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Contre un Institut Unique des Sciences de la Vie et de la Santé.

le 21 avril 2011

La création d’un Institut Unique des Sciences de la Vie et de la Santé, régulièrement débattue, se trouve à nouveau dans l’actualité de ce début 2011. Il y a de solides raisons pour estimer qu’une telle création serait pour la recherche française une nouvelle usine à gaz contre-productive. Voici pourquoi.

Qui pousse à un Institut Unique des Sciences de la Vie et de la Santé ?

Un tel Institut Unique a les apparences du bon sens. En effet, les molécules et les règles fondamentales du fonctionnement cellulaire sont pour l’essentiel les mêmes chez l’homme et dans les êtres vivants les plus simples, comme les bactéries. Au sein d’un Institut Unique, la communication entre chercheurs pourrait être facilitée, ce qui devrait être favorable à la recherche.

Cette illusion sympathique sert de paravent à ceux qui remplacent systématiquement le terme "recherche en biologie" par "recherche biomédicale", innovante si possible. C’est ainsi que s’exprime le lobby médical, qui n’est pas constitué de l’ensemble des médecins, mais de la petite minorité d’entre eux qui souhaiteraient augmenter leur contrôle sur la recherche en biologie en France, et orienter l’ensemble de celle-ci vers les applications médicales, "dans l’intérêt des patients", bien entendu. Ce lobby a un puissant relais à l’Elysée, en la personne du Professeur Arnold Munnich, conseiller présidentiel pour l’ensemble de la recherche en biologie, et qui défend la création d’un Institut Unique des Sciences de la Vie et de la Santé.

Les dirigeants des grands groupes pharmaceutiques comme Sanofi ou Servier en sont bien d’accord, et poussent à ce que la recherche publique travaille sur des questions appliquées. Les dirigeants de Sanofi ont souhaité réduire leur propre effort de recherche [1] et sous-traiter cette recherche à une recherche publique en mal de financement [2]. Lors d’une réunion qui s’est tenue en octobre 2009 à l’Elysée, ils ont indiqué à N. Sarkozy quelle serait la façon souhaitable d’utiliser l’investissement du Grand Emprunt, et on voit aujourd’hui leurs recommandations suivies d’effets.

Un pouvoir politique mal conseillé, est ainsi la troisième force qui a intérêt à la création d’un Institut Unique des Sciences de la Vie et de la Santé. Son ignorance abyssale du fonctionnement de la recherche lui permet de croire qu’il est possible de réduire l’effort de recherche fondamentale en concentrant les moyens sur des recherches aux finalités visibles. Cela permet de faire des économies sur le budget global de la recherche, de satisfaire le lobby médical et celui de l’industrie pharmaceutique, de dire aux électeurs : nous nous préoccupons de la santé de nos concitoyens. Une bonne illustration des conséquences de cette alliance a été donnée récemment par l’existence de conseillers ministériels recevant des appointements de Servier, et "oubliant" de tenir compte d’informations existantes sur les dangers du Médiator. Un dernier avantage de l’Institut Unique serait de provoquer la sortie de la biologie du CNRS (un tiers de ses effectifs), et de préparer la sortie des Sciences Humaines et Sociales du même CNRS. Cet Institut Unique est à l’évidence un cheval de Troie permettant de mettre à mal ce fleuron de la recherche française, considéré comme trop indépendant, mal pilotable, organisme qu’un conseiller élyséen a récemment qualifié de "repaire de bolcheviks".

La création de l’Institut Unique n’est pas seulement poussée par ces lobbies, elle est également soutenue par chercheurs en biologie qui estiment, à juste titre, qu’ils n’ont pas de bonnes conditions de travail parce que la recherche en biologie en France est mal dotée. Ils regardent de travers les physiciens dont ils pensent, à tort, qu’ils font tous appel à des équipements très coûteux, et imaginent qu’avec la création d’un Institut Unique pour la biologie, leurs moyens de travail, et éventuellement leur pouvoir, devraient nécessairement croître. Pour peu qu’ils travaillent sur des pathologies humaines et se soucient peu des conséquences d’un affaiblissement programmé de la recherche fondamentale, ils attendent beaucoup de la création de l’Institut Unique. Certains peuvent être de brillants scientifiques, tout en faisant preuve d’une naïveté incompréhensible en acceptant de croire que, dans un contexte où les moyens réels accordés aux organismes de recherche sont en chute permanente, une restructuration administrative majeure pourrait enrayer cette chute. Quant au fait que cet Institut Unique signifierait la mort du CNRS, ils préfèrent ne pas y penser. L’intelligence scientifique et la préoccupation du bien commun ne vont pas nécessairement de pair.

Rappel historique

Les partisans de cet Institut Unique montent régulièrement à l’assaut. En octobre 2007, un article des Echos annonçait la création d’un tel Institut regroupant l’ensemble des recherches en Sciences du vivant (y compris agronomiques...). Il devait être placé sous la direction d’André Syrota, patron de l’INSERM. La signification politique d’une telle création -avec en particulier le démantèlement programmé CNRS - n’avait pas échappé à de nombreux chercheurs. Devant la levée de boucliers, le pouvoir a effectué un recul tactique et provisoire, tout en continuant à préparer le terrain. Début 2008, V. Pécresse annonçait le découpage de l’INSERM en 8 Instituts, suivi de celui du CNRS en 10 Instituts en juin de la même année.

Fin 2008, l’INSERM seule était évaluée, dans le cadre de l’AERES, par un comité présidé par Elias Zerhouni (devenu depuis Conseiller Scientifique auprès du Directeur de Sanofi). Ce comité rendait des conclusions sur la réorganisation de l’ensemble de la recherche en sciences de la vie, notamment au CNRS, et préconisait la création d’un Institut Unique des Sciences de la Vie et de la Santé. Quelques mois plus tard, en avril 2009, on apprenait la création de l’Alliance Nationale des Sciences de la Vie et de la Santé (Aviesan), placée sous la direction du PDG de l’INSERM, André Syrota. Le 26 octobre 2009, Sarkozy déclarait aux dirigeants du LEEM (syndicat regroupant les principales entreprises pharmaceutiques en France) : "l’Alliance des sciences de la vie et de la santé a vocation à être l’agence unique de programmation de la recherche biomédicale ». " L’Alliance doit aller vite vers une gouvernance opérationnelle intégrée. C’est une condition du succès de tous nos partenariats industriels donc de la valorisation de notre recherche et de notre croissance. Nous n’attendrons pas, nous ne céderons pas parce que c’est l’intérêt de la France !" Depuis, le LEEM est lui aussi devenu une Alliance (ARIIS, Alliance pour la recherche et l’innovation des industries de santé), et un protocole d’association a été signé en février 2011 entre les deux Alliances, l’ARIIS et l’AVIESAN. Mais cette dernière n’est toujours pas un Institut Unique.

L’offensive actuelle

La dernière offensive en faveur de l’Institut Unique a été lancée en janvier 2011 par André Syrota et son omniprésent "conseiller spécial", Jean-Marc Egly [3]. Ils ont multiplié les pressions auprès de la direction du CNRS et des présidents de section du Comité National pour "harmoniser" les concours de recrutement de chercheurs à l’INSERM et à l’INSB (Institut National des Sciences Biologiques) du CNRS, au prétexte que cela faciliterait la vie pour les candidats à ces concours. Personne ne peut s’opposer à une harmonisation, n’est-ce pas ? L’argument est grossièrement fallacieux. Les candidats à des concours de recrutement n’ont jamais demandé à se présenter à un seul concours, où ils joueraient leur sort à quitte ou double. Ils préfèrent pouvoir tenter leur chance plusieurs fois, et se présentent souvent à plusieurs sections du CNRS. L’argument est plus insidieux qu’habile, tant il est cousu de fil blanc : ils ne parlent plus d’Institut Unique, mais seulement d’auditions communes aux concours de recrutement. Mais l’engrenage dans lequel on est prié de mettre le doigt est évident : après les auditions communes il y aura des concours communs, puis une politique scientifique commune au CNRS et l’INSERM, et alors l’Institut Unique s’imposera de lui-même.

Les 24 février et 7 mars 2011, les conseils scientifiques de l’INSB et du CNRS ont rejeté à l’unanimité cette proposition d’auditions communes [4]. Les partisans de l’Institut Unique parlent de conservatisme, de refus du changement [5]. En effet, nous ne voulons pas d’un changement qui serait imposé par un pouvoir politique qui manifeste une profonde ignorance du fonctionnement réel de la recherche, et se trouve sous l’influence du lobby médical et du lobby pharmaceutique. Pour ne prendre qu’un point de vue limité, celui de la recherche médicale : pour fonctionner au mieux, cette dernière a besoin de partenariats entre recherche privée et recherche publique, qui doivent être fortes toutes les deux. Ce serait absurde et stupide d’affaiblir la recherche publique dans sa dimension fondamentale pour tenter, en vain, de compenser l’affaiblissement de la recherche privée décidée par les dirigeants de Sanofi et autres groupes pharmaceutiques, qui se placent désormais dans une logique purement financière et non plus industrielle.

Dans un monde idéal, un Institut Unique de la recherche en biologie en France peut être envisageable. Dans le monde réel qui est le nôtre, deux EPST, l’INSERM et le CNRS, qui ont des missions différentes et, ensemble ou de façon complémentaire, sont en mesure de défendre à la fois la recherche médicale et la recherche fondamentale dans toutes ses dimensions, y compris interdisciplinaires, c’est un système qui fonctionne, qui a fait ses preuves et peut être amélioré à la marge. Ce qui pose problème aujourd’hui, ce n’est pas l’existence de deux EPST, c’est le fait que leurs dirigeants voient se rabougrir leurs moyens financiers et l’indépendance nécessaire à avoir une politique scientifique. Détruire ce qui marche pour le remplacer par une usine à gaz incluant un CNRS démantelé et un nouvel Institut des Sciences de la Vie et de la Santé avec une nouvelle administration, de nouveaux statuts, sans moyens financiers supplémentaires et avec une inféodation accrue au pouvoir politique apparaît aujourd’hui comme un choix aberrant pour la recherche.

[1] En licenciant 1300 des chercheurs de Sanofi en France en 2009-2010

[2] Réponse orale faite en interne aux représentants syndicaux qui s’interrogeaient sur la raison de ces licenciements

[3] JM Egly cumule les fonctions suivantes :
- Conseiller auprès du Président Directeur Général de l’INSERM (2007- )
- Membre du comité d’évaluation de l’European Research Council (ERC) (2009- )
- Président du Conseil scientifique du programmeAvenir/jeunes chercheurs de l’Inserm (2004- )
- Conseiller auprès du directeur des sciences du vivant au CEA (2003- )
- Membre du Conseil scientifique de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) (1994- )
- Responsable scientifique du programme Biologie-Santé à l’Agence nationale de recherche (ANR) (2005-2007)

[4] http://sauvonslarecherche.fr/sites/sauvonslarecherche.fr/IMG/pdf/CS_CNRS_7_mars_2011.pdf

[5] Le 11 mars, A. Syrota déclarait à l’AEF : "il vaut mieux être dans le sens de l’histoire et se donner les chances de mieux appréhender les sciences de la vie en France, tout en facilitant le processus de recrutement des candidats qui se présentent aux postes de chercheurs proposés par le CNRS et l’Inserm". Selon cette dépêche, le PDG de l’Inserm se déclare ensuite convaincu que ce système permettra de recruter plus et mieux. Nul n’est tenu de croire à cette soudaine conversion de Mr Syrota à l’utilité d’une augmentation du nombre de postes, lui qui jusque là a toujours défendu une politique mathusienne.