son origine dans le montant démesuré de cette prime (un an de salaire d’un maître de conférences moyen), dans son mode d’attribution (décret gouvernemental) mais aussi dans le contexte particulier de sa mise en œuvre (en pleine grève contre le projet de réforme du statut des enseignants-chercheurs). En refusant cette prime, comme des scientifiques de renom ont refusé celle que l’on associait à leur médaille d’or ou d’argent du CNRS un an plus tard, les présidents auraient symboliquement montré leur attachement et leur appartenance à la communauté universitaire. Au lieu de cela, ils l’ont accepté, brisant ainsi le lien qui les unissait encore à notre communauté.

Ces nouvelles responsabilités, associées à un nouveau positionnement entre la communauté et le ministère leur ont conféré un rôle différent, de moins en moins porte-parole d’une communauté que le processus électoral ne leur permet plus de représenter et de plus en plus rouage d’une administration aux ordres du ministère.

Ce divorce entre les présidents d’université et la communauté universitaire éclate aujourd’hui au grand jour à l’occasion des réponses aux appels à projets IDEX. Le gouvernement a expressément indiqué que la sélection des projets IDEX incluera un critère sur la réforme de la gouvernance des établissements. Moins de 3 ans après la LRU, le gouvernement pousse déjà les établissements à proposer, conformément au rapport Aghion, une gouvernance resserrée, ouverte sur l’extérieur et réactive. C’est donc une réforme en profondeur qui est demandée dans l’objectif d’aller encore plus loin dans un mode de gestion non démocratique et de plus en plus proche du management d’entreprise. L’enjeu est par conséquent de taille, impliquant l’avenir des établissements dans leur fonctionnement et même dans leur identité ! Face à cet enjeu majeur, plutôt que de se tourner vers la communauté, les présidents d’universités et directeurs d’établissements ont construit des projets entre eux, bien souvent dans le cadre des PRES, sans même consulter ni le CA, ni le CS de leur établissement ! C’est ainsi que des projets de fusion sont remontés vers le ministère sans même que les CA des établissements concernés n’aient pu se prononcer. A Paris 6, le président n’a même pas pris la peine d’informer les administrateurs du contenu du projet déposé, ils devront attendre le CA du 31 janvier pour cela….

Dans ces conditions, comment s’étonner que les projets proposent dans leur grande majorité de gérer les IDEX par des instances où la démocratie est réduite à peau de chagrin quand elle ne disparaît pas complètement avec l’absence totale de représentants des personnels ? La LRU a par conséquent porté les présidents d’universités à se prévaloir d’une légitimité de position, statutaire et réglementaire, en lieu et place de la légitimité du processus démocratique…on trouve là une déclinaison logique de notre politique nationale du moment où l’exécutif prend le pas sur l’assemblée. Mais on peut craindre que cela ne fasse tâche d’huile dans les établissements à tous les échelons : composantes, départements, laboratoires, où chaque direction pourrait être tentée d’endosser responsabilité et décision en s’affranchissant des avis d’un conseil finalement superflu.

Il est aujourd’hui manifeste que la LRU a produit les transformations que le gouvernement attendait en créant de toute pièce une caste d’oligarques ayant la responsabilité de la gestion des établissements, mais surtout en les coupant de la communauté universitaire [1] . Aujourd’hui cette dernière est consciente que les projets IDEX peuvent constituer un basculement définitif vers un management de nos établissements où nous n’aurons plus droit à la parole ou de manière tellement anecdotique qu’elle n’aura aucun poids [2]. Déjà les PRES, dirigés par un CA avec moins de 33% d’élus, deviennent des établissements d’enseignement supérieurs en ayant acquis la possibilité de faire habiliter des diplômes nationaux. Demain, le système de vases communicants du Grand Emprunt siphonnera les crédits budgétaires des universités pour les déverser sur les « Initiatives d’Excellence » dont la « gouvernance » sera tout sauf démocratique. Il est donc important que tout ceux qui croient encore à la démocratie, qu’ils soient dans les universités ou élus sur un mandat politique, prennent conscience de ce tournant majeur qui va révolutionner l’université en dépossédant les universitaires de leur outil de travail et de pensée et qu’ils s’y opposent avec la plus grande fermeté. Comment conclure autrement que sur le bon mot célèbre que l’on prête à un universitaire britannique : « nous ne sommes pas les employés de l’université, nous sommes l’université »…alors défendons la et soyons-en fiers et dignes !

[1] Georges Molinié, président de Paris IV parlait à l’époque d’un risque de « despotisme » http://www.educpros.fr/detail-article/h/73b7867796/a/les-presidents-duniversite-et-le-pouvoir.html

[2] Anecdote symptomatique, quand le CA du PRES de Lyon vote le projet IDEX, 2 représentants des chercheurs et enseignants-chercheurs sur 3 ne soutiennent pas le projet ce qui n’empêche pas le PRES de communiquer sur une validation unanime (http://www.lesechos.fr/management/former/0201045070867.htm)