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À quoi sert la recherche fondamentale ?

Point de vue d’un astrophysicien

Par Régis Lachaume, le 13 février 2004

Il est certes difficile de prédire ce que la recherche en astronomie va nous apporter dans le futur, d’autant plus que notre vie quotidienne n’apparaît aucunement affectée par le travail des chercheurs. Il suffit cependant de contempler les découvertes astronomiques passées pour s’apercevoir de l’ampleur de leur influence sur notre culture et notre technologie actuelles.

Lorsque Newton, Galilée, Copernic et Kepler jetèrent les bases de la mécanique céleste, ils se doutaient certes que notre vision du monde en serait affectée, mais avaient-ils en tête le bouleversement qu’ils allaient déclencher : pouvoir imaginer les voyages spatiaux et la vie extraterrestre, ouvrir de nouveaux horizons philosophiques, moderniser la religion ? On leur doit bien, certes indirectement, Star Wars, Total Recall ou les X Files, les satellites, Vatican II. Lorsque Einstein étudiait la nature de la gravitation, il était alors impensable que cette nouvelle compréhension de l’univers, la fameuse Relativité, serait nécessaire au fonctionnement du système de positionnement GPS. Lorsque des astronomes identifièrent à distance un élément chimique inconnu dans le soleil, ils ne se doutaient pas non plus que l’hélium servirait à envoyer des ballons-sondes et à obtenir de très basses températures, applications nécessaires à nos avancées technologiques actuelles, par exemple dans l’étude du climat ou des supra-conducteurs. Lorsque les physiciens s’interrogeaient sur la source d’énergie qui fait briller le soleil depuis si longtemps, une quelconque application semblait plus qu’incertaine ; aujourd’hui notre électricité est en partie produite grâce à cette source d’énergie, le nucléaire. Lorsque des astronomes fabriquèrent des détecteurs à rayons X pour observer le rayonnement cosmique, nul n’aurait parié que ces mêmes détecteurs puissent être utilisés pour assurer la sécurité dans les avions. Les interrogations sur la nature du rayonnement solaire a été l’un des problèmes qui ont amené à développer la Mécanique quantique. Cette théorie physique entre en jeu notamment dans l’imagerie médicale IRM, la chimie moderne, les applications nucléaires ou les lasers. Elle a également inspiré la philosophie du XXème siècle avec la part de « hasard » qu’elle introduit dans les lois de la physique.

Ces quelques exemples astronomiques en disent déjà très long sur l’influence de la recherche fondamentale sur notre culture et notre économie. La liste est loin d’être exhaustive, et de tels exemples pourraient être trouvés pour les autres domaines de la science, de la sociologie aux mathématiques, de la linguistique à la biologie, de l’ethnologie à la chimie. Toutes ces recherches, au début, n’ont pas intéressé d’entreprise car nul ne pouvait savoir si et quand elles déboucheraient sur des applications concrètes ; encore aujourd’hui les entreprises n’ont pas vocation à financer la recherche fondamentale, tout simplement parce qu’un entrepreneur a besoin d’un résultat à court ou moyen terme. Hollywood ne va pas financer la recherche en astronomie pour qu’une nouvelle vision du monde lui donne des scénarios de films ; Nouvelles Frontières ne va pas sponsoriser de projet sur la formation des planètes en prévision du tourisme interstellaire ; EDF ne va pas faire acte de mécénat envers les équipes travaillant sur les trous noirs dans l’espoir d’en tirer une source d’énergie dans un lointain futur ; Höchst ne va pas financer les recherches sur le milieu interstellaire ou les étoiles pour y découvrir de nouveaux composés chimiques ; Aventis ne va pas s’impliquer dans la recherche de nouvelles planètes pour en ramener des plantes médicinales.

Pourtant, l’entrepreneur a besoin du stock de connaissances fondamentales découvertes hier pour innover, demain il aura besoin de celles d’aujourd’hui. C’est donc l’État seul, c’est-à-dire l’ensembles des citoyens et des entreprises par le biais de l’impôt, qui est à-même de soutenir ces efforts, car il n’a pas d’objectif de rentabilité immédiate. Que l’État se désinvestisse, alors demain nos entreprises ne sauront plus où trouver leur source d’inspiration : on n’a pas inventé l’ampoule électrique en perfectionnant la bougie, le téléphone en optimisant le tam-tam ou la calculatrice en peaufinant la règle à calcul. Les progrès de la lutte contre le cancer ne viennent pas uniquement de fondations ou d’un plan spécifique mais de découvertes dans d’autres domaines : en physique avec les rayons X pour le dépistage ou la thérapie, en chimie pour la conception de médicaments ou en statistiques pour interpréter les expériences. Que la recherche fondamentale soit laissée pour compte, alors notre vision du monde n’évoluera plus, notre culture perdra de sa vitalité et, faute de progrès, notre civilisation régressera : combien d’empires déchus parce qu’ils ne se contentaient plus que de leur puissance économique ou militaire, ne cherchaient plus à comprendre et à découvrir ?